AÏD AL-MAWLID ANNABAOUI, SEPT SIÈCLES DE FERVEUR MAROCAINE AUTOUR DE LA NAISSANCE DU PROPHÈTE ﷺ

Ce mardi 25 août 2026, correspondant au 12 Rabie Al Awal 1448 de l'Hégire, le Maroc célèbre l'Aïd Al Mawlid Annabaoui, anniversaire de la naissance du Prophète Muhammad ﷺ. La date a été fixée par un communiqué du ministère des Habous et des Affaires islamiques, qui a confirmé l'observation du croissant lunaire du mois de Rabie Al Awal dans la soirée du jeudi 13 août 2026, fixant ainsi le début du mois au vendredi 14 août. La veille de la fête, le lundi 24 août au soir, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Amir Al-Mouminine, qu'Allah L'Assiste, a présidé au Palais Royal de Rabat une veillée religieuse en commémoration de cet événement, ainsi que l'a annoncé le ministère de la Maison Royale, du Protocole et de la Chancellerie, une cérémonie sur la base du communiqué officiel. Derrière ce rendez-vous annuel, immuable dans sa forme depuis des générations, se cache une histoire religieuse et politique bien plus ancienne que le Maroc contemporain, une histoire qui a fait du 12 Rabie Al Awal l'une des dates les plus chargées de sens du calendrier marocain.
Sur le plan strictement religieux, le Mawlid commémore la naissance, à La Mecque, du dernier prophète de l'islam, Muhammad ﷺ, survenue selon la tradition majoritaire un lundi du mois de Rabie Al Awal. Contrairement aux deux grandes fêtes canoniques de l'islam, l'Aïd Al Fitr et l'Aïd Al Adha, le Mawlid n'est pas mentionné dans le Coran ni institué du vivant du Prophète ﷺ : c'est une célébration apparue plusieurs siècles après les débuts de l'islam, dont l'histoire est documentée avec précision par les chroniqueurs médiévaux eux-mêmes. Les premières traces d'un Mawlid officiel remontent à l'Égypte fatimide du XIe siècle, où la dynastie chiite ismaélienne organisait des processions modestes à la cour, avant qu'un tournant décisif ne survienne en 1207 à Erbil, dans l'actuel Irak, lorsque l'émir Muzaffar Al-Din Kokburi, beau-frère de Salah Ad-Din, en fait un événement populaire de grande ampleur mêlant savants, soufis, prédicateurs et visiteurs venus de tout le monde musulman, un épisode que l'Encyclopaedia Britannica considère comme la véritable naissance du Mawlid tel qu'il se popularisera ensuite dans le monde sunnite.
Au Maroc, l'histoire du Mawlid prend un tour singulier, documenté en détail par l'historien marocain Mohammed Al-Manouni dans son ouvrage de référence Waraqat 'an Hadarat Al-Marinyine, une étude reprise et analysée par le docteur Amine Laghouili dans un article académique publié par la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Rabat et repris par le portail de la Rabita Mohammadia des Oulémas. Selon cette source, le premier à appeler à la célébration du Mawlid au Maroc fut le qadi de Sebta, Abou Al-Abbas Ahmad Al-Azafi, mort en 633 de l'Hégire (1235-1236), suivi par son fils Abou Al-Qassim Mohammed Al-Azafi, devenu émir de Sebta en 648H/1250 et resté à ce poste jusqu'à sa mort en 677H/1279. C'est cette famille azafide qui convainc le calife almohade Omar Al-Mortadha d'adopter à son tour la célébration, avant que le poète de cour Abou Ali Al-Hassan Ibn Al-Qattan ne compose des pièces mawlidiennes présentées au calife dès 661H/1263.
Mais c'est sous la dynastie mérinide que le Mawlid devient véritablement une institution d'État. Le fondateur de la dynastie, Yaqoub Ibn Abd Al-Haqq, est le premier souverain mérinide à célébrer l'événement à Fès. Son fils, le sultan Youssef Ibn Yaqoub, généralise la célébration à l'ensemble du territoire mérinide en 691H/1292, sur les conseils d'un descendant de la famille azafide, Abou Taleb Abdallah Ibn Abi Al-Qassim Al-Azafi, alors émir de Sebta. Le sultan confie la supervision de la cérémonie de Fès au prédicateur de la mosquée Al-Qaraouiyine, Abou Yahya Mohammed Ibn Abi Sabr Ayoub, et c'est à partir de cette date que le 12 Rabie Al Awal devient un jour férié religieux généralisé à tout le Royaume. Sous les sultans Abou Al-Hassan et Abou Inan, la célébration prend une ampleur nouvelle : l'État prend en charge le financement des festivités dans l'ensemble des provinces du Royaume, tandis qu'une tradition poétique fleurit à la cour, les qasidas de félicitations mawlidiennes, mêlant nostalgie des lieux saints, éloge du Prophète ﷺ et hommage au sultan régnant. L'historien Al-Manouni en a recensé quatorze, composées par treize poètes différents sur près de deux siècles, tandis que la pratique gagne également l'Andalousie et l'émirat hafside de Tunis, comme le rapportent Ibn Khaldoun dans Al-'Ibar et Ibn Battouta dans son récit de voyage.
Sur le plan théologique, la question du Mawlid n'a pas fait l'unanimité parmi les oulémas, précisément parce qu'il s'agit d'une pratique postérieure à la Révélation. Plusieurs savants marocains et andalous, cités par Al-Manouni, se sont prononcés en sa faveur tout en mettant en garde contre les innovations susceptibles de s'y greffer : Abou Al-Khattab Ibn Dihya Al-Kalbi, mort en 633H, auteur d'un traité intitulé At-Tanwir fi Mawlid As-Siraj Al-Mounir, Mohammed Ibn Al-Hajj Al-Abdari, mort en 737H, qui recommande dans son ouvrage Al-Madkhal d'éviter toute innovation blâmable lors de la célébration, ou encore le juriste Ibn Abbad Ar-Rondi, qui considère cette date comme l'une des fêtes légitimes des musulmans devant être honorée. Cette tradition d'un Mawlid religieux mais encadré par la rigueur doctrinale demeure, aujourd'hui encore, la ligne officielle défendue par le ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques.
Dans la société marocaine contemporaine, cette histoire savante se prolonge par des pratiques populaires bien vivantes. La préparation du Mawlid commence plusieurs jours avant la date officielle, par des lectures collectives du Coran, des séances de dhikr et des chants de louange au Prophète ﷺ organisés dans les mosquées et les zaouïas à travers le Royaume. Le jour de la fête, les fidèles se rendent tôt à la mosquée pour une prière et un sermon rappelant les enseignements du Prophète ﷺ, avant que les familles ne se retrouvent autour de plats traditionnels partagés avec les voisins et les plus démunis, une pratique de solidarité qui structure la journée dans l'ensemble des régions du pays. Chaque ville y ajoute sa couleur propre, cortèges de chevaux à Marrakech, illuminations de la médina à Fès et à Meknès, rassemblements populaires sur la place El-Hedim.
La tradition la plus spectaculaire reste cependant celle de Salé, où se tient chaque année, la veille du Mawlid, le moussem des Chamou'a, la procession des cierges. Menés par la famille Ben Hassoun à travers les rues de la médina jusqu'au mausolée de Sidi Ben Achir, les participants portent de grands cierges colorés symbolisant la lumière et la dévotion, une tradition remontant à la dynastie saadienne, entre 1549 et 1659, qui a couvert l'édition la plus récente de ce cortège devant les autorités locales. Cette continuité entre les rites médiévaux et les célébrations d'aujourd'hui illustre à quel point le Mawlid n'est pas resté figé dans les textes des théologiens mérinides, mais s'est transmis, siècle après siècle, jusque dans les rues des villes marocaines.
Cette continuité trouve son point d'orgue dans le rôle que joue chaque année la monarchie alaouite. En sa qualité d'Amir Al-Mouminine, titre qui l'institue commandeur des croyants et garant de la pratique religieuse du Royaume, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, préside personnellement, chaque veille de Mawlid, une veillée religieuse au Palais Royal de Rabat, en présence de SAR le Prince Héritier Moulay El Hassan et des autres membres de la famille royale. Cette pratique prolonge directement l'héritage institué par les sultans mérinides, qui avaient fait de l'État le garant du financement et de l'organisation de la fête dans tout le Royaume : sept siècles plus tard, c'est toujours au sommet de l'État marocain que revient la charge symbolique de commémorer la naissance du Prophète ﷺ. Cette responsabilité s'accompagne d'un autre geste, la grâce royale, accordée chaque année à l'occasion du Mawlid à des centaines de détenus, une pratique que le portail officiel Maroc.ma présente comme une démarche humaine du Souverain s'inspirant de la miséricorde prophétique, au bénéfice notamment de détenus âgés, malades, ou ayant fait preuve de bonne conduite durant l'exécution de leur peine.
En définitive, le Mawlid marocain d'aujourd'hui, entre prière à la mosquée, cierges de Salé, festins familiaux et veillée du Palais Royal, n'est que le dernier maillon d'une chaîne ininterrompue qui remonte aux qadis de Sebta et aux sultans mérinides du XIIIe siècle. Peu de dates du calendrier marocain relient aussi directement le Marocain d'aujourd'hui, dans son foyer, à la piété d'un empire qui, il y a sept cents ans, avait déjà fait le choix de consacrer une fête d'État à la naissance de son Prophète ﷺ.







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