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ANNAHJ ADDIMOCRATI, LE PARTI MAROCAIN QUI S'ALIGNE SUR LES ADVERSAIRES DE L'INTÉGRITÉ TERRITORIALE DU ROYAUME

14 août
6 min de lecture
ANNAHJ ADDIMOCRATI, LE PARTI MAROCAIN QUI S'ALIGNE SUR LES ADVERSAIRES DE L'INTÉGRITÉ TERRITORIALE DU ROYAUME

Un parti marocain défend, communiqué après communiqué, le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination. Le même parti n'a jamais dit un mot sur le droit équivalent que réclame, chez le voisin algérien, le peuple kabyle. Cette asymétrie, à elle seule, résume tout ce qu'il faut savoir d'Annahj Addimocrati, la Voie Démocratique, et de la manière dont une partie de la gauche maghrébine manie le droit des peuples comme un instrument à géométrie variable.


Pour comprendre ce parti, il faut remonter à sa matrice, l'organisation clandestine Ilal Amam, "En avant", fondée en août 1970 par l'ingénieur marocain Abraham Serfaty et plusieurs autres militants, dont le poète Abdellatif Laâbi. Le mouvement, d'inspiration marxiste-léniniste, appelle au renversement révolutionnaire des institutions dans un royaume qui vient de traverser, en 1971 puis en 1972, deux tentatives de coup d'État militaire contre Feu SM le Roi Hassan II. C'est dans ce contexte que l'État interdit Ilal Amam et poursuit ses militants. Le grand procès de Casablanca, qui s'ouvre en janvier 1977 et réunit 138 accusés jugés pour atteinte à la sûreté de l'État, aboutit à la condamnation à la réclusion à perpétuité d'Abraham Serfaty, l'un des cinq accusés à écoper de cette peine maximale, un épisode que documente l'universitaire Khalid Zekri dans son étude Écrire le carcéral au Maroc, publiée dans la revue académique Les Cahiers de l'Orient. Serfaty purgera dix-sept années de cette peine avant sa libération en 1991. En 2004, SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, crée l'Instance Équité et Réconciliation, chargée de faire la lumière sur les dérives de cette période que l'histoire marocaine nomme elle-même les "années de plomb". La synthèse du rapport final de l'IER, publiée par le Conseil National des Droits de l'Homme, atteste de la volonté du Royaume d'assumer cette page de son histoire par un processus institutionnel de vérité et de réparation, une démarche que peu d'États de la région ont entreprise avec cette transparence.


Le 30 septembre 1999, deux mois après la disparition de Feu SM le Roi Hassan II, Abraham Serfaty rentre au Maroc. SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, tout juste intronisé, lui réserve un accueil officiel, geste de réconciliation nationale largement salué à l'époque. Serfaty meurt à Marrakech le 18 novembre 2010, à l'âge de 84 ans.



C'est dans le sillage de ce courant qu'un groupe de militants d'Ilal Amam et de sympathisants du Mouvement marxiste-léniniste marocain fonde, le 15 avril 1995, le parti Annahj Addimocrati, selon la fiche établie par le centre de recherche rbati Tafra, qui tient l'encyclopédie de référence des partis politiques marocains. Faute de reconnaissance légale, le parti mène d'abord son activité politique dans l'illégalité, une situation qui perdure jusqu'en 2004, comme le retrace le politiste italien Daniele Paolini dans son étude Beyond the 20FM: The Revitalization of the New Moroccan Left, publiée dans la revue à comité de lecture Annali di Ca' Foscari de l'université de Venise. Le parti tient son premier congrès légal à Rabat les 16, 17 et 18 juillet 2004. Il se définit comme marxiste-léniniste, milite pour une assemblée constituante souveraine et rejette par principe toute participation aux institutions issues des urnes, une doctrine qui le conduit à boycotter systématiquement chaque scrutin, de 2007 à 2021, et à ne détenir, de ce fait, strictement aucun siège au Parlement ni dans les conseils élus du Royaume, une absence entièrement due à son choix stratégique et non à une quelconque exclusion.


Sur le dossier du Sahara, la ligne du parti n'a pas varié depuis l'époque d'Ilal Amam, qui revendiquait déjà, dans les années 1970, le droit à l'autodétermination du territoire, en rupture frontale avec la position institutionnelle marocaine. L'étude de Daniele Paolini le formule sans détour, Annahj Addimocrati est aujourd'hui "la seule force politique du pays à soutenir l'autodétermination et l'autonomie totale du peuple sahraoui vis-à-vis de l'autorité de l'État marocain". Cette ligne a d'ailleurs constitué, documents Paolini à l'appui, l'obstacle principal qui a empêché le parti de rejoindre en 2007 puis en 2012 les tentatives d'union des autres forces de gauche marocaines, ces dernières refusant de s'aligner sur une position aussi radicale concernant le Sahara. Le point culminant de cette ligne survient le 22 mars 2011, quand Abdellah El Harif, alors secrétaire général du parti, et Khadija Ryadi, ex-présidente de l'AMDH et elle-même membre d'Annahj, prennent publiquement position au Parlement européen à Bruxelles en faveur de l'indépendance totale du Sahara occidental, un épisode qui vaut aux deux militants une sévère mise en cause de l'Association marocaine en Europe, laquelle accuse Annahj Addimocrati et l'AMDH de "brader l'idéal de la jeunesse du Mouvement du 20 février aux rebelles du Polisario et à leurs mentors algériens", toujours selon l'article de Paolini.


Cette même mouvance de défenseurs sahraouis des droits humains a vu naître, en 2002, le Collectif des défenseurs sahraouis des droits humains au Sahara occidental, plus connu sous son sigle CODESA, qui poursuit depuis lors un objectif identique à celui d'Annahj Addimocrati sur ce dossier, la reconnaissance du droit à l'autodétermination du peuple sahraoui. Que des militants marocains d'Annahj et de l'AMDH aient pu, dès 2011, porter cette cause jusque dans l'enceinte du Parlement européen, sans que le parti ne soit dissous ni ses dirigeants poursuivis pour ce fait, dit quelque chose d'essentiel sur la nature du régime politique marocain. Un parti qui revendique ouvertement une position aussi frontalement opposée à la doctrine officielle de l'État sur son dossier le plus sensible continue, des décennies après les années de plomb qui ont vu Serfaty et ses camarades emprisonnés, d'exister légalement, de tenir ses congrès, de diffuser ses communiqués et de siéger, quand il le souhaite, dans le débat public national. Peu de démocraties de la région tolèrent, en leur sein, une contestation aussi frontale de leur intégrité territoriale.



C'est précisément cette constance qui rend le silence du parti sur la Kabylie si révélateur. Chez le voisin algérien, le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, porté par Ferhat Mehenni, a proclamé le 14 décembre 2025 à Paris une déclaration unilatérale d'indépendance, un tournant que l'Institut Géopolitique Horizons qualifie de "dilemme existentiel" pour le pouvoir d'Alger dans son dossier stratégique Le pouvoir algérien face à l'équation kabyle. L'institut y relève une "ironie historique" particulièrement instructive, l'Algérie, qui a elle-même inventé le modèle de la déclaration unilatérale d'indépendance en parrainant celle du Polisario en 1976, se retrouve aujourd'hui confrontée à la même revendication sur son propre sol, mais portée par un mouvement doté, selon cette même analyse, d'une légitimité historique plus solidement documentée. Or, sur ce dossier kabyle, on chercherait en vain la moindre déclaration publique d'Annahj Addimocrati. Le parti qui construit une part de son identité militante sur le principe universel du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'a jamais formulé, à ce jour, de prise de position équivalente à celle qu'il défend, texte après texte, pour le Sahara marocain.


Cette asymétrie dépasse le seul cas d'Annahj Addimocrati. Elle éclaire un phénomène plus large que plusieurs analystes de la région ont documenté, celui d'un usage sélectif du principe d'autodétermination dans une partie de la gauche et dans le discours officiel algérien lui-même, brandi vers l'extérieur et soigneusement neutralisé dès qu'il s'agit de l'intérieur des frontières algériennes. Qu'une formation politique marocaine reprenne, sans jamais interroger sa propre cohérence, cette même sélectivité en dit long sur la nature de son positionnement, moins fidèle à un principe universel qu'aligné sur les termes du contentieux tel que le pose le camp adverse à l'intégrité territoriale du Royaume.


Cette histoire dépasse, au fond, le seul cas d'un petit parti marxiste sans élu ni groupe parlementaire. Elle rappelle le chemin parcouru par un Maroc capable, sous l'impulsion de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, de regarder son histoire en face à travers l'Instance Équité et Réconciliation, d'intégrer d'anciens opposants au débat national et de faire vivre un pluralisme politique où un parti peut, y compris depuis les tribunes de Bruxelles, contester ouvertement la position officielle du Royaume sur son intégrité territoriale sans être réduit au silence. Cette tolérance a un prix, celui de voir une formation politique marocaine consacrer, communiqué après communiqué, tribune après tribune, une énergie militante presque exclusivement à une cause extérieure au pays dont elle est issue, quand le même principe d'autodétermination, appliqué à la Kabylie voisine, ne trouve chez elle aucun écho. Des voix de la diaspora marocaine ne s'y sont pas trompées dès 2011, accusant déjà le parti de "brader l'idéal de la jeunesse marocaine aux rebelles du Polisario et à leurs mentors algériens". Maroc Patriotique appelle à prêter la plus grande attention, à un parti légal qui défend corps et âme, scrutin après scrutin boycotté, une cause portée par les adversaires déclarés de l'intégrité territoriale du Royaume, tout en ignorant les causes équivalentes ailleurs dans la région, et pose une question politique que le pluralisme marocain a le droit, et sans doute le devoir, de continuer à se poser.

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