DISCOURS DU 31 OCTOBRE 1960, QUAND LE TRÔNE MAROCAIN PORTAIT LA CAUSE ALGÉRIENNE
- Brahim Al Maghribi

- 16 juil.
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Il y a des archives qui méritent d'être sorties de l'oubli. Non pas par nostalgie, mais parce qu'elles disent quelque chose d'essentiel sur ce que le Maroc est, sur ce que sa monarchie a représenté pour ses voisins, et sur l'abîme qui sépare cette réalité historique du discours que le régime algérien tient aujourd'hui.
Depuis plusieurs années, Alger a fait du Maroc son ennemi désigné. La revue El Djeich, organe officiel de l'armée algérienne, accuse le Royaume de "saper l'unité nationale algérienne", de mener une "guerre médiatique et une propagande malveillante", de financer des "traîtres et pseudo-opposants" pour "susciter des troubles internes." Le président Tebboune a rompu les relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, fermé l'espace aérien algérien aux avions marocains, multiplié les déclarations hostiles et mobilisé l'ensemble de l'appareil d'État et médiatique pour présenter le Royaume comme une menace existentielle pour l'Algérie. Des généraux algériens ont publiquement évoqué le Maroc comme un "ennemi" qu'il faudrait "neutraliser". Des intellectuels aux ordres du régime ont inondé les réseaux sociaux arabophones d'accusations en tout genre, transformant le Maroc en bouc émissaire commode de toutes les difficultés intérieures algériennes.
Face à cette campagne, il est utile de rappeler une réalité historique que le régime algérien préfère taire, parce qu'elle rend son ingratitude encore plus criante.
Quand l'Algérie luttait pour sa libération, de 1954 à 1962, le Maroc était là. Pas symboliquement mais concrètement et au prix de tensions sérieuses avec la France. Le territoire marocain était ouvert au FLN. Les armes destinées aux maquisards algériens transitaient par les côtes nord du Royaume avec la complicité active du gouvernement marocain. Des licences d'importation marocaines permettaient des achats massifs d'armements en Europe centrale et nordique, aussitôt acheminés vers l'Armée de Libération Nationale Algérienne.
L'historien Benjamin Badier, dans son ouvrage "Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc" publié aux éditions Perrin en 2025, documente ce soutien dans le détail. La revue académique Relations Internationales rapporte que le gouvernement français lui-même a fini par admettre que sans l'aide extérieure marocaine, "la rébellion algérienne serait aujourd'hui éteinte." Ce n'est pas un historien marocain qui l'écrit. C'est l'ennemi commun de l'époque.
Ferhat Abbas, président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, a été reçu à Rabat comme un chef d'État à plusieurs reprises, en novembre 1958, novembre 1959 et mai 1960. En mai 1960, un protocole d'accord officiel est signé entre le gouvernement marocain et le GPRA, régularisant formellement la présence du FLN sur le sol marocain. Feu Mohammed V militait personnellement pour que la question algérienne soit inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée générale des Nations Unies. Tout cela au moment où le Maroc venait à peine d'obtenir sa propre indépendance en 1956 et se trouvait lui-même dans une position diplomatique délicate avec Paris.
Et le soir du 31 octobre 1960, veille du sixième anniversaire du déclenchement de la guerre d'indépendance algérienne, Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, prend le micro de la radio nationale pour adresser ces mots au peuple algérien. Des mots que Le Monde du 2 novembre 1960 rapporte dès le lendemain sous le titre : "Mohammed V : nous devons être décidés à tout supporter pour la cause algérienne."
Lisez ce discours, chaque ligne et mesurez l'écart entre ce que le Maroc a été pour l'Algérie, et ce que le régime algérien fait du Maroc aujourd'hui.
DISCOURS DE FEU SM LE ROI MOHAMMED V, QU'ALLAH AIT SA SAINTE ÂME, À L'OCCASION DU SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU DÉCLENCHEMENT DE LA "GUERRE D'ALGÉRIE, LE 31 OCTOBRE 1960
« Peuple marocain,
Une année de plus s'achève pour la guerre de libération algérienne, et une année de plus commence. En ce glorieux jour anniversaire, qui est pour Nous un jour de solidarité avec l'Algérie dans sa lutte et en soutien à son combat, Nous souhaitons saluer ce pays frère et lui exprimer Notre immense admiration et Notre estime pour ses combattants héroïques qui, dans les plaines et dans les montagnes, luttent pour la liberté de leur pays et la préservation de sa dignité. Nous nous recueillons également en mémoire de ses glorieux martyrs, qui se sont sacrifiés sur le chemin de l'indépendance, et qui ont écrit avec leur sang pur sur les pages immaculées du livre de leur gloire et de leur grandeur.
Durant ces six dernières années, plusieurs pays ont réussi à se libérer grâce à la guerre de libération algérienne, et de nombreux peuples ont recouvré leur souveraineté comme États. Pourquoi seul le peuple algérien serait-il alors privé de la liberté, qui est un droit naturel pour tous les peuples, sans exception ? Pourquoi serait-il contraint à vivre dominé, à l'heure où les empires s'effondrent et où la colonisation disparaît ? Pourquoi l'Algérie doit-elle subir cette guerre qui a déjà fait tant de victimes parmi les âmes innocentes, et qui a fait naître de tels sentiments de haine et de rancoeur ?
Ceux qui persistent dans cette guerre en Algérie, dans le but de maintenir leur contrôle et l'exploitation du pays, portent une accablante responsabilité historique. La même responsabilité accable tous ceux qui leur viennent en aide, et mettent ainsi en péril la liberté des peuples. Leur soutien menace l'existence et la stabilité des pays d'Afrique, mais aussi la sauvegarde de la paix mondiale, car leur aide contribue à ouvrir un nouveau front de la Guerre froide, dans cette partie du globe.
Le jour de l'Algérie est notre journée, sa cause est notre cause. Nous devons continuer à lui apporter aide et soutien dans sa lutte, et redoubler d'efforts pour que ses droits soient reconnus et pour hâter l'heure de son triomphe. Nous devons être résolus à tout supporter sur ce chemin, car la liberté de l'Algérie est ce qui nous tient le plus à coeur. Nous rappelons, à l'occasion de cette commémoration, que le Maroc, qui lui-même ne cesse d'être la cible de provocations de la part des forces coloniales en Algérie, exposant à de nombreuses reprises ses frontières et ses habitants à leurs attaques et assauts répétés, ne reculera pas face à la menace de l'usage de la force, et n'abandonnera pas l'Algérie, pays frère, dans sa lutte. Il ne permettra pas plus, comme il ne l'a pas permis jusqu'à présent, que son sol puisse être utilisé pour attaquer l'Algérie, alors qu'une phase cruciale de la lutte se joue dans ce pays. Nous sommes pleinement déterminés à continuer de soutenir cette lutte et à défendre la cause algérienne en toutes circonstances, même si cela doit nous contraindre à de lourds sacrifices. Car la libération de l'Algérie est une question de vie ou de mort pour Nous. Elle Nous importe au plus haut point, car elle est la plus sûre garantie de l'indépendance de Notre pays, de l'unité du Maghreb arabe et de la liberté de l'ensemble du continent africain.
Nous affirmons que la poursuite de la guerre en Algérie, ainsi que le non-respect du droit de son peuple à la liberté et à la souveraineté, ne feront que creuser encore plus le fossé qui sépare l'Europe d'un côté, les continents africain et asiatique de l'autre. Cette guerre aggravera la situation internationale. Nous rappelons que l'ère de l'exploitation est irrémédiablement révolue, qu'il n'est plus possible à un peuple d'imposer son contrôle sur un autre, à un État d'en dominer un autre, à l'heure où les Nations-Unies condamnent la colonisation à la disparition et où les peuples en développement s'efforcent d'effacer les séquelles de la colonisation et de faire disparaître, en leur sein, ses traces les plus visibles dans tous les domaines.
Quant à toi, peuple algérien vaillant, arme-toi de patience, endure et persévère, car Dieu est avec toi, et ne t'abandonnera pas dans ta lutte. Des dizaines de peuples et des centaines de millions d'hommes libres dans le monde te soutiennent, t'apportent leur aide et bénissent ton combat sacré.
Tout comme d'autres peuples se sont libérés après des années de résistance et de combat, tu te libèreras aussi de l'étau de la colonisation, et tu te débarrasseras du joug de l'asservissement. Tu verras bientôt s'approcher les signes de la liberté, du bonheur et de la prospérité. Dieu le promet à Ses fidèles patients et sincères, et il était équitable pour Dieu de secourir les croyants. Salam. »
Ce que ces mots disent aussi, au-delà de leur dimension politique, c'est l'état d'esprit dans lequel un souverain musulman s'adressait à un peuple voisin qu'il croyait appelé à partager avec le Maroc l'avenir d'une région entière. Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, ne parlait pas en stratège calculant ses intérêts mais en monarque dont la légitimité est ancrée dans l'islam, dans la fraternité des peuples et dans la conviction que deux nations voisines, liées par la foi et la géographie, avaient vocation à construire ensemble quelque chose de grand. Ses mots portaient l'espoir d'une génération entière, celle qui venait de se libérer du joug colonial et qui rêvait d'une Afrique du Nord unie et forte, où les frontières seraient des passerelles plutôt que des lignes de fracture. Un monarque dont la parole est engagement spirituel autant que politique ne peut parler que d'unité, de fraternité et de paix. C'est précisément ce que ces mots disent en chacune de leurs lignes. Et c'est précisément ce que rend encore plus incompréhensible le choix du régime algérien de transformer ce voisin en ennemi, soixante-six ans après que sa monarchie a déclaré que la liberté de l'Algérie était "une question de vie ou de mort" pour le Maroc.
Ce discours a été prononcé moins de quatre mois avant la disparition de Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, survenue le 26 février 1961. L'Algérie obtient son indépendance le 5 juillet 1962, sous le règne de Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme, qui poursuit la même politique de solidarité inaugurée par son père.
Soixante-six ans plus tard, la revue El Djeich, organe officiel de l'armée algérienne, décrit le Maroc comme un pays dont le "degré d'hostilité envers l'État algérien" ne cesserait de croître sur "plusieurs fronts", accusant le Royaume d'une "politique marocaine imprudente" qui "saperait l'unité nationale algérienne." SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a pourtant, dans son discours royal de 2021, tendu la main au président Tebboune pour "un dialogue fraternel sincère afin que nos différends dépassés, nous jetions les bases de relations fondées sur la confiance, la fraternité et le bon voisinage."
La main reste tendue. Les mots de Feu SM le Roi Mohammed V, eux, restent écrits. Face à un régime algérien qui, plutôt que de construire l'avenir de sa région et le bien-être de ses générations à venir, préfère entretenir l'hostilité, désigner des ennemis et alimenter des tensions qui ne servent que ses propres intérêts de survie politique.






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