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FATIMA MERNISSI, LA SOCIOLOGUE MAROCAINE QUI A CHANGÉ LE REGARD DU MONDE SUR LES FEMMES EN ISLAM

FATIMA MERNISSI, LA SOCIOLOGUE MAROCAINE QUI A CHANGÉ LE REGARD DU MONDE SUR LES FEMMES EN ISLAM

À Fès, dans les années 1940, une petite fille grandit dans une maison traditionnelle de la médina, entre les règles de l'espace féminin intérieur et les bruits de la ville qui lui parvenaient par-dessus les murs. Cette enfant, Fatima Mernissi, allait devenir l'une des intellectuelles marocaines les plus lues et les plus traduites au monde, en faisant de cette tension fondatrice, entre l'espace clos et l'espace ouvert, entre la tradition et la modernité, le fil conducteur de l'une des œuvres sociologiques les plus importantes du XXe siècle sur les femmes et l'islam.


Elle naît en 1940 dans une famille de Fès conservatrice et lettrée. Son père, érudit pieux, l'inscrit dès l'enfance dans l'une des premières écoles nationales arabes privées, créées par des nationalistes marocains pour soustraire leurs enfants au système scolaire colonial français. Ce choix paternel, acte de résistance politique autant que culturel, est la première empreinte qui façonnera la conscience de Mernissi : elle comprend très tôt que l'éducation est un espace de résistance, et que son accès aux filles n'a rien d'évident dans la société conservatrice qui l'entoure. Elle fait partie des rares filles admises dans ces nouveaux établissements, et cet écart fondateur entre ce qu'elle observe et ce qu'elle reçoit comme privilège exceptionnel ne la quittera plus.


Après ses études secondaires à Fès, elle rejoint le département de sociologie de l'Université Mohammed V de Rabat, amorçant un parcours académique qui allait la porter au-delà des frontières. Elle obtient une maîtrise à l'Université de la Sorbonne à Paris en 1965, puis traverse l'Atlantique pour rejoindre l'Université Brandeis dans le Massachusetts, où elle soutient son doctorat en 1974. Ce parcours, de Fès à Rabat, de Paris à Boston, est une véritable amplification puisque Mernissi ne quittera jamais son sujet, la société marocaine et islamique, elle accumule les outils pour l'analyser avec une précision toujours plus grande. À son retour au Maroc, elle enseigne à la Faculté des Lettres de l'Université Mohammed V de Rabat à partir des années 1980, tout en poursuivant une recherche de terrain intense auprès des femmes marocaines.



Sa thèse de doctorat, publiée en 1975 sous le titre Au-delà du voile : le sexe comme construction sociale, constitue le fondement théorique de toute son œuvre. Elle y démontre que les rôles de genre dans les sociétés islamiques ne sont pas des données naturelles ou des décrets divins immuables, mais des constructions sociales historiquement datées et culturellement variables. Le harem, dans cette analyse, est un dispositif de séparation des sphères publique et masculine d'une part, privée et féminine de l'autre, qui organise la société à tous ses niveaux. Mernissi déconstruit également la peur masculine du désir féminin, qu'elle lie non à la théologie islamique elle-même mais à des interprétations jurisprudentielles qui ont, au fil des siècles, encadré et limité la place des femmes dans l'espace social. Ce faisant, elle ne s'oppose pas à l'islam mais l'habite différemment, fouillant ses textes pour y retrouver des figures féminines effacées, des droits niés par des lectures partiales, une histoire des femmes musulmanes que la tradition dominante avait occultée.


Cette position centrale explique les attaques simultanées qu'elle a subies de toutes les directions. Les marxistes lui reprochaient de détourner le regard de la lutte des classes vers la question des femmes. Les islamistes lui reprochaient de mettre en doute l'authenticité de certains hadiths, une démarche académique pourtant ancrée dans la tradition de la critique islamique des sources. Les nationalistes lui reprochaient d'importer le féminisme de cultures étrangères. Mernissi assumait ces contradictions avec une sérénité intellectuelle qu'elle revendiquait : elle refusait d'être captive d'une idéologie, quelle qu'elle soit. Sa boussole était la condition réelle des femmes marocaines, et la volonté de comprendre les mécanismes qui l'avaient construite.


Son œuvre s'étend sur plusieurs dizaines d'ouvrages traduits dans le monde entier. Parmi les plus significatifs, Le Harem politique : le Prophète et les femmes (1987) interroge la place des femmes dans la tradition prophétique et dans les premières communautés islamiques. Sultanes oubliées : les femmes chefs d'État en Islam (1990) redonne corps et voix à des souveraines que l'historiographie arabe classique avait effacées. Schéhérazade part vers l'Ouest (2001) explore la représentation orientaliste de la femme arabe dans la culture occidentale et retourne ce regard sur ses propres présupposés. Rêves de femmes du harem (1994) raconte l'enfance à Fès avec une délicatesse littéraire qui rapproche ces mémoires du roman autant que du témoignage sociologique.



Il y a chez Mernissi une dimension que ses livres les plus théoriques laissent parfois dans l'ombre, mais que ses proches et ses collaboratrices évoquent avec une émotion particulière : son amour des tapis de montagne. Cet engagement n'était pas décoratif. Il découlait directement de ses années de terrain dans les villages du Haut Atlas, où elle avait écouté les femmes, recueilli leurs histoires, partagé leurs silences et compris que la créativité tissée dans la laine et les pigments naturels était l'une des seules formes d'expression libre que beaucoup d'entre elles possédaient. À Taznakhte, dans la province d'Ouarzazate, elle contribua à la création d'un centre pour la renaissance du tapis, permettant aux artisanes de la région d'accéder à la scène nationale et internationale. Amina, l'une d'entre elles, dira plus tard : "Mernissi n'était pas une femme ordinaire ; elle était notre guide dans la vie. Grâce à elle, un centre pour la renaissance du tapis a été créé à Taznakhte, et par son intermédiaire, elle nous a fait connaître sur la scène internationale." Elle fondit également les Caravanes civiques et le réseau "Femmes, Familles, Enfants", organisation citoyenne travaillant à l'éducation des femmes et de leurs familles dans les zones rurales marocaines.


La reconnaissance internationale de son œuvre a été exceptionnelle, à la mesure d'une intellectuelle dont les livres circulaient dans les universités d'Europe, d'Amérique et d'Asie. En mai 2003, elle reçut le Prix Prince des Asturies de littérature, l'une des distinctions espagnoles les plus prestigieuses, partagé avec l'écrivaine américaine Susan Sontag, deux voix dissidentes et humanistes récompensées ensemble. En 2004, elle reçut le Prix Erasmus à Amsterdam, conjointement avec le philosophe syrien Sadiq Jalal al-Azm et le théologien iranien Abdolkarim Soroush, sous le thème "Religion et modernité", trois intellectuels musulmans qui avaient travaillé, depuis des horizons différents, à réconcilier foi et liberté de pensée.


Après sa disparition le 30 novembre 2015 à Rabat, à l'âge de 75 ans, le Maroc n'a pas tardé à lui rendre les honneurs qui lui revenaient. En 2016, une chaire universitaire a été créée en son nom à l'Université Mohammed V de Rabat. En mars 2022, la Poste marocaine a émis un timbre à son effigie. En 2017, l'Association des études sur le Moyen-Orient a créé le prix littéraire Fatima Mernissi, et la Chaire culturelle de sociologie de l'Université libre de Bruxelles a pris son nom. Ces reconnaissances posthumes, de Rabat à Bruxelles et au-delà, dessinent le contour d'une œuvre qui appartient à la fois au Maroc et à l'humanité.


Ce que Fatima Mernissi aura accompli, au-delà de la sociologie et du féminisme, c'est de donner une voix académique à une réalité que le Maroc vivait sans toujours pouvoir la nommer. Elle n'est jamais allée à l'encontre de ses origines marocaines et islamiques : elle en a fait le point de départ d'une réflexion exigeante sur la place des femmes dans l'histoire et dans la société. Dans un pays qui, sous l'impulsion de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a réformé son Code de la famille en 2004 et continue de promouvoir l'éducation et l'autonomie des femmes comme fondements d'un développement humain intégral, l'héritage de Mernissi trouve un écho d'autant plus profond.



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