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JIL JILALA, 50 ANS DE MUSIQUE MAROCAINE QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

JIL JILALA, 50 ANS DE MUSIQUE MAROCAINE QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

En septembre 1972, trois chansons enregistrées à la télévision marocaine par un groupe de jeunes Marrakchis que personne ne connaît encore changent quelque chose dans l'air. Un mois plus tard, le 7 octobre, 2 000 spectateurs debout au Théâtre Mohammed V de Rabat refusent de les laisser quitter la scène. Le lendemain, Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Sa sainte âme, les reçoit au Palais Royal. Et trois mois après ce premier concert, ils se produisent à l'Olympia de Paris devant une salle bondée venue des quatre coins du monde. Leur nom : Jil Jilala. La génération Jilala. Les Beatles de Marrakech. Une des plus belles histoires de la musique marocaine du XXe siècle.


Pour comprendre Jil Jilala, il faut comprendre ce qu'était la scène musicale marocaine populaire au début des années 1970. Comme le raconte Moulay Tahar Asbahani, l'un des fondateurs du groupe, dans un entretien au journal Le Matin : "À l'époque, la jeunesse était abreuvée de chansons égyptiennes, européennes, américaines. Et nous nous demandions pourquoi, avec notre civilisation et notre culture, l'identité marocaine était absente des ondes." Cette question, posée par un groupe de jeunes Marrakchis dans les premières années de la décennie, est à l'origine de tout. Elle est à la fois un constat et un projet.


C'est Hamid Zoughi, futur acteur et réalisateur de cinéma chez Jilali Ferhati, qui convoque l'aventure. Il réunit autour de lui Mohamed Derhem, dont la voix sera bientôt considérée comme l'une des plus belles de la scène marocaine, Moulay Tahar Asbahani, Mahmoud Saadi, Moulay Abdelaziz Tahiri, qui vient de quitter Nass El Ghiwane, et Sakina Safadi, seule femme du groupe fondateur, dont la présence rompt avec les conventions d'une scène musicale traditionnellement masculine. En 1972, Jil Jilala est né à Marrakech. Le nom du groupe dit immédiatement ce qu'il est et ce qu'il revendique : "Jil Jilala" signifie "la génération des Jilala", en référence à la confrérie soufi des Jilala du Maroc, elle-même nommée en hommage au saint Abdelkader Jilali, figure de spiritualité et de résistance à l'injustice dans la tradition marocaine.


JIL JILALA, 50 ANS DE MUSIQUE MAROCAINE QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

Le style musical que le groupe développe puise dans les sources les plus profondes de la culture marocaine. Les rythmes du malhoun, poésie chantée en darija dont les origines remontent au Maroc médiéval, s'y mêlent aux influences des confréries spirituelles, notamment les sonorités gnawa avec leur guembri, et aux percussions de la musique folk avec la bendir et le tar. L'approche vocale, alternant chants collectifs et solos expressifs portés par les voix de Derhem et de Moulay Tahar, crée une musique qui est à la fois ancrée dans la spiritualité et accessible à une jeunesse qui cherche dans les sons de son propre héritage une réponse à son identité. La scène musicale marocaine populaire compte à la même époque Nass El Ghiwane, fondé par Larbi Batma et ses compagnons du Hay Mohammadi de Casablanca, et les deux groupes se partagent les cœurs d'une génération entière avec une complicité que la presse de l'époque résume en une formule qui reste : "Si Nass El Ghiwane sont nos Rolling Stones, Jil Jilala sont nos Beatles."


En septembre 1972, la télévision marocaine TVM diffuse trois chansons du groupe. Les premières : "Al aar a bouya", "Jilala" et "Lajouad". L'effet est immédiat. Le Maroc entend quelque chose qu'il reconnaît comme sien et qu'il n'avait pas entendu de cette manière sur les ondes. Le 7 octobre 1972, premier concert au Théâtre National Mohammed V de Rabat : 2 000 spectateurs, debout, en transe, refusant de laisser partir le groupe. "Nous ne nous attendions pas à un tel choc", se souvient Moulay Tahar Asbahani dans le même entretien au Matin. Le 8 octobre, le lendemain du concert, Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Sa sainte âme, les fait inviter au Palais Royal de Rabat. "Il nous a longuement complimentés. On ne pouvait pas imaginer qu'un jour nous parlerions avec le Roi." La reconnaissance royale, au lendemain du premier concert public du groupe, est le signal que Jil Jilala porte quelque chose qui dépasse le simple divertissement.


Trois mois après le concert de Rabat, en janvier 1973, Jil Jilala se produit à l'Olympia de Paris. La salle est bondée. Le public, venu des quatre coins du monde, ne connaissait Jil Jilala que depuis quelques semaines. Ce que les Parisiens entendent ce soir-là, c'est une musique profondément marocaine qui porte en elle l'universalité des grandes traditions musicales : une prière qui n'a pas besoin d'être comprise pour être ressentie. La trajectoire est stupéfiante : trois chansons à la TVM en septembre, 2 000 personnes debout à Rabat en octobre, l'Olympia en janvier. En moins de cinq mois, le groupe passe de l'inconnu à la scène internationale la plus emblématique de Paris. En 1974, premier disque officiel, "Lyam Tnadi", sur le label Atlassiphone, qui fixe pour la postérité les premières chansons d'un répertoire appelé à traverser les décennies.


L'année 1976 marque un tournant patriotique dans l'histoire du groupe. La Marche Verte avait rassemblé en novembre 1975 environ 350 000 Marocains marchant vers le Sahara sous la conduite de Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Sa sainte âme, dans l'un des moments de cohésion nationale les plus puissants de l'histoire contemporaine du Maroc. En 1976, Jil Jilala compose "Laâyoune Ayniya", chanson qui capte l'émotion de ce moment, qui chante l'unité nationale, la marocanité et le lien entre le peuple et sa Monarchie. Cette chanson devient rapidement l'un des symboles musicaux les plus forts de l'identité marocaine, régulièrement interprétée lors de manifestations culturelles et patriotiques au Maroc et dans la diaspora. Le fait qu'un groupe né dans le souffle de la confrérie Jilala et de la poésie du malhoun ait pu produire une chanson nationale de cette envergure dit tout sur la profondeur de l'enracinement culturel de Jil Jilala.



Le répertoire du groupe, accumulé sur cinq décennies de création, compte aujourd'hui parmi les patrimoines musicaux les plus vivants du Maroc. "Chamaa", "Leklam Lemrassaa", "Achbik deket laqdar", "Allaymine", "Nour El anwar", "Assalamou Alykoum" sont des chansons que les Marocains se transmettent de parents à enfants depuis trois générations. Dans les années 1980, le groupe dialogue avec les nouvelles tendances, intégrant des influences reggae et raï sans trahir son identité, avant que le public marocain, selon les propres termes des membres du groupe, "lassé de paroles qui ne disent rien", revienne vers Jil Jilala à partir des années 2000. Cette capacité à survivre aux modes, à traverser les crises et les changements de formation, et à rester pertinent sur plus d'un demi-siècle, est la marque des grandes œuvres.


Le 3 mai 2023, Moulay Tahar Asbahani, l'un des membres fondateurs dont la voix avait bercé des générations de Marocains, s'éteignait à l'âge de 75 ans au terme d'une longue maladie. Sa disparition a provoqué un deuil sincère dans la communauté musicale marocaine et dans le cœur de millions d'auditeurs qui avaient grandi avec ses compositions. Elle a rappelé, si besoin était, ce que Jil Jilala représente dans la mémoire collective du Royaume : une certitude que la culture marocaine, portée par des voix qui la connaissent de l'intérieur, peut traverser les frontières et les décennies sans jamais se diluer. La "génération Jilala" qu'ils ont nommée est toujours là.



1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a 3 jours

Cet article offre un éclairage précieux sur l'œuvre de Jil Jilala. Au-delà du simple récit historique, le texte parvient à saisir la dimension socioculturelle de leur musique, témoin de la quête identitaire d'un Maroc en pleine mutation dans les années 70.


Le travail rédactionnel de Maroc Patriotique est ici remarquable par sa précision et sa capacité à replacer le parcours du groupe dans son contexte national et spirituel. C'est une démarche salutaire de documentation, qui permet de transmettre aux plus jeunes le socle sur lequel repose notre patrimoine immatériel. Un hommage à la fois nécessaire et maîtrisé, qui souligne avec justesse comment ces artistes ont su faire vibrer, pendant cinquante ans, les cordes sensibles de notre mémoire collective.

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