LE MAROC, UNE RÉALITÉ PLUS ANCIENNE QUE L'ÉTAT-NATION

Le Maroc existe comme entité politique depuis le VIIIe siècle. Le concept d'état-nation, tel que les sciences politiques le définissent, est né en Europe au XIXe siècle. Il y a donc un écart d'un millénaire entre l'existence du Maroc et l'invention du concept qui prétendrait le définir. Cette chronologie est le point de départ obligatoire de toute réflexion sérieuse sur la nature politique du Royaume : le Maroc ne rentre pas dans le moule de l'état-nation, non par défaut, mais parce qu'il précède et dépasse ce modèle. Ce qu'il est à la place mérite d'être dit avec toute la précision académique qu'un sujet aussi fondamental exige.
Parlons du concept d'état-nation qui reste une invention récente et souvent mal datée. La première erreur commune dans les discussions sur l'état-nation consiste à lui attribuer une antiquité qu'il ne possède pas. Le système politique international qui reconnaît la souveraineté de chaque État sur son territoire est généralement daté des Traités de Westphalie de 1648, qui ont mis fin à la Guerre de Trente Ans en Europe. Ces traités ont établi deux principes fondateurs : la souveraineté territoriale des États et la non-ingérence dans les affaires intérieures d'un autre État. Mais Westphalie n'est pas la naissance de l'état-nation : comme le montre l'historien Andreas Osiander dans son article "Sovereignty, International Relations, and the Westphalian Myth" (International Organization, 2001), ce "tournant westphalien" est lui-même une construction historiographique postérieure, réinterprétée au XXe siècle. Ce que Westphalie consacre, c'est la souveraineté territoriale des dynasties et des royaumes, pas la coïncidence entre une nation culturellement homogène et un État politique, qui est l'essence même du concept d'état-nation.

L'état-nation comme modèle politique dominant est un phénomène du XIXe siècle, né de la conjonction de deux révolutions européennes. La Révolution française de 1789 est la première à ériger "la Nation" en source exclusive de la souveraineté politique, remplaçant le roi et Dieu comme fondements du pouvoir. L'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 le formule sans ambiguïté : "Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation." C'est une rupture absolue avec toute la théologie politique antérieure, qu'elle soit médiévale européenne, islamique ou dynastique. La seconde révolution est industrielle. Ernest Gellner, professeur au King's College de Cambridge, en fait le moteur essentiel dans son ouvrage de référence Nations et nationalisme, publié en anglais en 1983 et traduit en français chez Payot en 1989. Pour Gellner, la nation n'est pas un phénomène naturel ou ancestral : c'est une nécessité fonctionnelle de la société industrielle. L'industrialisation requiert une main-d'œuvre mobile, alphabétisée dans une langue commune, capable de travailler dans des usines distantes de son village d'origine. L'homogénéisation culturelle imposée par l'État à travers l'école publique, l'armée nationale et une langue standard unique est la réponse à ce besoin économique. La nation, selon Gellner, est inventée par le nationalisme, pas l'inverse. Ce renversement est intellectuellement vertigineux et académiquement solide.

Benedict Anderson, professeur de relations internationales à Cornell University, pousse plus loin cette démystification dans son ouvrage L'imaginaire national : réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, publié en anglais en 1983 et traduit chez La Découverte en 1996. Pour Anderson, la nation est "une communauté politique imaginée : imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine." Elle est imaginée parce que les membres de la plus petite nation ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens, mais nourrissent dans l'esprit l'image de leur communion. Ce qui rend cette communauté imaginée possible, c'est le "capitalisme de l'imprimerie", l'invention de la presse à imprimer qui a créé des marchés linguistiques communs, des journaux lus simultanément par des milliers de personnes partageant la même langue, créant pour la première fois ce sentiment d'appartenir à une même communauté politique.
Eric Hobsbawm, historien britannique d'origine autrichienne, complète ce tableau dans Nations et nationalisme depuis 1780 : programme, mythe et réalité, publié en anglais en 1990 et traduit chez Gallimard en 1992, en montrant que les traditions nationales sont des "traditions inventées", des constructions récentes soigneusement habillées en antiquité. L'hymne national britannique date de 1745, le kilt écossais de 1820, les symboles de la République française comme Marianne sont des créations du XIXe siècle. Le sens du mot "nation" lui-même est instable avant 1884, date à laquelle le dictionnaire de l'Académie française lui donne enfin sa définition politique moderne.
Dans la littérature académique des sciences politiques, l'état-nation au sens strict requiert la conjonction de plusieurs conditions précises. La première est la coïncidence entre les frontières de l'État et les frontières d'une communauté culturellement, linguistiquement ou ethniquement homogène. La deuxième est la légitimité du pouvoir fondée sur la souveraineté populaire nationale, c'est-à-dire que le peuple est la source du droit à gouverner. La troisième est l'existence d'institutions qui produisent et reproduisent cette homogénéité culturelle : une école publique nationale, une armée de conscription nationale, une langue officielle unique, une historiographie nationale partagée. La quatrième, centrale pour Anthony D. Smith, est l'existence d'une "ethnie" de base, un noyau ethnique dont la culture domine le reste de l'entité politique.

Anthony D. Smith, Professeur Émérite de Nationalisme et d'Ethnicité à la London School of Economics, est l'auteur de la contribution théorique la plus nuancée sur ces questions. Anthony D. Smith (1939-2016), dont les œuvres majeures, The Ethnic Origins of Nations (Blackwell, 1986) et National Identity (Penguin, 1991), sont les références académiques les plus citées dans ce domaine. Smith s'oppose aux modernistes purs (Gellner, Anderson, Hobsbawm) en affirmant que si le nationalisme comme idéologie est un phénomène moderne, les nations ont des racines pré-modernes. Il introduit le concept d'"ethnie", une communauté ethnique pré-nationale dotée d'un nom propre, d'un mythe d'ascendance commun, de mémoires historiques partagées, d'un ou plusieurs éléments de culture commune, d'un lien avec une patrie, et d'un sens de solidarité collective. Pour Smith, les états-nations modernes se forment en général à partir d'une ethnie dominante qui impose sa culture, sa langue et ses mythes aux autres populations du territoire. C'est le cœur de sa distinction entre le "modèle civique" de la nation (le modèle français, fondé sur la citoyenneté et l'adhésion volontaire) et le "modèle ethnique" de la nation (le modèle allemand, fondé sur la descendance et la culture).
Smith apporte un argument capital pour comprendre le cas du Maroc : toutes les nations, mêmes les plus "civiques" en apparence, reposent sur un noyau ethnique dominant. La France républicaine universaliste a quand même imposé le français sur les Bretons, les Basques, les Alsaciens et les Corses. L'universalisme des droits de l'homme de 1789 était, dans la pratique politique, un universalisme français. Ce paradoxe smithien est fondamental pour comprendre pourquoi le modèle de l'état-nation n'est pas une norme naturelle mais un outil de domination culturelle interne.
Ce que la plupart des présentations de l'état-nation omettent, c'est le mécanisme par lequel ce concept européen du XIXe siècle s'est imposé comme norme mondiale au XXe siècle. Ce mécanisme est le colonialisme. Les puissances coloniales européennes, qui se présentaient elles-mêmes comme des états-nations civilisés, ont colonisé des empires qu'elles qualifiaient de "pré-modernes", de "tribaux", d'"archaïques". En imposant leurs frontières arbitraires (le partage de l'Afrique à la Conférence de Berlin de 1884-1885 est l'exemple le plus cru), elles ont créé les conditions d'une importation forcée du modèle de l'état-nation après les indépendances. Les nouveaux États issus de la décolonisation ont été structurellement contraints d'adopter la forme de l'état-nation pour être reconnus sur la scène internationale, rejoindre l'ONU, signer des traités et être traités comme des entités souveraines légitimes. Ce n'était pas un choix libre mais une condition d'admission dans le système international inventé par l'Europe.
Il est donc nécessaire de poser la question que les partisans d'un état-nation universel s'abstiennent souvent de poser : l'état-nation est-il un modèle glorieux à atteindre ? La réponse académique est nuancée. Le modèle de l'état-nation a permis, en Europe, la construction de démocraties parlementaires stables et de systèmes de protection sociale efficaces. Mais le même modèle a aussi produit, dans ses versions extrêmes, le nationalisme allemand du XIXe siècle, le pangermanisme, l'ethnisme balkanique, la purification ethnique yougoslave des années 1990, et d'une certaine manière, les conditions idéologiques qui ont rendu l'Holocauste pensable. L'homogénéité culturelle que l'état-nation réclame a, dans les cas les plus extrêmes, débouché sur l'élimination de ceux qui ne correspondaient pas à la norme. Ernest Renan lui-même, dans sa conférence Qu'est-ce qu'une nation ? de 1882 à la Sorbonne, note que la nation exige l'"oubli" et même "l'erreur historique" : pour que les Français se sentent un peuple, ils doivent oublier les guerres civiles, les massacres religieux, les conquêtes violentes qui ont forgé leur territoire. Le national est construit sur l'amnésie collective autant que sur la mémoire.
Et le Maroc dans tout cela ? Dans ce cadre conceptuel, la question de savoir si le Maroc est ou non un état-nation appelle une réponse précise. Le Maroc n'est pas un état-nation au sens académique strict du terme, et ce pour des raisons qui le placent au-dessus du concept plutôt qu'en dessous.

Premièrement, le Maroc est une entité politique dont la continuité est documentée depuis le VIIIe siècle et les Idrissides, avec des trajectoires dynastiques successives (Almoravides 1040, Almohades 1121, Mérinides 1244, Saadiens 1549, Alaouites 1664) qui maintiennent une continuité territoriale, institutionnelle et symbolique sur un territoire dont le cœur, al-Maghrib al-Aqsa, est remarquablement stable. Nabil Mouline, chercheur au CNRS et auteur du Califat imaginaire d'Ahmad al-Mansur (PUF, 2009), le formule clairement : "Al-Maghrib al-Aqsa a toujours constitué le cœur de ces dynamiques impériales, et l'émergence et la consolidation de l'état-nation n'ont fait que renforcer cette réalité."
Deuxièmement, l'Empire chérifien, nom officiel du Maroc depuis les dynasties saadienne et alaouite jusqu'en novembre 1957, est par définition une entité multi-ethnique et multiconfessionnelle. Le terme "chérifien" renvoie à la lignée prophétique du souverain, descendant du Prophète Muhammad ﷺ, fondement de la légitimité dynastique et religieuse. L'empire est "militaro-théocratique aux marges mouvantes, multiethnique et multiconfessionnel", comme le notent les historiens. Il réunit des Amazighs, des Arabes, des Hassanis, des Juifs séfarades, des populations sahariennes, des Andalous expulsés d'Espagne. Cette pluralité n'est pas un déficit du modèle national : c'est la nature même d'un empire civilisationnel. Demander à l'Empire chérifien d'être homogène culturellement, c'est lui demander d'être autre chose que ce qu'il est structurellement.
Troisièmement, la légitimité du pouvoir marocain ne repose pas sur la souveraineté populaire nationale au sens révolutionnaire français, mais sur un triptyque dont chaque terme précède le concept d'état-nation de plusieurs siècles : la généalogie chérifienne, qui ancre l'autorité royale dans la descendance prophétique, en fait une légitimité religieuse que les sciences politiques islamiques appellent "charisme dynastique" ; la Constitution de 2011 qui, en son article 19, définit le Roi comme "Amir Al-Mouminine" (Commandeur des Croyants), Chef de l'État et "représentant suprême de la Nation", articule explicitement les deux logiques de légitimité sans en sacrifier l'une à l'autre ; et la continuité territoriale, qui fonde le droit historique du Maroc sur l'intégralité de ses frontières, y compris le Sahara marocain, par l'antériorité de la souveraineté chérifienne.

Le concept qui correspond le mieux à ce qu'est le Maroc est celui d'"état-civilisation", terme utilisé par certains chercheurs en relations internationales pour désigner des entités politiques dont la profondeur historique et la légitimité civilisationnelle précèdent et excèdent le modèle de l'état-nation. Le politologue britannique Martin Jacques, dans son ouvrage When China Rules the World (Allen Lane, 2009), développe ce concept pour la Chine, mais en précise immédiatement qu'il s'applique à toute entité politique dont l'identité est d'abord civilisationnelle avant d'être nationale au sens moderne. Samuel Huntington, dans Le Choc des civilisations (Simon & Schuster, 1996), identifie l'islam comme l'une des grandes civilisations mondiales, sans le réduire à un état-nation. L'Iran, la Turquie, l'Égypte, et le Maroc appartiennent à cette catégorie de pays dont l'identité est structurée par une appartenance civilisationnelle plus profonde et plus ancienne que tout état-nation européen.
Pour le Maroc, cet état-civilisation se définit par au moins quatre dimensions simultanées. La dimension religieuse, avec l'islam sunnite malikite comme colonne vertébrale juridique et spirituelle depuis les Almoravides au XIe siècle. La dimension dynastique-chérifienne, avec la légitimité prophétique des Alaouites qui gouvernent depuis 1664. La dimension civilisationnelle amazighe-arabe-andalouse, qui fait du Maroc le produit de la plus longue coexistence de cultures connue en Afrique du Nord. Et la dimension géopolitique, avec un territoire dont la position à la croisée de l'Europe, de l'Afrique et du monde islamique lui confère une singularité irréductible.
L'empire chérifien est-il contraire au concept d'état-nation ? La question posée mérite une réponse tranchée. L'Empire chérifien n'est pas contraire à l'état-nation. Il lui est antérieur, structurellement différent et philosophiquement incompatible dans ses fondements, sans que cette incompatibilité soit une faiblesse. C'est une façon différente d'organiser la puissance politique, la légitimité et la souveraineté. L'état-nation repose sur l'homogénéité culturelle comme condition de la solidarité politique. L'empire chérifien repose sur la hiérarchie légitimante de la généalogie prophétique comme principe d'ordre et de cohésion. L'état-nation tire sa légitimité du peuple qui se reconnaît comme "nation". L'empire chérifien tire sa légitimité d'Allah, par l'intermédiaire de la descendance du Prophète ﷺ. Ces deux modèles ne sont pas sur la même échelle de valeur, l'un étant "plus avancé" que l'autre. Ils appartiennent à des paradigmes politiques distincts, issus de contextes historiques différents.
La puissance de la position du Maroc, c'est précisément qu'il n'a pas eu besoin d'inventer une nation pour exister comme État. Gellner a montré que le nationalisme invente les nations pour justifier les États modernes. Le Maroc avait déjà un État, une légitimité et une continuité institutionnelle plusieurs siècles avant que le nationalisme européen ne commence à fabriquer ses nations imaginées. Quand la France était encore un patchwork de dialectes et de féodalités, le sultanat marocain disposait déjà d'une administration centrale, d'une jurisprudence malikite codifiée, d'un réseau de mosquées et de medersas, et d'une monnaie. Le fait que le Maroc ait finalement adopté après 1956 certaines formes extérieures de l'état-nation, constitution, parlement, drapeau, hymne national, n'efface pas cette profondeur : il la recouvre d'un vernis institutionnel sans en modifier le substrat civilisationnel.
Ne pas être un état-nation n'est donc pas un retard historique. C'est, pour le Maroc, la preuve que son modèle de légitimité politique précède et dépasse le modèle que l'Europe a inventé pour elle-même et exporté par la force. Le Royaume du Maroc est un état-civilisation millénaire dont la monarchie alaouite est le pivot, la religion malikite est le droit commun, et la diversité amazighe-arabe-sahraouie-andalouse est la richesse. Cette définition vaut infiniment plus qu'une étiquette inventée en Europe au XIXe siècle pour justifier la révolution industrielle et, accessoirement, coloniser le monde.







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