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1961-1963, LA DOUBLE TRAHISON ALGÉRIENNE SUR LES FRONTIÈRES DU MAROC ET DE LA TUNISIE

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1961-1963, LA DOUBLE TRAHISON ALGÉRIENNE SUR LES FRONTIÈRES DU MAROC ET DE LA TUNISIE

Il existe une règle non écrite dans l'historiographie des États nouvellement indépendants : les promesses faites pendant la lutte de libération ont une durée de vie inversement proportionnelle au rapport de force qui s'établit après la victoire. L'Algérie de 1962 n'a pas inventé cette règle. Mais elle l'a appliquée avec une constance remarquable envers ses deux voisins d'Afrique du Nord, le Maroc et la Tunisie, qui avaient pourtant soutenu sa révolution au prix de leur propre sang et de leur propre stabilité. Ce que les archives diplomatiques, les travaux académiques et les témoignages d'historiens qui ont vécu ces événements de l'intérieur permettent aujourd'hui d'établir avec précision, c'est que la trahison algérienne envers ses deux voisins n'est pas une interprétation nationaliste marocaine ou tunisienne. C'est un fait documenté, reconnu par des chercheurs algériens eux-mêmes, et consigné dans des sources accessibles à quiconque veut se donner la peine de les lire.


Avant d'ouvrir les archives, il faut nommer celui qui, parmi tous les chercheurs qui se sont penchés sur cette période, offre le témoignage le plus irréfutable : Mohammed Harbi (1933-2026). Né en Algérie, militant du FLN dès l'adolescence, participant aux premières négociations des Accords d'Évian, conseiller personnel de Ben Bella, il a vécu de l'intérieur la révolution algérienne et ses premières années de gouvernement. Après le coup d'État de Boumediene en 1965, il est emprisonné de 1965 à 1968, mis en résidence surveillée en 1971, et s'évade vers la France en 1973. C'est en exil qu'il reprend des études et entame une œuvre académique qui fera de lui, selon les Éditions La Découverte, "le meilleur historien de l'Algérie contemporaine."


Son ouvrage fondamental, Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962) (Jeune Afrique, 1980 ; réédition Syllepse, 2024), est interdit en Algérie pendant des décennies. La direction du FLN en achète trois cents exemplaires à sa parution pour les distribuer à ses cadres, avant de décider de l'interdire. Le FLN, Documents et histoire, 1954-1962 (avec Gilbert Meynier, Fayard, 2004) et Une vie debout. Mémoires politiques (La Découverte, 2001) complètent une trilogie académique que le New York Times a saluée à sa mort en janvier 2026 sous le titre "Mohammed Harbi, Who Rewrote Algeria's History, Dies at 92." C'est cet homme, ancien cadre du FLN dont le livre est interdit par le régime qu'il a aidé à construire, qui analyse avec la précision de l'historien et la légitimité du témoin les contradictions de la politique algérienne envers ses voisins.



Le contexte de 1961 est celui des derniers mois de la lutte algérienne. Le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, présidé par Ferhat Abbas, avait besoin du soutien diplomatique et logistique du Maroc pour faire aboutir ses négociations avec la France à Évian. Le Maroc avait accueilli les combattants du FLN, ouvert ses frontières, protégé les familles des militants et constitué une base arrière essentielle à la révolution algérienne. En échange, le Maroc demandait une reconnaissance formelle de ses revendications territoriales sur les zones que la France avait artificiellement rattachées à l'Algérie.


Le 6 juillet 1961 à Rabat, Feu SM le roi Hassan II et Ferhat Abbas signent un protocole d'accord dont le texte original, cité dans les analyses académiques et dans les archives diplomatiques françaises de La Courneuve (carton SAEE 125), dit explicitement : "le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne réaffirme que les accords qui pourraient intervenir à la suite des négociations franco-algériennes ne sauraient être opposables au Maroc quant aux délimitations territoriales algéro-marocaines." En clair : les Accords d'Évian avec la France ne pourront pas être utilisés pour fermer définitivement le dossier des frontières avec le Maroc. La référence académique à ce texte se trouve dans la Revue française de science politique, Vol. 18, No. 2, avril 1968, p.348, dans l'article "Les Présides au Maroc et Ifni" de Françoise de la Serre et Rémy Leveau, deux chercheurs français qui ont analysé les engagements formels pris envers le Maroc avant l'indépendance algérienne. La même promesse est faite le même jour à la Tunisie de Bourguiba sur ses revendications territoriales sahariennes.


Le 5 juillet 1962, l'Algérie est libre. En moins d'un mois, le texte du 6 juillet 1961 est enterré. L'Algérie adopte ce que les Éditions du CNRS dans leur ouvrage Le Maghreb dans les relations internationales, disponible sur OpenEdition, décrivent comme "le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation", qu'elle défend à l'Organisation de l'Unité Africaine pour éviter de rétrocéder ce que la France lui avait généreusement alloué au détriment de ses voisins.




En mars 1963, Feu SM le roi Hassan II se rend à Alger. Il rappelle l'accord de 1961 et demande l'activation de la commission de délimitation prévue. Ben Bella lui répond, selon ce que Feu SM le roi Hassan II rapporte dans ses propres mémoires : "Je demande à votre Majesté de me laisser le temps de mettre en place les nouvelles institutions. Lorsque, en septembre ou octobre, cela sera fait, nous ouvrirons ensemble le dossier des frontières." Une nouvelle promesse pour enterrer la première. À l'automne 1963, au lieu d'ouvrir le dossier frontalier, l'armée algérienne attaque les postes marocains de Hassi Beïda le 8 octobre, déclenchant ce que l'histoire appelle la Guerre des Sables. Comme l'analysait Mohammed Harbi dans ses travaux sur cette période, "l'Armée des frontières s'est constituée en dehors des combats réels du territoire national", autrement dit, l'armée qui allait imposer les frontières algériennes n'avait pas participé à la guerre de libération, elle attendait pour recueillir les fruits de la victoire des autres. L'ironie tragique notée par l'ensemble des historiens de cette période est celle-ci : les combats de la Guerre des Sables auraient probablement pu être évités si Ben Bella avait honoré sa promesse de mars 1963.


Le cas tunisien est le miroir du cas marocain. La Tunisie, qui avait soutenu la révolution algérienne au point de voir Sakiet Sidi Youssef bombardée par l'aviation française en 1958 et d'accueillir le GPRA en exil à Tunis de 1960 à 1962, avait des revendications légitimes et documentées sur un territoire saharien d'environ 20 000 km² situé au-delà de la borne 233, incluant la région d'El Borma dont on découvrira plus tard la richesse en hydrocarbures. La promesse du GPRA envers la Tunisie était la même qu'envers le Maroc : les revendications tunisiennes sont légitimes et seront réglées fraternellement après l'indépendance.



Charles-André Julien, historien français considéré comme l'une des autorités académiques les plus rigoureuses sur l'Afrique du Nord du XXe siècle, fondateur de la Faculté des Lettres de Rabat et professeur à la Sorbonne, dont l'Afrique du Nord en marche (PUF, 1952) et l'Histoire de l'Afrique du Nord (Payot, 1964) demeurent des références incontournables de l'historiographie nord-africaine, avait anticipé dans ses analyses de la décolonisation nord-africaine les tensions que génèrerait la politique algérienne des frontières. L'CNRS Éditions confirme, dans son ouvrage Le Maghreb dans les relations internationales accessible sur OpenEdition, la nature de ce "délicat litige frontalier" entre la Tunisie et l'Algérie comme "une question plus technique, mais aux répercussions territoriales significatives."


À peine libre, comme le document­ent Kapitalis et Mondafrique en s'appuyant sur des archives d'époque, l'Algérie mobilise militairement pour préserver l'intangibilité de son territoire. La Tunisie, affaiblie politiquement et économiquement après la guerre de Bizerte, choisit la retenue. Elle renonce finalement à ses revendications par accord en 1970, entérinant le tracé colonial au profit de l'Algérie. Le territoire d'El Borma, avec ses ressources pétrolières, reste algérien.



Le parallèle entre les deux trahisons n'est pas une coïncidence. Il révèle une doctrine : utiliser la rhétorique de la fraternité arabe et islamique pour obtenir le soutien des voisins pendant la lutte, puis brandir le principe d'intangibilité des frontières coloniales une fois l'indépendance acquise pour conserver tout ce que la France avait tracé à votre avantage. Ce principe, l'Algérie l'applique quand il lui bénéficie. Elle l'aurait ignoré si les frontières lui avaient été défavorables. Ce n'est pas un principe. C'est un outil.


Ce que Mohammed Harbi, dont le livre a été interdit dans son propre pays, a mis sa vie à démontrer, c'est que le récit officiel algérien sur la révolution et ses promesses est construit sur des silences, des oublis et des trahisons que les archives permettent aujourd'hui de nommer. L'Algérie se proclame aujourd'hui défenseur du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce droit, elle ne l'a pas appliqué en 1962 quand il aurait fallu rendre à ses voisins ce que la France leur avait pris. Les archives ont une mémoire plus longue.


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