LA PARTICIPATION MILITAIRE DU MAROC À LA GUERRE DU GOLFE DE 1990-1991

Il est des pages de l'histoire militaire marocaine qui méritent d'être racontées avec la précision qu'elles exigent. L'été 1990 en est une. Quand Saddam Hussein ordonne à son armée d'envahir le Koweït le 2 août 1990, transformant ce petit émirat pétrolier en province irakienne par la force, le monde arabe se déchire. Certains capitales soutiennent tacitement l'Irak, d'autres préfèrent l'ambiguïté. Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme en Sa Sainte Miséricorde, choisit une position différente : celle de la légalité internationale, de la solidarité avec un peuple arabe agressé et de la fidélité aux engagements du Maroc vis-à-vis des institutions multilatérales. Cette position, qui ne fait pas l'unanimité au Maroc, conduira le Royaume à envoyer ses soldats dans le Golfe persique, aux côtés d'une coalition de près de quarante nations mandatée par les Nations Unies pour libérer le Koweït.
Le 2 août 1990, 120 000 soldats irakiens et 700 chars franchissent la frontière koweïtienne. En moins d'une journée, le Koweït est occupé. L'émir Jaber Al-Ahmad Al-Sabah prend la fuite. Le Conseil de sécurité des Nations Unies réagit immédiatement par la résolution 660, condamnant l'invasion et exigeant le retrait irakien immédiat. S'ensuivent une série de résolutions qui aboutissent, le 29 novembre 1990, à la résolution 678 autorisant l'usage de "tous les moyens nécessaires" pour libérer le Koweït si l'Irak ne se retirait pas avant le 15 janvier 1991. Selon CNN, qui tient le décompte officiel, la coalition ainsi constituée rassemblera 39 pays : États-Unis, Royaume-Uni, France, Arabie Saoudite, Égypte, Australie, Canada, Syrie, Pakistan, Bangladesh, Sénégal, Niger, Argentine, et le Maroc, parmi d'autres. C'est la plus grande alliance militaire internationale constituée depuis la Seconde Guerre mondiale.
La guerre se déroule en deux phases documentées par les archives militaires des Nations Unies et les sources académiques : l'Opération Desert Shield (Bouclier du désert), du 2 août 1990 au 17 janvier 1991, qui constitue la phase de déploiement et de défense de l'Arabie Saoudite ; puis l'Opération Desert Storm (Tempête du désert), du 17 janvier au 28 février 1991, qui commence par une campagne aérienne intensive de 38 jours avant de se conclure par une offensive terrestre de 100 heures qui chasse les forces irakiennes du Koweït. Le 27 février 1991, la radio de Bagdad annonce la conformité aux résolutions onusiennes. Le 28 février, le cessez-le-feu est déclaré. Le Koweït est libéré.

Dix jours après l'invasion, la Ligue Arabe tient un sommet d'urgence au Caire. C'est un moment historiquement décisif pour le monde arabe, car il révèle en creux ses fractures profondes. La Timeline de la Guerre du Golfe, documentée par les sources académiques anglophones, précise que "le sommet d'urgence de la Ligue Arabe du 10 août 1990 vote à une très courte majorité l'envoi de troupes égyptiennes, syriennes et marocaines dans la région du Golfe pour soutenir le Koweït." Seuls la Libye et l'Organisation de Libération de la Palestine soutiennent l'invasion irakienne. Le Maroc est, fait notable, le seul membre de l'Union du Maghreb Arabe à se prononcer sans réserve contre l'initiative irakienne, comme le souligne Pierre Rondot dans son étude de référence "Le Maroc face à la guerre du Koweït", publiée dans la Revue de Défense Nationale, n°520, mai 1991, pp.133-148.
La position de Feu SM le Roi Hassan II, telle que la décrit Pierre Rondot, est "à la fois ferme et soigneusement nuancée." Ferme sur le fond, la violation du droit international et de la souveraineté d'un État arabe est inacceptable, et nuancée dans la forme, car Hassan II mesure l'impopularité de sa position auprès d'une opinion publique marocaine qui manifeste sa solidarité avec l'Irak. Cette décision royale provoque "un appel à la grève générale et une contestation virulente de l'opposition." Le roi ne se laisse pas fléchir et maintient la participation du Maroc à la coalition.

La question des effectifs marocains déployés dans le Golfe a donné lieu à des chiffres variables selon les sources et les périodes. Zamane cite le premier contingent à 1 200 soldats. Le gouvernement marocain lui-même affirme, dans une déclaration officielle rapportée le 4 février 1991, que "13 000 éléments de son armée" sont présents dans le Golfe, notamment en Arabie Saoudite. Plusieurs sources parlent de "pas moins de 17 000 hommes et de quelques chars". Ces divergences s'expliquent par les différentes phases de déploiement : le premier contingent de 1 200 soldats est celui d'août 1990, tandis que les chiffres plus élevés couvrent l'ensemble de la présence sur la durée de l'opération, incluant les rotations et les renforts. L'essentiel de ce contingent provient du 6ème Régiment d'infanterie des Forces Armées Royales.
Ce qu'il est essentiel de préciser, c'est la nature exacte de la mission marocaine : "le contingent des Forces Armées Royales n'a en réalité jamais foulé le sol irakien. Leur mission s'est effectuée en Arabie Saoudite, où les militaires marocains étaient chargés de protéger les Lieux Saints de l'islam, sans avoir à combattre les troupes de Saddam Hussein." Cette définition de mission reflète la finesse diplomatique de Hassan II : participer pleinement à la coalition internationale, honorer les engagements pris au sommet du Caire, tout en cantonnant la mission marocaine à la défense des sites islamiques les plus sacrés de la planète, ce qui lui confère une légitimité religieuse indiscutable auprès de l'opinion publique marocaine et évite d'exposer les soldats marocains à un combat direct contre une armée arabe.

La liste des 39 pays de la coalition, telle que la publie CNN dans ses archives de référence sur la guerre du Golfe, comprend des pays aux profils très différents. Les contributeurs majeurs sur le plan militaire sont les États-Unis, qui déploient 697 000 soldats, soit la grande majorité de la force terrestre ; l'Arabie Saoudite, qui fournit 100 000 soldats et finance une partie considérable des coûts de la coalition ; le Royaume-Uni avec 43 000 soldats ; la France avec 14 663 soldats dans le cadre de l'Opération Daguet sous le commandement du général Michel Roquejeoffre ; l'Égypte avec 35 000 soldats formant le plus grand contingent arabe de la coalition ; et la Syrie avec 17 000 soldats, présence remarquable d'un régime qui se retrouvait aux côtés des Américains pour la première et unique fois de son histoire. La participation arabe à la coalition est un fait diplomatique d'une importance capitale : elle retire à Saddam Hussein la possibilité de présenter le conflit comme une guerre de l'Occident contre le monde arabe.
Le bilan humain de la campagne de libération est lourd côté irakien, les estimations variant entre 30 000 et 150 000 morts dans les rangs de l'armée irakienne selon les sources militaires. Pour la coalition, la campagne terrestre de quatre jours (24-28 février 1991) coûte environ 1 100 pertes, dont la grande majorité américaine. La rapidité de la victoire, obtenue en moins d'une semaine de combats terrestres après 38 jours de bombardements aériens intensifs, stupéfie les observateurs militaires du monde entier. La résistance irakienne s'effondre bien plus vite que prévu.

Le gouvernement koweïtien, conscient de la dette symbolique et morale qu'il avait contractée envers les pays qui avaient contribué à sa libération, a institué en 1994 le Wisam Al-Tahrir, la Médaille de la Libération du Koweït. Cette distinction, qui couvre la période du 2 août 1990 au 31 août 1993, a été proposée aux forces militaires de tous les pays membres de la coalition, dont le Maroc. Le gouvernement d'Arabie Saoudite a de son côté institué dès 1991 le Naut Tahrir al-Kuwait (Médaille pour la Libération du Koweït), décernée aux membres des forces de la coalition ayant servi entre le 17 janvier et le 28 février 1991, période de l'Opération Desert Storm. Ces deux médailles constituent la reconnaissance formelle et institutionnelle la plus directe que les pays du Golfe ont accordée aux nations qui avaient répondu à l'appel.
Sur le plan diplomatique, la participation marocaine à la libération du Koweït a renforcé durablement les liens entre le Royaume du Maroc et les États du Golfe Persique. Jeune Afrique, dans son portrait des Forces Armées Royales publié en 2016, note que "dans cette région, le Maroc n'a jamais hésité à répondre à l'appel des pays arabes" et que le déploiement de 1990 illustre "la solidarité militaire du Maroc avec les pays du Golfe, effective depuis toujours." Cette relation, construite sur la confiance et sur des engagements tenus, explique en grande partie la profondeur des investissements et des partenariats stratégiques qui unissent aujourd'hui le Maroc aux monarchies du Golfe.

La liste des 39 membres de la coalition révèle autant par ce qu'elle contient que par ce qu'elle ne contient pas. L'Algérie n'y figure pas. Alors que le Maroc, la Syrie et l'Égypte choisissent d'envoyer leurs soldats défendre un État arabe souverain victime d'une agression militaire caractérisée, l'Algérie de Chadli Bendjedid opte pour la neutralité. Au sommet d'urgence de la Ligue Arabe du 10 août 1990 au Caire, Pierre Rondot le précise explicitement dans la Revue de Défense Nationale : le Maroc était "le seul membre de l'Union du Maghreb Arabe à se prononcer sans réserve contre l'initiative de l'Irak." Ni l'Algérie, ni la Tunisie, ni la Libye, ni la Mauritanie ne rejoignent la coalition. Seul le Maroc assume cette position au nom de l'Afrique du Nord.
Ce choix algérien mérite d'être lu à la lumière du discours que le régime algérien tient depuis des décennies sur la scène internationale. Alger se présente systématiquement comme le défenseur des peuples opprimés, le champion du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, le porte-voix des causes justes. Ce même régime, qui brandit aujourd'hui la cause sahraouie comme un étendard de ses principes, a refusé en 1990 de défendre le peuple koweïtien face à l'occupation de son territoire par une armée étrangère. Un État souverain était envahi, son gouvernement en exil, son peuple sous occupation militaire, et l'Algérie choisissait la neutralité. L'incohérence est frappante : le régime algérien réclame pour un peuple le droit à l'autodétermination mais refuse de protéger un autre peuple dont la souveraineté est écrasée par les chars d'une armée voisine. Ce sont les soldats marocains qui répondaient présents quand les soldats algériens restaient chez eux.
Ce que l'engagement marocain dans la guerre du Golfe dit de Feu SM le Roi Hassan II et de son Royaume dépasse la seule anecdote militaire. Hassan II a pris une décision impopulaire dans le contexte de l'opinion publique marocaine et arabe de l'époque, guidé par des principes qu'il considérait supérieurs aux calculs de court terme : le respect de la légalité internationale, la condamnation de l'agression d'un État souverain, la solidarité avec un peuple arabe victime et l'honneur des engagements pris au niveau multilatéral. Le Maroc était le seul pays d'Afrique du Nord à voter sans réserve contre l'invasion au sommet du Caire. Ses soldats étaient dans le Golfe quand d'autres préféraient l'attentisme. Cette cohérence entre les mots et les actes, entre les principes affirmés et les sacrifices consentis, est l'une des marques distinctives de la politique étrangère du Maroc depuis des décennies.







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