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LAGOUIRA, QUE CHERCHE RÉELLEMENT LA MAURITANIE ?

il y a 59 minutes
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LAGOUIRA, QUE CHERCHE RÉELLEMENT LA MAURITANIE ?

Le rapport du Secrétaire général des Nations unies sur le Sahara marocain, référencé S/2026/781 et remis aux membres du Conseil de sécurité le 1er octobre 2026, contient une phrase qui a retenu l'attention des diplomates. Au cours du deuxième cycle de discussions, tenu à Madrid les 8 et 9 février 2026 entre le Maroc, l'Algérie, la Mauritanie et le Polisario, sous l'impulsion des États-Unis et avec l'accompagnement de l'ONU, la Mauritanie a souligné la nécessité de constituer une commission chargée de clarifier de manière consensuelle « les frontières internationales définitives et permanentes du territoire contesté », selon le paragraphe 8 du document, que cite l'ancien ambassadeur marocain Mohammed Loulichki dans une analyse publiée le 15 octobre 2026 par le Policy Center for the New South (note PB-57/26, disponible en PDF). Le rapport ne précise pas quel responsable mauritanien a formulé la demande, ni les motifs qui la sous-tendent. Cette absence d'explication a ouvert un débat sur ce que Nouakchott recherche réellement, et la réponse commence par un point de géographie : Lagouira.


La demande intervient dans un contexte nouveau. Le texte du Secrétaire général est le premier depuis l'adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui prend l'initiative marocaine d'autonomie comme base des négociations. Selon Mohammed Loulichki, il atteste que les quatre parties se sont engagées, pour la première fois, dans des discussions substantielles sur la proposition marocaine, au cours de trois cycles tenus au premier trimestre. Security Council Report rappelle que les délégations des quatre parties s'étaient retrouvées en personne à Madrid en février, puis à Washington les 23 et 24 février, une première dans ce format depuis 2019. La Mauritanie a donc choisi de soulever la question des frontières à un moment où le règlement prend une forme concrète, et non à la fin du processus, comme l'observe le même analyste.


La formulation de la requête est, elle, très mesurée. Elle parle d'une « clarification », qui devrait être « consensuelle », et elle porte sur des frontières « internationales, définitives et permanentes ». Mohammed Loulichki en déduit qu'elle écarte toute prétention de souveraineté et qu'elle pourrait traduire le souhait d'obtenir du Maroc des garanties politiques, sécuritaires ou économiques, puisque c'est le Maroc qui exercera seul les compétences régaliennes sur son territoire, y compris la défense de ses frontières. La Mauritanie, rappelle-t-il, fait partie des États africains qui ont accepté le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, et les limites de l'ancien Sahara espagnol figurent sur des cartes déposées aux Nations unies. Il précise aussi que le rapport n'éclaire pas les motivations de Nouakchott, si bien que toute explication reste une hypothèse. Cet article en examine trois, en commençant par l'histoire.


Lagouira occupe l'extrémité sud du Sahara marocain, sur la presqu'île du cap Blanc, à une quinzaine de kilomètres de Nouadhibou, premier pôle portuaire et économique du nord mauritanien. L'origine de cette configuration remonte à l'époque coloniale. La convention franco-espagnole du 27 juin 1900, commentée dès l'époque dans les Annales de Géographie, a partagé la presqu'île du cap Blanc entre la France, au sud, où se trouve aujourd'hui Nouadhibou, et l'Espagne, au nord, où se trouve La Güera, aujourd'hui Lagouira. Mohammed Loulichki rappelle que ce découpage a été complété par la convention de 1904 et par des dispositions particulières pour le cap Blanc. Le tracé séparait donc deux territoires que l'histoire avait toujours liés par les routes de transhumance et les échanges, ce qui explique pourquoi l'espace a longtemps été un carrefour plutôt qu'une clôture.


Le XXe siècle a ajouté une seconde couche d'histoire. Après le départ de l'Espagne, les accords de Madrid du 14 novembre 1975 ont partagé l'administration du territoire entre le Maroc et la Mauritanie, et la convention de Rabat du 14 avril 1976, entrée en vigueur le 10 novembre de la même année, a fixé le tracé de la frontière d'État entre les deux pays en attribuant à la Mauritanie la partie méridionale. Elle s'en est retirée en 1979, à la suite de l'accord conclu le 5 août avec le Polisario, dont les documents A/34/427 de l'Assemblée générale et S/13503 du Conseil de sécurité gardent la trace, et le Maroc a recouvré cette région, ce qui a rendu la convention de 1976 caduque, d'après Mohammed Loulichki. Il rapporte aussi les propos prêtés au président mauritanien d'alors, Mohamed Khouna Ould Haidalla, venu informer le Feu Sm le roi Hassan II de la décision de son pays de se retirer, en gardant la zone de Lagouira pour la fin du conflit. Cette phrase, tirée d'un entretien publié par un site mauritanien en 2021 et explique pourquoi Lagouira nourrit depuis longtemps un intérêt à Nouakchott.



Le deuxième éclairage est économique, et il passe par Dakhla. Le port Dakhla Atlantique, chantier central de la stratégie atlantique du Royaume, avance : selon les chiffres communiqués le 9 octobre 2026 par Nisrine Iouzzi, directrice chargée du suivi du chantier, il atteignait 74 % d'avancement. Une source du ministère de l'Équipement attendait la livraison à la fin de 2028, et les autorités marocaines ont avancé 2028 comme horizon de mise en service. L'infrastructure doit accueillir des navires de fort tirant d'eau et s'appuyer sur une zone industrielle et logistique tournée vers l'Afrique de l'Ouest et le Sahel. Les marchandises des économies sahéliennes y trouveraient un accès maritime supplémentaire, et les entreprises marocaines un outil pour exporter, transformer et offrir des services logistiques. Pour Nouadhibou, cela signifie une concurrence possible sur certains flux et certains investissements, dont l'issue dépendra des coûts de transport, des liaisons terrestres, des délais de passage portuaire et de la capacité de chaque plateforme à attirer les opérateurs. Mohammed Loulichki y voit l'une des explications possibles de la requête : la crainte, à Nouakchott, d'une marginalisation de Nouadhibou face aux nouvelles dynamiques régionales. Une complémentarité reste cependant possible, si les deux pays développent des corridors coordonnés et des échanges transfrontaliers profitables à leurs économies, dans l'esprit de l'Initiative atlantique que les chercheurs du Policy Center ont déjà étudiée sous l'angle des relations entre le Maroc et la Mauritanie.


À Lagouira même, plusieurs médias ont évoqué en février 2026 un projet touristique soutenu par les Émirats arabes unis, avec marina, hôtels, villas et équipements nautiques, un seul d'entre eux nommant le groupe Emaar, et aucune confirmation officielle n'a été donnée. L'intérêt croissant des Émirats pour le Maroc et pour les provinces du Sud rend l'idée plausible. S'il se concrétisait, un tel complexe attirerait une clientèle internationale, soutiendrait l'emploi local et créerait un nouveau point de comparaison avec les offres de Nouadhibou, ce qui poserait à la Mauritanie la question de l'attractivité de ses propres infrastructures. Cette hypothèse reste à confirmer.


Le troisième éclairage est juridique et maritime. Une fois le statut d'autonomie approuvé et entré en vigueur, le Maroc devra, souligne Mohammed Loulichki, procéder pour la première fois à la démarcation de frontières terrestres et maritimes désormais communes avec la Mauritanie. Le tracé terrestre déterminera le point de départ de la délimitation des espaces maritimes, en tenant compte des prétentions que l'Espagne pourrait faire valoir au titre des Canaries. Les zones économiques exclusives, les plateaux continentaux et les ressources halieutiques, énergétiques et minérales justifieraient alors une approche concertée entre le Maroc, la Mauritanie et l'Espagne, trois États parties à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982. Selon le même analyste, ces clarifications auraient pu attendre le règlement définitif et une discussion bilatérale entre Rabat et Nouakchott, mais la Mauritanie a préféré les soulever dès maintenant.



Le contexte diplomatique achève d'éclairer la démarche. Le rapport du 1er octobre fait état de discussions substantielles entre les quatre parties, avec l'autonomie comme base de négociation. Mohammed Loulichki estime que les prochaines étapes devront préciser les modalités de la « consultation significative » des populations du Sahara, dont parle le rapport, ainsi que les garanties d'application d'un éventuel accord. Le 15 octobre, à Genève, lors de la 77e session du Comité exécutif du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, un groupe d'États mené par les États-Unis et la France, dans une déclaration présentée par l'ambassadeur américain Todd Steggerda, a appelé à informer les populations des camps de Tindouf des options de solutions durables ouvertes à la lumière de la résolution 2797. Le mandat de la MINURSO arrive pour sa part à échéance le 31 octobre 2026, ce qui donne à ces semaines une valeur décisive.


Pour le Maroc, la priorité reste de poursuivre le développement de ses provinces du Sud, de consolider ses infrastructures atlantiques et de défendre ses intérêts stratégiques dans les discussions frontalières, tout en traitant la demande mauritanienne dans l'esprit de bon voisinage qui a toujours marqué la relation entre les deux pays. Pour la Mauritanie, l'enjeu est de préserver la compétitivité de Nouadhibou et sa place dans les futurs circuits commerciaux. La clarification demandée par Nouakchott peut se lire comme la volonté d'anticiper les effets d'un nouvel équilibre régional. L'histoire y a déposé des rivalités, mais elle a laissé aussi des liens humains, culturels et économiques que ni la frontière coloniale de 1900 ni les aléas des années 1970 n'ont effacés. Le Maroc, fort de sa constance, a tout intérêt à transformer cette demande en occasion de coopération, car un règlement définitif du dossier du Sahara marocain, inscrit dans le cadre international, ouvrira à Rabat et à Nouakchott la possibilité de bâtir ensemble ce que l'histoire a séparé : des corridors, des ports complémentaires et un voisinage stable, au service des deux peuples.

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