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SIDI TALHA, LA MÉMOIRE VIVANTE DE TÉTOUAN

il y a 15 heures
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SIDI TALHA, LA MÉMOIRE VIVANTE DE TÉTOUAN

Entre 1427 et 1429, un cavalier andalou parti de Ceuta rassembla des milliers d'hommes à Tétouan et Melloussa pour combattre l'occupation portugaise. Six siècles plus tard, son nom désigne toujours un quartier entier au pied du Jbel Dersa.


Aux portes de la médina de Tétouan, là où la ville ancienne cède la place aux flancs du Jbel Dersa, le nom de Sidi Talha reste attaché à un lieu précis, un quartier, une source, un mausolée, et à travers eux à toute une mémoire de la résistance du Nord marocain face aux incursions ibériques du XVe siècle. Cette mémoire, transmise pendant des générations par voie orale avant d'être fixée par les historiens de la ville, s'appuie aujourd'hui sur des sources convergentes : l'historien tétouanais Muhammad Daoud, dans son monumental Tarikh Titwan, et avant lui le lettré Abu al-Rabi Sulayman al-Hawat, mort à Fès en 1231 de l'hégire, qui avait consacré un texte spécifique à la généalogie de la famille Dreij.



SIDI TALHA, LA MÉMOIRE VIVANTE DE TÉTOUAN
(Ain Sidi Talha) Le moujahid cheikh Sidi Talha Al-Dreej.

De son nom complet Abu Ya'la Talha ibn Abdallah ad-Drij al-Ansari al-Sabti, Sidi Talha appartient à une lignée remontant à l'Andalousie, plus précisément à Grenade. Les récits rapportés par al-Hawat font descendre la famille d'un certain Abu Abdallah al-Darraj, lettré nommé khatib et cadi de Ceuta dès 693 de l'hégire, ce qui situe l'installation des Dreij sur la rive sud du détroit dès le début du XIVe siècle. C'est dans cette ville, alors l'un des grands ports et places fortes du Maroc face à l'Espagne, que grandit Sidi Talha, au sein d'un milieu à la fois savant et guerrier. Le basculement survient en 1415, lorsque le royaume du Portugal s'empare de Ceuta par surprise, un choc dont les chroniques marocaines gardent la mémoire sous le nom de « Sebta la spoliée ». Sidi Talha, alors héritier de la fortune familiale après la mort de son père, quitte Ceuta pour la région de Tétouan et s'installe dans le secteur d'Anjra, du côté de Melloussa, où il consacre ses biens à l'achat d'armes et d'équipement plutôt qu'à une simple vie de retrait spirituel.


Cette installation marque le début d'une double carrière, celle d'un homme de religion et celle d'un chef de guerre, deux dimensions que la tradition tétouanaise ne dissocie jamais. Selon la notice que lui consacre TetouanClub, qui s'appuie explicitement sur Muhammad Daoud et sur le texte d'al-Hawat, Sidi Talha rassemble autour de lui des disciples venus le rejoindre depuis les environs mêmes de Ceuta, où sa réputation de savant et d'homme pieux s'était répandue. De cette base arrière, il mène entre 1426 et 1429 trois campagnes militaires distinctes contre l'occupation portugaise de Ceuta. La première, en 1427, mobilise environ quatre cents cavaliers et un millier de fantassins dans une offensive directe sur le territoire de la ville occupée. La deuxième, en 1428, le voit répartir sept détachements de combattants autour de la presqu'île de Ksar Sghir, avant de faire reculer les troupes portugaises commandées par Pedro de Meneses jusqu'aux abords du site que les Portugais eux-mêmes appelaient Porto Lameira ; c'est au cours de cette campagne que Sidi Talha est fait prisonnier, avant d'être racheté avec cinquante de ses compagnons d'armes. La troisième campagne, en 1429, le ramène sur le front de Ceuta à la tête de ses fidèles. Ce parcours militaire a laissé une trace jusque dans les sources portugaises elles-mêmes, où le nom de Sidi Talha aurait été retranscrit sous la forme « Cide Talpa », selon le dictionnaire toponymique tétouanais de Bilal Daahiya, cité par le site Presse Tétouan.


Les mêmes sources rapportent un portrait physique de Sidi Talha suffisamment précis pour avoir traversé les siècles : un homme de haute taille, robuste, au teint hâlé, portant une jubba verte, combattant à cheval et entouré d'une garde rapprochée d'une cinquantaine de cavaliers que la tradition qualifie de « lions ». Son autorité morale dépassait, selon ces mêmes récits, le seul cadre religieux : on rapporte que les souverains des deux rives du détroit consultaient son avis sur les affaires qui les opposaient et le plaçaient en position d'honneur lors des campagnes contre l'ennemi commun, en quête de sa baraka autant que de son expérience militaire. Cette réputation de savant rigoureux autant que de combattant, mêlant strictement l'observance de la loi religieuse et l'exigence spirituelle, en fait une figure représentative de ce que l'historiographie marocaine appelle le ribat, cette pratique de veille armée aux frontières de l'islam qui a structuré une bonne partie de l'histoire du littoral nord du Royaume.



SIDI TALHA, LA MÉMOIRE VIVANTE DE TÉTOUAN
Tetouan - Mosquée Sidi Talha

Après sa mort, Sidi Talha fut enterré à l'endroit même où il s'était établi près de Tétouan, un lieu alors connu sous le nom de Khandaq al-Farja, en dehors de ce qui deviendra la porte de Bab al-Nouader, au pied du Jbel Dersa. Une source d'eau abondante, immédiatement associée à son nom, continue aujourd'hui encore d'alimenter les jardins de la ville, un détail que l'on retrouve aussi bien dans la documentation historique que dans la mémoire familiale transmise par ses descendants. Le lieu, resté connu sous son nom pendant des générations, fut progressivement urbanisé à l'époque du protectorat espagnol, lorsque des constructions vinrent s'élever sur et autour de l'ancien mausolée. C'est cette urbanisation qui a fini par donner naissance au quartier actuel de Hay Sidi Talha, aujourd'hui l'un des quartiers populaires les plus identifiables de Tétouan, qui s'étend sur les flancs du Jbel Dersa entre l'ancienne médina classée au patrimoine mondial de l'UNESCO et les extensions urbaines plus récentes de la ville.


Au-delà du seul toponyme, Sidi Talha est considéré comme l'ancêtre de la famille Dreij, dont la présence reste attestée aussi bien à Tétouan qu'à Fès, ainsi qu'en témoignent plusieurs documents notariés étudiés par al-Hawat. Cette dimension familiale donne à son histoire une profondeur particulière : elle ne relève pas seulement de l'hagiographie locale, mais d'une généalogie vérifiable qui relie directement des familles tétouanaises contemporaines à l'épopée de la libération manquée de Ceuta au XVe siècle. Il convient par ailleurs de noter, pour la rigueur historique, qu'aucune représentation visuelle authentique de Sidi Talha n'existe, ce qui est cohérent à la fois avec l'éloignement de l'époque et avec la tradition islamique qui proscrit ce type de représentation des figures pieuses.


Aujourd'hui, la mémoire de Sidi Talha continue de vivre à travers le nom de son quartier, mais aussi à travers son mausolée, toujours visible au pied du Jbel Dersa, surmonté de sa qoubba traditionnelle. Ce lieu de ziyara pour les habitants du quartier condense, à lui seul, ce que Tétouan représente dans l'histoire du Maroc septentrional : une ville née de la rencontre entre l'héritage andalou, la proximité douloureuse de Ceuta occupée, et une tradition de résistance spirituelle et militaire portée par des figures comme Sidi Talha. Que son nom soit aujourd'hui d'abord associé, pour beaucoup de Tétouanais, à un quartier plutôt qu'à l'histoire précise du cavalier andalou qui s'y trouve enterré ne diminue en rien la portée de son parcours : celle d'un homme parti de Grenade, passé par Ceuta, et devenu à Tétouan l'un des visages du ribat marocain face aux ambitions ibériques sur la côte nord du Royaume.



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