VISITE DE FELIPE VI À SEBTA ET MELILIA, LA VÉRITÉ SUR UN DÉPLACEMENT DICTÉ PAR LA PEUR

Le 13 octobre 2026, le roi Felipe VI et la reine Letizia ont rendez-vous à Sebta, avant de rejoindre Melilia le lendemain. Il s'agit de la première visite du souverain espagnol dans les deux villes depuis son accession au trône en 2014, un déplacement que la Maison royale a présenté, dans un message transmis à l'AFP, comme « convenu entre le gouvernement et la maison royale ». La dernière visite d'un monarque espagnol remontait à novembre 2007, lorsque Juan Carlos Ier s'y était rendu, et elle avait ouvert une crise diplomatique avec le Maroc, pour qui ces deux villes sont des terres marocaines, aujourd'hui encore sous occupation espagnole. Dix-neuf ans plus tard, la scène se rejoue dans un contexte que personne n'avait prévu. Maroc Patriotique pose donc une question de fond : ce voyage royal exprime-t-il la force d'un État sûr de lui, ou le besoin d'un gouvernement acculé de montrer un drapeau à son opinion ? Notre travail remonte d'abord à l'histoire des deux villes, retrace l'évolution des relations entre Rabat et Madrid, examine les circonstances de la visite, puis mesure les rapports de force économiques, militaires et diplomatiques qui entourent ce dossier.
Les faits historiques se lisent mieux avec leurs dates. Melilia entre dans la couronne de Castille en 1497. Sebta est prise par le Portugal en 1415, puis passe à l'Espagne en 1580 lors de l'union dynastique des couronnes ibériques. La guerre de Tétouan de 1859 à 1860 s'achève par le traité de Wad-Ras, qui impose au Maroc une lourde indemnité et élargit les périmètres des deux villes. Le 30 mars 1912, le traité du protectorat est signé et l'Espagne reçoit le Nord et le Sud de ce qu'elle appelle sa zone d'influence. Quand le Maroc retrouve l'indépendance en 1956, Melilia reste sous contrôle espagnol, sur la côte nord de notre pays. La position espagnole consiste à dire que ces villes précèdent le protectorat et ne relèvent donc pas de la décolonisation. L'histoire et les archives retiennent que ce sont des terres marocaines restées sous occupation étrangère. Ce désaccord n'a jamais été tranché par un traité, un tribunal ou une négociation, et la mémoire marocaine ne l'a jamais clos.
L'histoire marocaine du XXe siècle montre pourtant une méthode, celle de Feu SM Mohammed V, de Feu SM Hassan II puis de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste : Tarfaya revient au Royaume en 1958, Sidi Ifni le 30 juin 1969. Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice rend son avis consultatif sur le Sahara, la Marche verte s'ébranle le 6 novembre, et les accords de Madrid sont signés le 14 novembre 1975. Le drapeau marocain est hissé à Laâyoune le 28 février 1976, puis Oued Eddahab rejoint la nation le 14 août 1979. Cette séquence a demandé vingt-trois ans de patience, de résistance, de négociation et de droit. Ces récupérations ont connu des combats, chaque étape a donc eu son prix, et le Royaume a toujours donné sa préférence à la négociation. Ses provinces du Sud ont été retrouvées une à une, et c'est cette discrétion méthodique que Maroc Patriotique juge utile de rappeler en ce 13 octobre 2026 de spectacle royal.
Les relations entre Rabat et Madrid ont alterné coopération et tensions. Après la visite de 2007, la crise de mai 2021, née de l'accueil en Espagne du chef du Polisario Brahim Ghali sous une fausse identité, a vu des milliers de personnes franchir la frontière vers Sebta. Le 18 mars 2022, la lettre du chef du gouvernement Pedro Sánchez à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a qualifié l'initiative marocaine d'autonomie de 2007 de base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour résoudre le différend du Sahara. Depuis, Madrid maintient cette position. Ce revirement de 2022 ne s'est pas produit par hasard. La France a suivi en juillet 2024, après les États-Unis et Israël. Sur le statut de Sebta et de Melilia, Madrid refuse toute discussion, tandis que le Maroc n'a jamais renoncé à ces terres.
Les circonstances de la visite sont celles d'un été éprouvant pour l'Espagne. Les 30 et 31 juillet 2026, plus de 70 000 migrants sont entrés à Sebta, un afflux sans précédent au cours duquel plus d'une centaine de personnes sont mortes, selon les autorités de Madrid et de Rabat. La grande majorité des migrants sont retournés au Maroc, mais l'épisode a bouleversé l'opinion espagnole. Le 30 septembre, Felipe VI a qualifié cet afflux d'« inacceptable » et parlé d'une frontière espagnole qui est aussi une frontière européenne, devant les Vingt-Sept. Les élections législatives de 2027 approchent, et la question migratoire pèse sur le débat. Dans ce climat, le voyage de la Couronne répond à un besoin intérieur de présence et d'autorité. Maroc Patriotique y lit moins une démonstration de force qu'un geste de politique interne adressé aux espagnols, à l'opposition et aux partenaires européens, une analyse que nous assumons comme telle et que la réaction de Rabat dira si elle se confirme.
Pour comprendre la fragilité de la position espagnole, il faut regarder l'économie. Tout d'abord, le port de Melilia qui exporte du minerai de fer acheminé depuis le Rif, c'est-à-dire depuis l'arrière-pays marocain, et un territoire de douze kilomètres carrés entouré d'une double clôture. La douane commerciale de Beni Ansar, côté marocain, a été fermée le 1er août 2018 et n'a rouvert qu'en partie en janvier 2025. Le Maroc a justifié cette fermeture par la lutte contre la contrebande. Dans le même temps, il construit son avenir portuaire à quelques kilomètres : après Tanger Med, Nador West Med doit ouvrir à la fin de 2026, un hub destiné à concurrencer directement des ports européens comme Algésiras. Plus le Nord marocain s'équipe, moins les deux villes pèsent comme points de passage. La géographie, les routes maritimes et les flux de marchandises basculent vers le sud du détroit, par le seul jeu de l'économie.
Le volet militaire n'échappe pas à cette lecture. D'après l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les importations d'armes majeures du Maroc ont augmenté de 12 % entre 2016-2020 et 2021-2025, alors que celles de l'Algérie ont reculé de 78 %, ce qui fait du Maroc le premier importateur d'armes d'Afrique. L'Espagne reste membre de l'OTAN avec un budget de défense supérieur, et la vigilance d'un état-major devant la modernisation d'un voisin est un fait, qui rend le choix du moment de cette visite d'autant plus parlant.
Sur le plan diplomatique, Washington envoie des signaux que Madrid ne peut ignorer. Le rapport de la commission des crédits de la Chambre des représentants, joint au projet de loi de finances 2027 consacré au Département d'État, décrit Sebta et Melilia comme « situées en territoire marocain ». Un rapport de commission n'a pas force de loi et ne modifie pas la politique officielle des États-Unis, dont le texte n'a pas encore franchi le Sénat, mais la formule est une première dans un document du Congrès. Elle prolonge un lien ancien : le traité de paix et d'amitié de 1786 fait de la relation entre le Maroc et les États-Unis la plus ancienne de l'histoire diplomatique américaine.
La question palestinienne ajoute une couche de contradiction. L'Espagne a reconnu l'État de Palestine en mai 2024, et défend le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Des responsables israéliens, de Benjamin Netanyahu en 2019 à Gideon Saar en 2025, lui ont fait remarquer qu'elle conserve elle-même des villes sur le continent africain, tandis qu'elle demande à Israël de se retirer de territoires. Maroc Patriotique rapporte ces remarques sans s'aligner sur leurs auteurs, le Royaume défendant sa propre cause, et relève que l'argument espagnol d'un territoire qui ne serait pas colonial, parce qu'absent de la liste des territoires non autonomes de l'ONU, se heurte à une comparaison que l'Espagne ne peut éluder. Plus l'Espagne revendique le droit international ailleurs, plus ses propres enclaves interrogent.
Reste la thèse centrale de ce dossier. Une fermeté affichée laisse voir ce qu'elle cherche à protéger. Madrid arrive à Sebta avec une crise migratoire sans précédent, une opinion divisée, des ports qui perdent du terrain, une commission du Congrès américain qui écrit dans leurs rapports que les villes se trouvent en territoire marocain, et un voisin qui consolide chaque année sa puissance économique et diplomatique. Rabat avance sur le temps long, selon la méthode éprouvée de Tarfaya, de Sidi Ifni et du Sahara. Cette méthode a produit des résultats vérifiables, de la lettre de Pedro Sánchez de 2022 à la résolution 2797 du Conseil de sécurité, et elle se passe de grands gestes. Maroc Patriotique estime que la visite du 13 octobre, par ses précautions, ses calculs et son calendrier, en dit davantage sur l'inquiétude espagnole que sur sa force. La suite appartient à l'histoire, et l'histoire de ce dossier se joue en décennies, jamais en une journée de protocole.
À l'heure où les caméras quittent Sebta, un constat s'impose. Les deux villes demeurent au cœur de la mémoire marocaine, que SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, porte avec la même constance que Feu SM Hassan II et Feu SM Mohammed V avant Lui. Le Maroc a retrouvé Tarfaya en 1958, Sidi Ifni en 1969, le Sahara entre 1975 et 1979, en alternant résistance, droit et patience, et il a gagné chaque étape par la cohérence de sa parole. Sa diplomatie n'a pas besoin de coups d'éclat : elle accumule des alliances, des infrastructures, des reconnaissances et des textes, tandis que d'autres multiplient les déplacements symboliques. La visite de Felipe VI restera une page de protocole que l'histoire consignera, mais la page suivante s'écrira dans les ports, les chancelleries et les rapports de force du détroit. Dans ce dossier comme dans les précédents, le temps travaille pour ceux qui le respectent, et le Maroc sait mieux que personne ce que vaut une patience qui ne dit pas son nom.







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