
Il existe une exigence étrange, de plus en plus répandue : dès qu'un Marocain affirme qu'il est Marocain, on lui demande d'ajouter : Africain, Méditerranéen, Amazigh, Arabe, Sahraoui ou pire Maghrébin. Comme si le mot "Marocain" était trop étroit pour contenir ce que nous sommes, comme s'il fallait le secourir avec d'autres adjectifs, l'habiller de couches supplémentaires pour qu'il paraisse enfin digne d'être prononcé.
Cette exigence se présente volontiers comme une leçon de générosité ou de géographie. Elle est, en réalité, une leçon d'incomplétude, la suggestion discrète que la nation n'est qu'un contenant provisoire et que la vérité profonde de soi se trouverait toujours ailleurs, dans un continent plus grand, un bassin plus ancien, une ethnie plus pure, une langue plus originelle. Comme si appartenir pleinement à un lieu était une naïveté dont il faudrait guérir.
Pourtant, le Maroc n'a pas attendu ces rappels pour savoir ce qu'il est et le préambule de la Constitution de 2011 le dit avec une clarté que beaucoup d'idéologues n'atteignent pas : "le Royaume entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Cette unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen." La phrase mérite qu'on s'y arrête. Les composantes ne sont pas des identités rivales entre lesquelles il faudrait trancher, les affluents ne sont pas des passeports de substitution que l'on brandirait selon les circonstances, ils irriguent une seule identité nationale, la traversent, la fécondent, sans jamais la remplacer. Dire "je suis Marocain(e)", c'est donc nommer l'Afrique, la Méditerranée, Tamazgha, l'Afrique du Nord, le monde arabe à leur juste place : à l'intérieur d'un mot qui les rassemble tous, qui les tient ensemble sans les hiérarchiser.
Ernest Renan (philosophe et écrivain français, 1823-1892), dans sa conférence de 1882 Qu'est-ce qu'une nation ?, refusait déjà de réduire la nation à une addition de sang, de langue ou de montagnes. "L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes", écrivait-il, ajoutant qu'une nation est "une âme, un principe spirituel" : un héritage de souvenirs partagés et le consentement présent de continuer la vie commune, "un plébiscite de tous les jours". On peut discuter Renan, contester ses angles morts, relativiser son contexte, on ne peut pas l'ignorer quand on comprend ce qu'on exige du Marocain(e) aujourd'hui : qu'il abandonne ce plébiscite au profit d'appartenances plus vastes, plus floues, plus commodes pour ceux qui prétendent parler au nom des continents. Tu es en Afrique, donc tu es Africain(e) d'abord. Tu parles arabe, donc tu es Arabe d'abord. Tes racines sont amazighes, donc tu es Amazigh(e) d'abord. Chaque "d'abord" déplace le centre de gravité, chaque étiquette supplémentaire prétend corriger le nom national alors qu'elle l'érode patiemment, comme l'eau use la pierre sans qu'on entende le bruit.
Benedict Anderson (politologue irlando-américain, 1936-2015) a défini la nation comme "une communauté politique imaginée", à la fois limitée et souveraine. L'Afrique n'est pas une nation au sens où Anderson l'entend. La Méditerranée est une mer, magnifique et chargée d'histoire, mais elle ne légifère pas, elle ne lève pas d'armée, elle ne délivre pas de passeport. L'amazighité, patrimoine réel, langue officielle, mémoire vivante gravée dans la pierre et dans les corps, n'est pas non plus, à elle seule, le cadre politique de notre destin collectif. Ce cadre, souverain et historique, c'est le Maroc.
Paul Ricœur (philosophe français, 1913-2005) parlait d'identité narrative : le soi n'est pas une essence figée dans le marbre, il est le récit qui tient ensemble la diversité, la contradiction, la durée, les ruptures et les continuités. Une personne, une nation, se comprennent comme une intrigue au sens littéraire du terme, une histoire qui avance, qui noue et dénoue, qui garde en mémoire ses propres épisodes sans en faire des absolus. La marocanité est cette intrigue vivante car elle relie Fès et Agadir, le Rif et le Sahara, l'arabe et l'amazigh, l'Atlantique et la Méditerranée, l'Afrique profonde et l'Andalousie perdue, sans qu'aucune de ces pages ne doive dévorer les autres ni s'imposer comme la seule version vraie du récit. Quand on nous demande si nous sommes Africain(e)s, Méditerranéen(ne)s, Amazigh(e)s, Arabes, Maghrébin(e)s, et que nous répondons que nous sommes Marocain(e)s, nous ne nions aucune de ces réalités qui nous constituent, nous refusons seulement qu'on les arrache au récit pour en faire des étiquettes autonomes, des identités orphelines de leur contexte, des fragments qu'on agiterait comme des drapeaux, nous refusons la miniaturisation de notre nom par excès d'adjectifs.
Les autres mots disent des affluents, précieux et nécessaires, celui-là dit le fleuve.
On objectera que refuser l'étiquette africaine revient à insulter l'Afrique ou à nier une géographie évidente. L'objection confond deux choses de nature différente car le Maroc est en Afrique, profondément, historiquement, économiquement, diplomatiquement, il y a une solidarité africaine que le Maroc assume et revendique, des routes commerciales millénaires, des mémoires sahéliennes, des responsabilités continentales que nul ne songe à effacer. Seulement, l'appartenance géographique et l'identité politique sont deux ordres distincts et les confondre revient à transformer une carte en destin imposé. On n'exige pas d'un Autrichien qu'il se résume à l'Europe, ni d'un Afghan à l'Asie, ni d'un Péruvien à l'Amérique. L'appartenance continentale est un fait parmi d'autres faits, l'identité qui oblige, qui institue, qui fait véritablement un peuple dans l'histoire, c'est la nation ! On dira encore que refuser de se désigner comme Arabe ou comme Amazigh(e) revient à trahir une part de soi, à amputer son histoire pour la réduire à un mot administratif. Mais c'est mal lire ce que ce mot contient. L'arabe est langue officielle du Maroc, vivante dans les rues, dans les textes, dans la prière et dans la poésie, l'amazigh est aussi la langue officielle, "patrimoine commun de tous les Marocains sans exception", dit l'article 5 de la Constitution, et cette formule est d'une beauté politique rare. Ces réalités n'ont pas besoin d'un serment ethnique pour exister : elles existent parce qu'elles sont marocaines. Dès qu'on transforme une composante en étiquette obligatoire et exclusive, on l'arrache au bien commun pour la rendre conflictuelle, on force chacun à choisir son camp dans une maison qui était déjà entièrement la sienne.
Il y a, derrière cette inflation d'étiquettes, une politique de la définition que l'on aurait tort de sous-estimer. Or, qui définit, qui commande ? Si le Marocain(e) n'est Marocain(e) qu'à condition d'adjoindre à son nom une série de qualificatifs validés par d'autres, sa parole nationale ne sera jamais suffisante en elle-même, elle devra toujours être homologuée par une solidarité continentale, une affiliation ethnique, une appartenance régionale dont d'autres tiendront les clés. C'est une manière douce, presque bienveillante dans sa forme, de retirer à un peuple le droit de se nommer lui-même. Or se nommer est le premier acte souverain, celui qui précède tous les autres, celui sans lequel aucune constitution, aucune diplomatie, aucun récit national ne tient vraiment. Un peuple qui consent à ce que son nom soit toujours déclaré incomplet consent aussi, sans s'en rendre compte, à laisser d'autres achever la phrase à sa place.
Les autres étiquettes ne sont donc pas des identités auxquelles le Maroc devrait se conformer pour trouver sa place dans le monde. L'histoire montre au contraire qu'il était déjà au rendez-vous lorsqu'elles se sont constituées, et souvent à leur origine. Abdallah Laroui l'a montré : il y a un siècle, on se disait d'abord musulman ou juif, fassi ou soussi, membre d'une tribu dont le nom précédait tout. C'est le dahir berbère de 1930, qui tentait de séparer Arabes et Berbères par décret colonial, qui produit le premier grand mouvement nationaliste unitaire : la réaction du peuple marocain, mosquées, lettrés, marchands, tribus, fut exactement aux antipodes de l'effet escompté, une démonstration d'unité nationale que l'occupant n'avait pas prévue. C'est l'Istiqlal qui, en 1944, rassemble sous un seul Manifeste de l'indépendance des représentants de toutes les villes et de tous les milieux, posant comme revendication première l'unité et la souveraineté du Maroc dans son intégrité territoriale. C'est l'Union Marocaine du Travail, fondée dans la clandestinité en 1955, qui fait de la dignité ouvrière et de l'indépendance nationale une seule et même cause. La marocanité n'est pas une notion abstraite descendue d'en haut : elle a été vécue, revendiquée et défendue ensemble, par la monarchie et les partis, les syndicats et les résistants, contre ceux-là mêmes qui voulaient diviser pour régner.
En 1947, à Tanger, feu Sa Majesté le Sultan Mohammed V revendique l'appartenance du Maroc à la Ligue arabe et aux solidarités islamiques, non pour dissoudre la nation dans un ensemble plus vaste, mais pour faire entendre la voix d'un peuple souverain qui réclame ses droits entiers. En janvier 1961, c'est le Sultan qui réunit à Casablanca Kwame Nkrumah du Ghana, Sékou Touré de Guinée, Modibo Keïta du Mali et Gamal Abdel Nasser d'Égypte pour signer la Charte de Casablanca, premier acte fondateur de ce qui deviendra l'Organisation de l'unité africaine, un souverain marocain préside la réunion matricielle du panafricanisme, sans cesser d'être marocain une seule seconde. En 1969, c'est à Rabat que se crée l'Organisation de la coopération islamique. Et lorsque Léopold Sédar Senghor prend la parole à l'Académie du Royaume du Maroc en 1987, il dit du Maroc qu'il est, parce qu'il a "réuni les trois mondes, c'est-à-dire les trois cultures", "l'un des trois États exemplaires, parmi les cinquante, qui nous montrent la voie de l'Humanisme moderne", il voyait dans le Maroc non une étiquette à compléter, mais une synthèse déjà accomplie. Le Maroc n'a pas rejoint ces espaces : il les a construits, depuis lui-même. C'est peut-être là que se trouve le malentendu contemporain : on voudrait parfois nous convaincre qu'il faut être un peu de chaque pour être pleinement quelqu'un. Or nous sommes d'abord quelqu'un, fondamentalement, et c'est précisément parce que nous savons qui nous sommes que nous pouvons nous tourner vers les autres, dialoguer avec eux, construire avec eux et leur apporter quelque chose.
Il est vrai que cette assurance n'est pas donnée à tous. Certains peuples, porteurs d'une histoire longue et d'une continuité souveraine qui traverse les siècles, peuvent se tenir debout dans un seul nom parce que ce nom a déjà tout traversé : les conquêtes, les résistances, les renaissances. Le Maroc est de ceux-là. Sa marocanité n'est pas une arrogance, c'est une ancienneté. Elle n'a pas été forgée dans les bureaux d'une décolonisation tardive mais dans la durée longue d'un État qui existait avant que beaucoup d'autres aient appris à se nommer. D'autres éprouvent le besoin de se diluer dans des ensembles plus vastes, de s'arrimer à un continent, à une civilisation, à une ethnie, comme on s'accroche à ce qui nous précède quand on ne sait pas encore très bien ce qu'on est seul. Ce n'est pas un reproche : c'est une phénoménologie. Mais ce que l'on gagne en extension, on le perd en consistance. Nous n'avons pas ce problème : notre nom tient debout, seul, depuis des siècles, et nous aurions tort de le dilapider par générosité mal placée ou par honte mal comprise. La marocanité est le point de départ depuis lequel le Maroc peut regarder le monde : on peut aimer l'Afrique du fond du cœur sans se laisser définir par un continent, on peut porter la langue arabe comme une demeure intérieure sans confondre la nation et la Oumma.
"Je suis marocain(e)", cette phrase n'a pas besoin qu'on l'achève : elle est déjà entière. C'est pourquoi nous n'ajouterons rien d'autre pour nous définir !




