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INCLINAISON ET BAY’A AU MAROC, CE QUE DISENT VRAIMENT L’ISLAM ET LES SAVANTS

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INCLINAISON ET BAY’A AU MAROC, CE QUE DISENT VRAIMENT L’ISLAM ET LES SAVANTS

Une manipulation revient sans cesse dans certains discours venus d'Algérie : les Marocains se prosterneraient devant leur roi, et commettraient ainsi un acte contraire à l'islam. La manipulation mérite une réponse parce qu'elle repose sur un mélange de deux gestes que l'islam, l'histoire et le droit distinguent nettement : la prosternation rituelle, le sujud, qui n'est dû qu'à Allah, et les gestes de déférence, le baisemain et l'inclinaison, qui existent dans beaucoup de sociétés. Cet article pose la distinction, l'appuie sur les textes religieux et sur la pratique des savants, remet le geste marocain dans son histoire, le compare à ce que font les autres nations, puis cherche à comprendre pourquoi une partie de l'opinion algérienne en fait un grief.



Le Coran ne laisse aucune place au doute sur le destinataire du sujud : « Ne vous prosternez ni devant le soleil ni devant la lune, mais prosternez-vous devant Allah qui les a créés ». Cet acte d'adoration obéit à une définition précise, que la tradition fait remonter au Prophète Muhammad ﷺ lui-même. Ibn 'Abbas rapporte, dans le Sahih de Boukhari, n° 812, que le Prophète ﷺ a déclaré avoir reçu l'ordre de se prosterner sur sept os : le front, et l'extrémité du nez sur laquelle il a posé le doigt, les deux mains, les deux genoux et les orteils des deux pieds. Les juristes des quatre écoles, malikite, chaféite, hanbalite et hanéfite, ont bâti sur ce hadith la description rigoureuse du geste. On peut la résumer en sept éléments qui se tiennent ensemble : le front au sol, le nez au sol, les deux paumes à plat, les deux genoux posés, les orteils tournés vers la qibla, l'intention d'adorer Allah seul, et la formule « Subhana Rabbiya al-A'la », Gloire à mon Seigneur le Très-Haut. La place exacte de chacun varie selon les écoles, certaines tenant la formule pour une sunna recommandée plutôt que pour une condition, mais aucune ne reconnaît un sujud sans le front posé au sol et sans l'intention d'adorer Allah.


Sheikh Hamza Yusuf (américain, fondateur de Zaytuna College), l’une des figures islamiques les plus influentes en Occident, reconnaît publiquement l’autorité spirituelle de SM Mohammed VI et s’est exprimé positivement sur son rôle de Commandeur des Croyants.

Confrontons maintenant ces éléments au geste que l'on voit au Maroc lors de la bay'a. Les dignitaires s'inclinent devant SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, et le saluent en reconnaissant sa qualité de Commandeur des croyants. Le front ne touche pas le sol, le nez non plus, les paumes ne reposent pas à plat, les genoux ne sont pas posés, les orteils ne se tournent vers aucune qibla puisque le geste s'adresse à une personne. Il manque surtout l'intention, car personne ne vient adorer, et il manque la formule de glorification du Très-Haut. L'inclinaison ne s'accompagne pas non plus de la formule du ruku', « Subhana Rabbiya al-'Azim », ni d'une orientation vers la qibla. Sur les sept éléments, aucun n'est réuni. Un geste qui répond à zéro des critères du sujud ne peut pas être appelé sujud, et la querelle de vocabulaire tombe d'elle-même.


Reste à savoir ce qu'est ce geste. L'inclinaison de déférence et le baisemain, taqbil al-yad, appartiennent à une autre famille que la prière, celle des usages de respect. Pour le baisemain, les récits prophétiques sont nombreux. Quand la délégation de la tribu de 'Abd al-Qays arrive à Médine, ses membres se précipitent pour embrasser la main du Prophète ﷺ et son pied, ce que rapportent le Sunan d'Abou Daoud, n° 5225, dont al-Albani juge bon le récit hormis la mention des pieds, et l'Adab al-Mufrad de Boukhari, n° 975. Dans le Jami' d'al-Tirmidhi, n° 2733, deux hommes de la communauté juive venus l'interroger lui embrassent les mains et les pieds, et le Prophète ﷺ poursuit la conversation sans les réprimander. Al-Tirmidhi qualifie ce hadith de hasan sahih. Dans le Sunan d'Abou Daoud, n° 5223, Ibn 'Umar raconte que les compagnons se sont approchés du Prophète ﷺ et lui ont baisé la main, mais al-Albani juge ce récit faible, et nous préférons ne pas nous y appuyer.


INCLINAISON ET BAY’A AU MAROC, CE QUE DISENT VRAIMENT L’ISLAM ET LES SAVANTS

Il faut aussi regarder en face ce qui semble contredire notre propos, car c'est ce que les accusateurs brandiront. Un homme demande au Prophète ﷺ si l'on doit s'incliner devant son frère ou son ami que l'on rencontre. Le Prophète ﷺ répond non, puis non pour l'étreinte et le baiser, et oui pour la poignée de main. Le hadith est dans le Jami' d'al-Tirmidhi, n° 2728, jugé hasan par al-Tirmidhi et faible par l'édition Darussalam. Les savants en discutent donc le degré d'authenticité. Son contenu porte sur la salutation entre pairs, amis ou frères, sans rien dire du père, du maître ni du détenteur de l'autorité légitime, et sans employer le mot sujud. Sur la question du sujud lui-même, le Prophète ﷺ a tranché sans détour. Qays ibn Sa'd raconte qu'à al-Hira il a vu des gens se prosterner devant leur gouverneur, et qu'il a proposé au Prophète ﷺ de se prosterner devant lui. Le Prophète ﷺ a refusé : le récit est au Sunan d'Abou Daoud, n° 2140, que al-Albani juge authentique, à l'exception d'une phrase sur la tombe. Les Marocains respectent cette règle à la lettre, c'est même ce qui explique que leur geste ne soit pas un sujud.


Le cœur de la polémique se trouve dans l'inclinaison elle-même, car c'est elle que montrent les images de la bay'a. Sur le point qui compte, les savants ont posé une règle claire : un geste de respect ne devient un acte d'adoration que si celui qui le fait y met l'intention d'adorer. Un avis publié par Islam Q&A, site très lu dans la mouvance salafie des accusateurs, rapporte la position d'Ibn Taymiyya : la prosternation, et l'inclinaison avec elle, se divisent en deux types. L'une est un acte d'adoration, qui ne s'adresse qu'à Allah, et dont la destination à un autre est un shirk majeur. L'autre est un salut de respect, qui ne constitue ni shirk ni impiété, même pour ceux qui la jugent illicite. L'avis cite dans le même sens Ibn Nujaym le hanéfite, al-Ramli le chaféite, al-Shawkani et le cheikh Muhammad ibn Ibrahim Al al-Cheikh, ancien mufti d'Arabie, pour qui l'inclinaison de salut ne devient mécréance que si elle exprime l'adoration. Les références de ceux qui accusent ne leur donnent donc pas raison. Un Marocain qui s'incline devant le Commandeur des croyants salue et respecte, il n'adore personne, et aucun de ces savants ne dirait le contraire.


Sur le statut du geste lui-même, une fatwa du Département du Mufti du Territoire fédéral de Malaisie rapporte des avis qui vont de la permission à la simple réserve. Ibn Muflih, dans la tradition hanbalite, écrit que la salutation par l'inclinaison du dos est permise, et rappelle qu'Ibn 'Umar, arrivé en Syrie, vit les gens du pays se saluer ainsi sans le leur interdire, y voyant un hommage rendu aux musulmans. L'Encyclopédie juridique du Koweït, citée par la même fatwa, précise que l'habitude de baisser la tête et de s'incliner à la rencontre de quelqu'un, sans atteindre la profondeur du ruku', n'est ni une impiété ni un acte interdit. Al-Nawawi, dans le Majmou', la juge simplement déconseillée, makrouh. Le mufti malaisien en conclut qu'il est permis de s'incliner par respect, à condition que l'hommage n'égale pas celui dû à Allah et que l'inclinaison ne reproduise pas le ruku' de la prière. La bay'a s'adresse à un homme, sans formule ni intention d'adoration, et ne se confond pas avec le ruku', qui suppose une formule, une orientation vers la qibla et l'intention d'adorer Allah.


Dr. Aziz bin Farhan Al-Enizi - savant islamique saoudien, docteur en jurisprudence de l’Université King Saoud de Riyad, enseignant à l’Université de Sharjah et membre de conseils officiels de fatwas à Sharjah et Dubaï.

Le Coran lui-même rappelle ce que fut la prosternation de salut dans les lois antérieures. Allah ordonne aux anges de se prosterner devant Adam, dans la sourate al-Baqara, et les parents et les frères de Youssouf tombent prosternés devant lui, dans la sourate Youssouf. Le même avis rapporte qu'al-Tabari, Ibn Kathir, Ibn Hazm et al-Qasimi y voient une prosternation de salut et d'honneur, jamais une adoration, et que, selon Ibn Kathir, elle était permise dans les lois des prophètes précédents avant d'être interdite à notre communauté. Cet éclairage montre que le geste n'est pas en soi un acte d'adoration, et que ce qui le rend ou non condamnable est l'intention de celui qui le fait.


Les savants ont reçu ces textes et en ont tiré des positions que la fatwa de Dar al-Ifta de Jordanie résume, en s'appuyant sur le Fath al-Bari d'Ibn Hajar al-'Asqalani (vol. 11, p. 56-57). La fatwa tient le baisemain envers un parent, un savant ou un homme pieux pour permis. Elle rapporte qu'Ibn Hajar juge solide la chaîne d'un récit d'Usama ibn Sharik où des compagnons embrassent la main du Prophète ﷺ, qu'al-Bayhaqi relate le baisemain d'Abou 'Ubayda à 'Umar ibn al-Khattab lors de son arrivée en Syrie, et qu'al-Nawawi, dans le Majmou', recommande ce geste envers le pieux, l'ascète et le savant tout en le jugeant très répréhensible lorsqu'il s'adresse à un homme à cause de sa richesse ou de son rang. L'imam Malik, dont le rite est celui du Maroc, y est cité comme réprouvant le baisemain lorsqu'il nourrit l'orgueil et la glorification, mais l'admettant envers l'homme de religion, d'honneur ou de science. Cette dernière attribution nous parvient par la fatwa, qui cite Ibn Hajar, et elle gagnera à être recoupée dans le texte du Fath al-Bari. Le point à retenir est le suivant : le débat des juristes porte sur l'intention, le respect ou l'orgueil, et jamais sur une sortie de l'islam. Aucun ne parle de shirk à propos d'un baisemain.



Les Marocains vivent ce geste au quotidien, bien avant que le roi n'entre dans le tableau. Un enfant embrasse la main de son père et de sa mère, un jeune celle de son grand-père, un fidèle celle du fqih qui lui a appris le Coran, un disciple celle de son cheikh. Cette éducation du respect précède toute politique, et elle fait comprendre ce qui se joue devant le souverain. Le roi y ajoute une dimension singulière, celle d'Amir al-Mu'minin, Commandeur des croyants, charge qui porte dans la tradition sunnite un statut religieux et politique précis. La bay'a, serment d'allégeance, remonte au pacte que les musulmans prêtaient au Prophète ﷺ puis à ses successeurs. Au Maroc, elle s'est transmise d'une dynastie à l'autre depuis la fondation de l'État idrisside au VIIIe siècle, et la cérémonie annuelle de la fête du Trône en est la forme actuelle. Les notables, élus et représentants des régions y renouvellent leur engagement envers le souverain, qui paraît à cheval sous l'ombrelle, et lui expriment leur fidélité en s'inclinant. Le geste dit un lien d'allégeance, et l'adoration n'y a aucune part.


Il suffit de regarder ailleurs pour comprendre que le Maroc n'est pas une exception. En Chine, le kowtow, génuflexion suivie de prosternations du front au sol, était exigé devant l'empereur et ses représentants. À l'époque Ming, il comportait trois agenouillements et neuf prosternations, et il tomba en désuétude dans les cérémonies officielles avec la chute des Qing en 1911-1912. En Thaïlande, la prosternation devant le souverain a été officiellement abolie par Chulalongkorn lors de son couronnement en 1873, selon l'historien Patrick Jory, qui note que la coutume a continué dans le privé. Au Royaume-Uni, lors du couronnement de Charles III en 2023, l'archevêque de Cantorbéry et le prince de Galles se sont agenouillés devant lui et ont placé leurs mains entre les siennes pour devenir ses « hommes liges », comme l'explique le site officiel du Couronnement. Au Japon, l'inclinaison, plus ou moins profonde selon le rang, règle la politesse quotidienne depuis le Moyen Âge. À chaque fois, un geste du corps dit le respect, la loyauté ou la hiérarchie, et personne n'y voit une forme d'adoration, ni les historiens ni les fidèles de ces pays.



Reste le plus intéressant : pourquoi ce geste devient-il, dans certains discours algériens, la preuve d'un manquement à l'islam ? Nous livrons ici une analyse, que nous présentons comme telle. Aucune étude ne la démontre, et beaucoup d'Algériens eux-mêmes n'y adhèrent pas, car la critique vient d'une partie du discours public et non de tout un peuple.


L'explication commence dans l'histoire religieuse de l'Algérie contemporaine. Sous la domination française, qui s'est ouverte en 1830, l'administration coloniale a saisi les biens habous qui finançaient les mosquées, les écoles coraniques et les zaouïas, et ce démantèlement des structures religieuses traditionnelles est documenté par les historiens. Cette rupture a laissé un vide que l'Association des oulémas musulmans algériens, fondée en 1931 par le cheikh 'Abd al-Hamid ben Badis, a voulu combler. Elle a donné à la société algérienne une identité enracinée dans l'islam et la langue arabe, distincte de celle du colonisateur français, et elle a mené campagne contre le maraboutisme et ce qu'elle appelait les superstitions. Le baisemain aux cheikhs des confréries et aux marabouts faisait partie des usages visés, et les chefs des confréries soufies se sont sentis directement menacés par cette purification. Après l'indépendance, la même source relève que l'association a conservé une influence notable sur l'éducation et la culture. Une grande partie du discours religieux officiel algérien s'est ainsi construite sur la méfiance envers les gestes de vénération, quels qu'ils soient. Appliquer ce filtre au Maroc revient à juger une société à l'aune d'une histoire qui n'est pas la sienne, car le Maroc n'a connu ni cette destruction des institutions religieuses, ni cette querelle entre réformistes et confréries sous une forme comparable, et ses usages se sont transmis sans interruption.



Une deuxième clé est psychologique. Sigmund Freud a nommé « narcissisme des petites différences » le mécanisme par lequel des communautés voisines, très proches par la langue, la religion et l'histoire, se disputent et se moquent avec d'autant plus d'ardeur que ce qui les sépare est mince. Le terme date de 1917 et revient dans Malaise dans la civilisation. Il décrit bien ce que l'on observe entre les deux rives de la frontière : plus les deux sociétés se ressemblent, plus le moindre détail distinctif, une tenue, un titre, un geste, devient un terrain de bataille identitaire. La bay'a est le détail le plus visible du Maroc, et c'est pour cela qu'elle est devenue la cible privilégiée.


Une troisième clé tient à la légitimité. Le roi du Maroc est Commandeur des croyants, et cette fonction religieuse est reconnue et portée par des institutions anciennes, des oulémas, des conseils, une continuité dynastique que les Marocains vivent comme naturelle. Un pays qui s'est reconstruit après une longue rupture, ottomane puis française, peut ressentir ce voisin avec un mélange d'admiration et d'agacement. Disqualifier religieusement la monarchie marocaine permet alors de retourner la question : au lieu d'envier une continuité, on la présente comme une déviance. Il s'agit d'une hypothèse sociologique, mais elle éclaire pourquoi l'accusation porte presque toujours sur le geste le plus spectaculaire plutôt que sur le fond du droit musulman, où les savants qui ont écrit sur le baisemain ne voient aucun shirk.


Une quatrième clé est plus ordinaire. Les réseaux sociaux amplifient les images sans contexte, une inclinaison filmée de loin devient une « prosternation », et le choc visuel sert de preuve. Personne ne prend la peine de rappeler les sept éléments du sujud ni les hadiths du baisemain, parce que la polémique rapporte plus d'audience que l'explication.


Une cinquième clé enfin tient à la contradiction que contient l'accusation. Dans leurs propres familles de certaines régions proches du Maroc, certains Algériens embrassent la main de leurs parents, de leurs anciens, de leurs cheikhs. Ils savent donc très bien, dans leur vie quotidienne, qu'un baisemain n'est pas une adoration. L'argument sert surtout à l'extérieur, contre le voisin. Il est tout à fait possible de défendre la position des oulémas réformistes sur les confréries sans en faire une arme contre le Maroc, alors que la polémique actuelle choisit l'arme, et la réponse tient dans les textes.


INCLINAISON ET BAY’A AU MAROC, CE QUE DISENT VRAIMENT L’ISLAM ET LES SAVANTS

Les Marocains n'ont donc aucune raison de s'excuser. Leur geste s'appuie sur la pratique des compagnons avec le Prophète ﷺ, sur la lecture de grands juristes comme Ibn Hajar et al-Nawawi, sur le rite malikite et sur une histoire politique continue que peu de nations peuvent revendiquer. Il est enseigné à l'enfant avec le respect dû au père, à la mère et au maître, il se prolonge dans l'allégeance au Commandeur des croyants, et il ne fait jamais oublier à personne que le sujud n'appartient qu'à Allah. Un pays qui a gardé à la fois ses rites et sa mémoire détient un trésor, et l'on ne protège un trésor qu'en le comprenant, en l'expliquant et en le transmettant. Qu'ils continuent donc d'embrasser la main de leurs anciens et de leurs fqih, de s'incliner devant le Commandeur des croyants avec fierté, et de se prosterner devant Allah seul, comme l'a enseigné le Prophète ﷺ.



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