LE MENFOUKH, LE BRACELET BOMBÉ QUI RACONTE L'ORFÈVRERIE CITADINE DE FÈS

Au poignet des mariées de Fès depuis des générations, un bracelet d'or bombé et entièrement ajouré résume à lui seul toute une civilisation urbaine du bijou : celle des maâlems fassis, héritiers d'un savoir-faire né de la rencontre entre l'Andalousie et le Maroc.
Dans le grand répertoire des bijoux traditionnels du Royaume, il existe une frontière nette entre deux mondes. D'un côté, les parures rurales et amazighes, massives, travaillées en argent, souvent ornées de corail et d'émail selon des codes régionaux très marqués, de l'Atlas au Souss. De l'autre, la bijouterie citadine, dite beldi, qui s'est développée dans les grandes villes impériales, Fès en tête, autour d'un métal noble entièrement différent : l'or. C'est dans ce second univers que se situe le Menfoukh, un bracelet au volume bombé et à la structure ajourée, associé depuis longtemps au travail des maîtres orfèvres de la médina fassie.

Cette distinction entre bijou rural en argent et bijou citadin en or renvoie à une histoire économique et religieuse précise, documentée par les grands ouvrages de référence sur la question. Pendant des siècles, et jusqu'au milieu du XXe siècle, l'orfèvrerie marocaine a été très majoritairement l'affaire des artisans juifs du royaume. L'explication tient à une règle de droit musulman : la vente d'un objet d'or ou d'argent pour un prix supérieur à celui du poids de métal qu'il contient est assimilée à l'usure, prohibée par l'islam, une contrainte qui ne s'appliquait pas aux artisans juifs. Dans les grandes villes du Maroc, et particulièrement à Fès, ce sont ainsi les bijoutiers du mellah, le quartier juif de la médina, qui ont façonné l'essentiel des parures destinées aussi bien aux femmes juives que musulmanes, princesses comprises. Une carte postale conservée dans les collections du Musée d'art et d'histoire du Judaïsme à Paris, datée des années 1925-1930 et intitulée « Le souk des bijoutiers au Mellah », témoigne concrètement de cette réalité : à Fès, l'or se travaillait dans des échoppes qui servaient à la fois de boutique et d'atelier, au cœur du quartier juif de la ville.
C'est dans cet environnement, où le geste de l'orfèvre se transmettait de maître à apprenti depuis des générations, que la bijouterie fassie a développé son vocabulaire propre. L'ouvrage de référence de l'ethnologue Marie-Rose Rabaté et d'André Goldenberg, Bijoux du Maroc, reste sur ce point une somme incontournable : il documente en détail la distinction entre bijoux citadins en or, produits par des artisans juifs qui en détenaient quasiment le monopole jusqu'au milieu du XXe siècle, et parures rurales en argent, ainsi que les techniques de ciselure propres à chaque tradition régionale. Le photographe et ethnographe Jean Besancenot, dont l'ouvrage Costumes du Maroc a fixé dès 1942 l'image des parures citadines portées à Fès, à Rabat et à Tétouan lors des grandes cérémonies, avait par ailleurs consacré un travail spécifique à l'orfèvrerie marocaine avec Bijoux arabes et berbères du Maroc, publié en 1953. Plus récemment, le catalogue collectif Splendeurs du Maroc, dirigé par Ivo Grammet et Min de Meersman à l'occasion d'une exposition du Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren en 1998, a permis de replacer ces bijoux citadins dans l'ensemble plus large des arts décoratifs marocains, entre héritage andalou et savoir-faire local.

Le Menfoukh lui-même tire son nom d'un adjectif arabe qui désigne une forme gonflée, bombée, soufflée, exactement la sensation que donne ce bracelet au premier regard. Sa structure est en réalité creuse : le volume généreux de la manchette, qui pourrait laisser croire à une pièce massive et lourde, résulte d'un travail en creux qui allège considérablement l'objet tout en conservant son ampleur visuelle, un choix technique qui permettait à la fois le prestige de la parure et le confort de la porter à même le poignet pendant de longues heures de cérémonie. Sa surface est ensuite entièrement ajourée à la main, dans une technique de ciselure à claire-voie où le maâlem découpe la matière pour laisser passer la lumière au travers d'arabesques, d'entrelacs floraux et de motifs en étoile, avant d'y sertir, selon la richesse de la commande, des émeraudes, des diamants ou d'autres pierres fines. Ce travail d'ajour, qui exige un geste extrêmement précis puisque la moindre erreur peut fragiliser irrémédiablement la pièce, est aujourd'hui encore considéré par les bijoutiers de Fès comme l'une des signatures les plus reconnaissables de leur ville.
Il faut ici apporter une précision de méthode. Le nom même de Menfoukh, contrairement à d'autres pièces du répertoire fassi comme le khelkhal (le grand bracelet de cheville) ou la lebba (le collier de mariée serti de corail), n'apparaît pas explicitement dans les grands ouvrages académiques cités plus haut, qui documentent surtout les techniques et les catégories générales de la bijouterie citadine sans nécessairement nommer chaque variante par son terme vernaculaire. Ce terme reste en revanche bien vivant dans le métier lui-même : plusieurs bijoutiers marocains contemporains spécialisés dans l'orfèvrerie fassie, dont deux comptes professionnels distincts actifs sur les réseaux sociaux, désignent aujourd'hui encore sous ce nom précis un bracelet en or dix-huit carats à la forme bombée et creuse, conforme en tous points à la description qui précède. Le Menfoukh doit donc être compris comme un terme de métier, transmis oralement dans les ateliers de la médina, plutôt que comme une catégorie savante figée dans la littérature savante, ce qui ne retire rien à sa réalité ni à son ancienneté, mais impose de le présenter avec cette nuance.
Au-delà de sa seule dimension esthétique, le Menfoukh appartient à cette catégorie de bijoux marocains qui accompagnent les grandes étapes de la vie d'une femme. Comme l'ensemble de la parure citadine, il trouve sa place naturelle lors des cérémonies de mariage, aux côtés du caftan et de la takchita dont les origines, remontées par plusieurs historiens du costume jusqu'aux cours almohade et mérinide, se sont enrichies au fil des siècles des influences andalouses. Le trousseau de la mariée, longuement préparé par les femmes de la famille, incluait traditionnellement ces pièces d'orfèvrerie lourdes de sens autant que de carats, destinées à être portées, puis conservées, puis un jour transmises. Cette transmission de mère en fille, courante dans les grandes familles citadines du Maroc, fait de chaque bracelet un objet à la fois esthétique et généalogique, un fragment d'histoire familiale que l'on retrouve aujourd'hui encore dans les collections patrimoniales exposées au musée Dar Batha de Fès, ancien palais transformé en musée des arts et traditions de la ville, où costumes et bijoux citadins occupent une place de choix aux côtés des célèbres céramiques fassies.
Le Menfoukh illustre ainsi, à l'échelle d'un seul objet, ce que Fès a représenté pendant des siècles dans l'histoire des arts décoratifs marocains : un carrefour où le savoir-faire andalou, la rigueur religieuse qui a longtemps confié l'orfèvrerie aux artisans juifs de la ville, et l'inventivité géométrique propre à l'art marocain se sont rencontrés dans le creuset d'une médina entière organisée autour de ses souks spécialisés. Que son nom circule aujourd'hui davantage dans les ateliers et sur les réseaux sociaux des bijoutiers que dans les rayonnages des bibliothèques universitaires ne change rien à l'essentiel : il s'agit d'un savoir-faire vivant, toujours pratiqué par des maîtres artisans fassis, qui continuent de creuser, ciseler et sertir l'or exactement comme leurs prédécesseurs le faisaient il y a un siècle. À chaque poignet qui porte un Menfoukh se prolonge ainsi, presque sans que ses détentrices en aient toujours conscience, une histoire de commerce, de religion et d'art qui a fait de Fès l'une des grandes capitales de la joaillerie du monde arabo-musulman.







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