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TEBBOUNE FACE À LA PRESSE, LES CINQ CONTRADICTIONS D'UN DISCOURS SPECTACLE

il y a 4 heures
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TEBBOUNE FACE À LA PRESSE, LES CINQ CONTRADICTIONS D'UN DISCOURS SPECTACLE

Deux heures et quelques minutes. C'est la durée de la rencontre périodique qu'Abdelmadjid Tebboune a accordée à trois journalistes de médias nationaux algériens le 3 octobre 2026, dans un format rodé depuis des années : questions bienveillantes, réponses fleuve, aucun contradicteur. Ce type d'exercice sous forme de mise en scène a ses avantages pour un président. Il permet de parler longtemps sans être interrompu, de glisser d'un sujet à l'autre à sa convenance, de mêler le grave et l'anecdotique. Ses inconvénients sont symétriques : il révèle, par l'accumulation, des contradictions que des interviews plus courtes auraient pu dissimuler. Maroc Patriotique a lu l'intégralité de la transcription de cet entretien. Ce qu'elle dit de l'Algérie réelle dépasse largement ce que Tebboune voulait faire croire, avec l'autorité souveraine du vieil oncle qui refait le monde dans son coin sans que personne n'ose l'interrompre.


Tebboune ouvre son interview sur ce qu'il présente comme une victoire : la création d'un Conseil mondial de la diaspora nationale algérienne, regroupant des scientifiques algériens expatriés. Il cite avec fierté les noms de ceux qui l'illustrent. Le Professeur Zerhouni, auquel les États-Unis ont "confié la santé de tous les Américains." Le Professeur Malki, "un des piliers de la recherche pour atteindre Mars." Madame El-Qaïd, "directrice de l'Institut Pasteur à Paris."


C'est un beau panthéon. Le problème est qu'il est entièrement à l'étranger. Ces brillants cerveaux sont à Washington, à Paris, à Houston. Tebboune les invite à "revenir rendre ce qu'ils doivent à leur pays." Ce discours de gratitude est aussi, malgré lui, un aveu : les meilleurs esprits algériens ont quitté le pays et ont choisi d'aller construire ailleurs ce que leur pays n'était pas en mesure de leur offrir. En réalité, ce n'est pas une fierté mais la définition du brain drain, la fuite des cerveaux, que Tebboune transforme en récit de gloire nationale.


Sur la question du Sahara marocain, Tebboune a tenu un double discours dont la contradiction tient en quelques lignes de transcription. D'un côté, il a fait de la prudence diplomatique : "لسنا صحراويين أكثر من صحراويين. القرار الذي يقبله الصحراويون، نحن نقبله", "Nous ne sommes pas plus Sahraouis que les Sahraouis. La décision qu'ils acceptent, nous l'acceptons." Il a même reconnu formellement ce que l'Algérie a longtemps nié : "الطرفين هو البوليساريو والمملكة المغربية. نحن وموريتانيا ملاحظون", "Les deux parties sont le Polisario et le Royaume du Maroc. Nous et la Mauritanie sommes observateurs."


Ces formules marquent un recul rhétorique notable par rapport au discours belliciste habituel du régime algérien. Plus d'"occupant marocain", plus de promesses d'un pseudo État sahraoui imminent. C'est l'adaptation d'un régime qui sait que le processus onusien avance dans une direction qu'il ne maîtrise plus.



Mais dans la même intervention, quelques secondes plus tard, Tebboune glisse : "أي تخيل ناسًا يبلغ عددهم عشرات الآلاف في الأراضي الجزائرية أو الأراضي المحررة", "Imaginez des dizaines de milliers de personnes sur le sol algérien ou sur les territoires libérés." L'expression "الأراضي المحررة", "territoires libérés", est le vocabulaire du Polisario, pas celui d'un observateur neutre. Il n'existe pas de territoires libérés au Sahara marocain. La dite "zone tampon" à l'est du mur de sable est un désert inhabité, sous surveillance militaire, jamais arraché au Maroc par la force. Le président algérien vient de se contredire en deux paragraphes.


Revenons à l'Algérie puisque le Fonds Monétaire International a publié le 21 septembre 2026 une prévision qui a visiblement irrité Alger : les réserves de change algériennes tomberont à 19,8 milliards de dollars en 2031, contre 69 milliards en 2024. La réponse de Tebboune dans la transcription : "بالنسبة لهم، هم يرون، ليس لديهم كل المعطيات", "Selon eux, ils estiment, ils n'ont pas toutes les données."



Si le FMI n'a pas toutes les données, c'est que l'Algérie ne les lui a pas fournies. Car le FMI reçoit ses informations des gouvernements eux-mêmes, dans le cadre de consultations obligatoires que l'Algérie est tenue de respecter en tant que membre. Tebboune assure que les réserves resteront à un niveau "acceptable" en 2031. Sans un seul chiffre et sans une seule projection chiffrée. "ليس لديهم كل المعطيات" est moins une réfutation qu'une esquive.


Sur la hausse des prix des fruits et légumes, Tebboune donne partiellement l'explication suivante dans la transcription : "الحرائق المؤسفة اللي وقعت، الكارثة اللي وقعت في شرق الجزائر اللي خلات بعض الإنتاج ينخفض", "Les incendies malheureux qui ont eu lieu, la catastrophe qui s'est produite dans l'est de l'Algérie, qui a fait baisser une partie de la production."


C'est une concession involontaire puisqu'en utilisant les incendies comme facteur explicatif de la crise alimentaire, Tebboune confirme que ces incendies ont eu un impact structurel sur la production nationale, et donc qu'ils n'étaient pas "gérés", comme les discours officiels algériens l'affirmaient pendant les événements. Il ajoute lui-même que "les Algériens qui ont fait leur baccalauréat vivaient souvent dans des bidonvilles", un aveu sur les conditions de vie réelles que ses propres programmes de subventions et de logement n'ont pas encore résolu.



C'est le passage le plus révélateur sur la qualité de l'information dont dispose le président. Sur le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, Tebboune déclare dans la transcription : "أنت تقوم بمشروع يمر عبر 14 بلدًا، وكل بلد له الحق أن يأخذ منه 5%، وتدفع حق المرور، ماذا يصل؟ يصل الريح فقط [يضحك]", "Vous faites un projet qui passe par 14 pays, chaque pays a le droit de prendre 5%, et vous payez les droits de transit, qu'est-ce qui arrive à destination ? Il n'arrive que du vent ! [rires]"


Problème : le projet traverse 13 pays, non 14. Les études de l'ONHYM et l'accord intergouvernemental de la CEDEAO le confirment sans équivoque. Un président qui ne connaît pas le nombre de pays traversés par le principal projet concurrent de son propre pays dit quelque chose sur la rigueur de son information.


Sur le fond, le mécanisme de transit qu'il caricature génère des revenus cumulés estimés à 500 milliards de dollars pour les pays traversés sur plusieurs décennies, selon les projections présentées à l'Atlantic Council par la directrice de l'ONHYM en mars 2025. Ce n'est pas du vent. C'est le plus grand projet d'infrastructure énergétique d'Afrique de l'Ouest, soutenu par la CEDEAO et ses 15 États membres. Le rire de Tebboune dit moins quelque chose sur le projet marocain que sur sa propre connaissance du dossier.


Sur la rupture diplomatique avec les Émirats arabes unis, un journaliste formule la question en affirmant que "les Émirats soutiennent des rebelles en Afrique, notamment au Niger." Tebboune valide cette prémisse sans la questionner et répond par un poème classique arabe : "علمته الرماية فلما اشتد ساعده رماني", "Je lui ai appris le tir à l'arc, et quand son bras est devenu fort, il m'a tiré dessus." Ingratitude, donc. Mais toujours sans preuve. Aucune, dans deux heures d'interview.



Ce qui mérite d'être noté c'est que dans la même interview, Tebboune confirme sans sourciller avoir envoyé quatre chasseurs Su-30 en soutien au Niger, un pays gouverné par une junte militaire qui a renversé un gouvernement démocratiquement élu. Des avions de guerre fournis à une dictature issue d'un coup d'État, sans sourciller. Des accusations contre les Émirats sans preuve mais avec un poème. Le deux poids deux mesures est dans le même entretien.


Ce que deux heures de discours présidentiel n'ont pas évoqué dit autant que ce qu'il a dit. Les coupures d'électricité récurrentes qui frappent des quartiers entiers d'Alger et des wilayas de l'intérieur, documentées par de nombreux témoignages de citoyens algériens sur les réseaux sociaux, n'apparaissent pas. La pénurie de pneus qui immobilise des milliers de véhicules depuis plusieurs mois, confirmée par des dizaines de reportages de la presse algérienne indépendante, n'est pas mentionnée. La fuite continue de la jeunesse algérienne, ces "harragas" dont Tebboune lui-même a admis qu'ils choisissaient l'exil en traversant la Méditerranée, disparaît derrière le récit des cerveaux de la diaspora invités à revenir. La répression des voix dissidentes, documentée par Amnesty International et Human Rights Watch dans leurs rapports annuels sur l'Algérie, est absente.


Car le discours spectacle a une fonction précise puisqu'il doit permettre au citoyen algérien ordinaire de sortir de cette interview convaincu que son pays est une grande puissance en ascension, que ses réserves sont solides malgré ce que dit le FMI, que son président connaît mieux les dossiers gaziers que les experts internationaux, et que ses ennemis extérieurs, Émirats, Maroc, "cercles hostiles", sont responsables des difficultés que son quotidien lui fait ressentir. C'est un récit cohérent dans sa logique interne, à condition de ne jamais le confronter aux faits.



Il y a quelque chose de révélateur dans la nature même de cet exercice : un président algérien qui consacre deux heures à évoquer le Maroc et les Émirats arabes unis, ses projets, ses gazoducs, ses alliances. Qui rit du projet marocain tout en sachant que son propre pays vient de rompre avec les Émirats précisément parce qu'ils soutiennent ce même projet. Qui parle de "territoires libérés" pour maintenir une fiction que ses propres mots de "neutralité" contredisent dans la phrase suivante.


Le Maroc, pendant ce temps, n'a pas besoin de discours spectacle. Port de Tanger Med, premier d'Afrique et dix-septième mondial. Industrie automobile approchant le million de véhicules par an. Énergies renouvelables visant 52% du mix électrique. Co-organisation de la Coupe du monde 2030. Candidature au Conseil de Sécurité des Nations Unies 2028-2029. Gazoduc Nigeria-Maroc avec treize pays partenaires et 500 milliards de dollars de revenus cumulés attendus. Ces réalisations n'ont pas besoin d'être défendues lors d'une conférence de presse de deux heures. Elles existent et se mesurent mais surtout, ils se voient.


C'est peut-être le signe le plus sûr de la différence entre les deux trajectoires : un pays dont le président passe son temps à parler du voisin et des autres, et un pays dont le voisin passe son temps à construire sans se retourner.



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