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MAROC/ALGÉRIE, POURQUOI LE MYTHE DES PEUPLES FRÈRES NE RÉSISTE PAS AUX FAITS

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3 septembre 2026

Brahim A.

Le 2 mars 2024, dans une villa des hauteurs d'Alger, un homme se présentant sous le nom de Farouk Al-Rifi inaugure un bureau devant le drapeau de l'éphémère République du Rif. L'événement est rapporté par l'AFP et repris notamment par plusieurs médias algériens. Le « Parti national rifain », formation née en Europe et déclarée en septembre 2023, obtient ainsi de l'État algérien ce qu'aucune organisation séparatiste marocaine n'avait jamais obtenu d'un pays voisin, une adresse officielle dans une capitale arabe. Ce jour-là, quelque chose se joue qui dépasse la diplomatie. La société algérienne assiste à la scène, la voit diffusée sur ses chaînes nationales, et ne produit aucune voix organisée pour dire que la ligne vient d'être franchie.


C'est ce silence qui constitue l'objet de notre étude. Une thèse revient constamment dans les débats et sur les réseaux : Marocains et Algériens seraient frères, et le différend ne serait qu'affaire de gouvernements, de généraux, de calculs de responsables politiques. Cette formule a l'élégance des consolations rapides. Elle a surtout le défaut de reposer sur une intuition jamais soumise à l'épreuve des faits. La sociologie politique n'admet pas les affirmations de sentiment, elle demande des indices observables. Que produit concrètement une société lorsqu'elle est en désaccord avec la politique étrangère menée en son nom ? Elle produit des pétitions d'intellectuels, des tribunes universitaires, des motions syndicales, des collectifs de familles, des campagnes de mémoire, des candidatures dissidentes. Ces objets sont datables, mesurables, archivables. Leur absence prolongée est un fait social, et ce fait social se documente.


Une précaution méthodologique s'impose d'emblée, et elle doit être posée avec honnêteté sous peine de ruiner la démonstration. L'argument selon lequel les dirigeants algériens seraient l'expression directe du suffrage populaire ne résiste pas aux chiffres. La présidentielle de décembre 2019 s'est tenue avec un taux de participation de 39,8 %, en pleine contestation du Hirak. Celle du 7 septembre 2024 a débouché sur des résultats si contestés que les trois candidats, président sortant inclus, les ont récusés, contraignant la Cour constitutionnelle à publier de nouveaux chiffres, avec 11,2 millions de votants annoncés sur 24,3 millions d'inscrits et 1,7 million de bulletins annulés, comme le rappelle la Fondation européenne pour la formation dans sa revue des développements politiques algériens de 2024. Déduire l'adhésion populaire du bulletin de vote serait donc une faute de raisonnement. La question doit être déplacée, et elle devient alors beaucoup plus redoutable : quand une société ne choisit pas ses gouvernants, elle conserve malgré tout la faculté de dire non, de nommer une injustice, de refuser une hostilité menée en son nom. L'espace public algérien a exercé cette faculté sur d'autres sujets, avec une puissance considérable. Il ne l'a jamais exercée sur celui-ci.


L'histoire fournit ici son cas d'école. Le 6 novembre 1975, la Marche verte réoriente pacifiquement le destin du Sahara marocain. Quelques semaines plus tard, l'ordre est donné d'expulser les Marocains installés légalement en Algérie, souvent depuis plusieurs générations, dont beaucoup avaient combattu ou soutenu la guerre de libération algérienne. L'opération débute le 18 décembre, jour de l'Aïd al-Adha. Les familles sont regroupées, dépossédées, conduites vers la frontière d'Oujda en quarante-huit heures, des couples mixtes séparés, des enfants dispersés. Les actes du séminaire consacré à la question par le Conseil national des droits de l'Homme retiennent le chiffre de 45 000 familles, et des estimations plus larges avancent jusqu'à 350 000 personnes. Ce que l'historien retient au-delà des chiffres, c'est l'absence de la société algérienne. Aucune protestation universitaire algérienne connue, aucune motion de l'Union générale des travailleurs algériens, aucune campagne d'écrivains, aucun collectif de voisins refusant de voir partir leurs voisins. Cinquante ans plus tard, les seules démarches de mémoire viennent des victimes elles-mêmes et de leurs descendants marocains, portées devant les instances onusiennes de Genève. Aucune association algérienne ne s'est associée à cette demande de reconnaissance.


Comment une société en vient-elle à ce degré d'unanimité silencieuse ? La réponse tient à la fonction politique du nationalisme dans les deux pays, et la littérature académique la décrit sans complaisance. Une analyse publiée dans Les Cahiers de l'Orient rappelle qu'après la relative modération des années Chadli Benjedid, les présidences successives ont renoué avec le nationalisme de Boumédiène et ramené le dossier saharien au cœur des préoccupations nationales, le Sahara devenant l'une des dernières cartes d'Alger pour contenir l'influence marocaine dans la région. La même littérature reconnaît, avec une symétrie qu'il faut assumer, que la marocanité du Sahara fait au Maroc l'objet d'un consensus national qui rassemble l'opinion, de la gauche historique aux islamistes. Une différence structurelle sépare pourtant les deux consensus. Le consensus marocain porte sur un territoire habité, administré, développé et reconnu comme tel par le Conseil de sécurité. Le consensus algérien porte sur la contestation d'un territoire qui n'a jamais appartenu à l'Algérie, et il finance depuis cinquante ans un mouvement armé sur son propre sol. L'étude de la Fondation pour l'innovation politique consacrée à la théorie de l'infraction marocaine documente précisément cette généalogie et les pressions exercées dès le début des années 1970.


Le bureau du rif ouvert en mars 2024 à Alger révèle mieux que tout discours la nature du dispositif. En mai 2021, le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie était classé organisation terroriste par les autorités algériennes, et plusieurs de ses membres poursuivis. Trois ans plus tard, les mêmes autorités hébergent, financent et médiatisent un mouvement séparatiste visant l'intégrité territoriale du voisin. Le séparatisme devient criminel lorsqu'il vise l'Algérie et légitime lorsqu'il vise le Maroc. Une contradiction de cette ampleur, exposée en pleine lumière et retransmise à la télévision d'État, aurait dû susciter dans n'importe quelle société civile constituée un débat, des réserves, une gêne. L'espace public algérien l'a absorbée sans réaction visible. C'est très exactement ce que la sociologie appelle une norme intériorisée, un accord si profond qu'il n'a plus besoin d'être formulé.


Face à cette configuration, la position marocaine a été d'une constance remarquable. Dès 2018, à l'occasion de la commémoration de la Marche verte, SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, proposait la création d'un mécanisme politique conjoint de dialogue à définir en commun. En 2021, le Souverain assurait les Algériens que le mal et les problèmes ne viendraient jamais du Maroc. En juillet 2025, lors du discours du Trône, Il réaffirmait la disposition du Royaume à un dialogue franc, fraternel et responsable, dans une logique de solution sans vainqueur ni vaincu, et Son attachement à une construction régionale impossible sans la participation conjointe des deux pays. Sept années, quatre offres publiques, aucune réponse officielle. Une main tendue peut être refusée par un gouvernement. Sept années de refus sans qu'aucune force sociale, aucun parti, aucune faculté, aucun syndicat du pays voisin ne réclame publiquement qu'on la saisisse, cela ne relève plus du gouvernement seul.


Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité adoptait la résolution 2797 par onze voix, avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan, prorogeant le mandat de la MINURSO et appuyant les négociations sur la base du plan d'autonomie proposé par le Maroc, ainsi que le relate le communiqué officiel des Nations unies. L'Algérie, membre non permanent, n'a pas pris part au vote. Le Policy Center for the New South souligne que le texte consacre l'autonomie comme cadre unique de négociation. Là encore, la société algérienne disposait d'une occasion historique de dire que cinquante années de coût économique, de frontière fermée et d'isolement diplomatique méritaient d'être réévaluées. Aucune voix organisée ne s'est levée.


Reste la question religieuse, invoquée en permanence pour clore le débat avant qu'il ne commence. L'argument de la fraternité musulmane est brandi comme une injonction au silence, alors que le texte coranique dit exactement l'inverse. La sourate Al-Mumtahana établit la distinction fondatrice, aux versets 8 et 9 : Allah ne vous interdit pas d'être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures, Il vous interdit seulement de prendre pour alliés ceux qui vous ont combattus, vous ont expulsés de vos foyers ou ont prêté main-forte à votre expulsion. Le critère retenu par la Révélation n'est pas la commune appartenance à l'islam, il est le comportement effectif. Or l'expulsion des demeures est précisément ce qui fut infligé à des dizaines de milliers de familles marocaines en décembre 1975, le jour même de l'Aïd al-Adha. La sourate Al-Hujurat, si souvent citée pour son verset 10 sur la fraternité des croyants, commence au verset 9 par une obligation ignorée : lorsque deux groupes de croyants se combattent, il faut réconcilier, et si l'un persiste dans son injustice, il faut le contenir jusqu'à ce qu'il revienne à l'ordre d'Allah. La fraternité coranique n'abolit pas la justice, elle la présuppose. Le droit de se défendre est établi par le verset 190 de la sourate Al-Baqara et par le verset 41 d'Ach-Chura, qui déclarent sans reproche ceux qui se défendent après avoir été lésés. La main tendue trouve elle aussi son fondement, au verset 61 de la sourate Al-Anfal, qui ordonne d'incliner vers la paix dès que l'adversaire y incline, ce que le Maroc applique à la lettre depuis 2018. Quant au camp de Tindouf, où une milice armée est stationnée et entretenue sur le sol d'un État souverain contre un voisin musulman, il relève du munkar au sens le plus strict du hadith rapporté par Muslim, celui qui commande à quiconque voit un acte blâmable de le changer par la main, par la langue ou, au minimum, par la réprobation du cœur. Une société qui n'exprime ni l'une ni l'autre de ces trois formes ne peut invoquer la fraternité qu'elle refuse d'honorer.


Reste à comprendre pourquoi tant de Marocains refusent aujourd'hui le mot de frère, et à établir que ce refus relève de l'encaissement plutôt que de l'agression. La sociologie dispose ici d'un outil décisif, l'hypothèse du contact formulée par Gordon Allport dans The Nature of Prejudice en 1954, selon laquelle le préjugé se dissout dans la fréquentation ordinaire et se durcit dans son absence. Or la frontière terrestre est fermée depuis août 1994. Trente et un ans. Deux générations entières ont grandi de part et d'autre sans marché commun, sans mariage de voisinage, sans train, sans le banal de la vie partagée qui corrige les caricatures. Ce que les jeunes des deux pays savent l'un de l'autre, ils l'ont appris de plateaux télévisés, de pages de commentaires et de vidéos courtes. La représentation a remplacé la rencontre, et une représentation que rien ne contredit se sédimente jusqu'à devenir une évidence.


Le contenu de cette représentation mérite d'être décrit sans détour, car il excède largement le cadre du contentieux étatique. Un registre entier circule dans l'espace numérique algérien, que les rapports internationaux désignent par leur nom. Le rapport d'International Crisis Group consacré à la gestion des tensions entre les deux pays recommande explicitement aux États occidentaux de faire pression sur les plateformes de réseaux sociaux pour freiner les discours de haine en ligne, et il vise les deux sociétés. Le catalogue des thèmes est connu de tout Marocain qui fréquente ces espaces. Les provinces du Sud n'appartiendraient pas au Royaume. La monarchie constituerait une aberration historique à déloger. Le Maroc serait passé sous emprise étrangère depuis décembre 2020 et se transformerait en tête de pont d'une puissance régionale, jusqu'à cette fable d'un remplacement de population par lequel des Marocains seraient chassés de leurs logements. Ces récits appartiennent à la famille des théories du complot au sens strict que lui donnent les sciences sociales, un système explicatif clos, non falsifiable, qui attribue à une intention cachée ce qui relève de choix diplomatiques souverains.


Prenez la mesure de ce qui est ici demandé au Marocain. On lui offre la fraternité tout en contestant l'intégrité de son territoire, en récusant l'institution qui structure son État depuis douze siècles, en niant la souveraineté de ses décisions extérieures et en lui prêtant un projet de trahison collective. La philosophie sociale nomme précisément cette configuration. Axel Honneth, dans La lutte pour la reconnaissance, établit que le lien social ne repose pas sur la déclaration d'affection mais sur la reconnaissance réciproque, et qu'un déni de reconnaissance constitue une forme de violence même lorsqu'il s'énonce en termes chaleureux. Une fraternité qui exige de l'autre qu'il abandonne son territoire, ses symboles et sa souveraineté pour être aimé porte un autre nom que la fraternité. Elle propose une subordination assortie d'un vocabulaire affectueux.


Un registre plus intime encore mérite d'être nommé, parce qu'il révèle mieux que tout la nature non politique du phénomène. La femme marocaine fait depuis des décennies l'objet, dans certaines productions culturelles et conversationnelles du voisinage, d'un traitement dégradant qui la réduit tantôt à la sorcellerie, tantôt à la vénalité, tantôt au soupçon moral. Aucune enquête quantitative n'a chiffré ce registre à ce jour, et cette absence de statistique ne le rend nullement invisible pour autant. Les sciences sociales qualitatives travaillent depuis les années 1960 sur ce type de matériau, et la notion de saturation, formalisée par Barney Glaser et Anselm Strauss dans The Discovery of Grounded Theory en 1967, désigne le moment où la répétition d'un motif dans un corpus cesse d'apporter de l'inédit et devient un résultat. Ce seuil est atteint depuis longtemps ici. Des décennies de débats publics, de séquences télévisées, de sketchs, de commentaires et de vidéos, tous datables et archivables, forment un corpus que n'importe quel chercheur peut constituer en quelques semaines. Le constat est donc établi par l'observation systématique, dans l'attente d'être un jour établi par le chiffre. L'observation vaut d'autant plus d'être posée qu'un différend frontalier ne produit jamais ce type d'énoncés. Aucune contestation de tracé n'a besoin de désigner les femmes de l'autre pays. Quand l'inimitié quitte la carte pour investir le corps, la famille et l'honneur, elle a changé de nature et s'est installée dans l'anthropologique.


Le mécanisme de diffusion est désormais documenté scientifiquement. Une étude conduite par Angeliki Monnier et Annabelle Seoane dans le cadre du projet M-Phasis, financé par l'Agence nationale de la recherche, analyse un corpus comparatif de mèmes produits par des internautes marocains et algériens et montre que l'humour opère comme un mécanisme de légitimation et de banalisation de l'hostilité, qu'il accroît la cohésion du groupe interne, active les stéréotypes et renforce les frontières identitaires. La blague désarme la vigilance morale. Ce qui serait jugé inacceptable énoncé sérieusement devient partageable dès qu'il fait rire, et le rire dispense de l'examen. Les travaux d'Henri Tajfel sur l'identité sociale, menés dès les années 1970, avaient établi le ressort de fond, à savoir que la valorisation du groupe d'appartenance passe volontiers par la dévalorisation du groupe voisin, d'autant plus fortement que le voisin est proche par la géographie et la religion. La rivalité la plus âpre naît rarement entre étrangers, elle naît entre personnes proches.


L'honnêteté intellectuelle impose une précision que Maroc Patriotique assume pleinement. Cette production numérique existe également au Maroc, l'étude citée porte sur les deux corpus, et le rapport d'International Crisis Group vise les deux espaces publics. Le Marocain qui insulte l'Algérien ne défend pas le Royaume, il se déprécie lui-même et abîme la cause qu'il croit servir. La différence n'est pas dans la vertu des internautes, elle est dans la structure institutionnelle. Aucune représentation séparatiste algérienne n'a jamais été autorisée sur le sol marocain, aucune milice armée n'est entretenue par Rabat contre son voisin, et le sommet de l'État marocain a proposé quatre fois le dialogue. La virulence en ligne existe des deux côtés, la traduction en politique d'État ne se trouve que d'un seul.


Ce qui précède éclaire enfin la position de ces Marocains qui refusent aujourd'hui d'appliquer le mot de frère. Cette position n'a rien d'une hostilité, elle constitue une réponse défensive à trois décennies de désignation péjorative, et elle demeure parfaitement conforme aux principes religieux. Décliner une appellation ne constitue en droit musulman aucune agression, puisque le verset 190 de la sourate Al-Baqara interdit de transgresser le premier et ne commande nullement d'aimer ceux qui vous dénigrent. La sourate Al-Hujurat, au verset 11, prohibe explicitement la moquerie d'un groupe envers un autre, les surnoms infamants et la médisance, ce qui rend le registre décrit plus haut condamnable au regard même de la foi commune que l'on invoque pour exiger la fraternité. Le Prophète ﷺ a défini le musulman comme celui dont les autres sont préservés par sa langue et par sa main, hadith rapporté par Boukhari et Muslim, faisant de la langue un critère de la foi et non un détail de mœurs. Une fraternité proclamée par la bouche et démentie par la langue et l'idéologie ne remplit donc pas les conditions que la religion elle-même lui fixe. Le Marocain qui constate ce démenti et cesse d'employer le mot applique un discernement, il ne commet pas un péché.


L'objection mérite d'être présentée dans sa version la plus forte, car une démonstration ne vaut que si elle affronte son contradicteur. On dira que le Hirak de 2019 a démontré la capacité de mobilisation de la société algérienne, qu'une critique existe dans la presse indépendante et la diaspora, que le cadre légal restreint fortement l'expression sur les questions de sécurité nationale, et qu'il serait injuste d'imputer à des millions d'individus la politique d'un appareil. Chacun de ces points est recevable. Il faut pourtant les prendre au sérieux jusqu'au bout. Le Hirak prouve exactement ce qu'il faut établir, à savoir qu'une mobilisation massive était possible : des millions de personnes ont réclamé le départ d'un président, la fin de la corruption et la réforme du système, sans qu'aucun de leurs mots d'ordre ne porte sur la frontière fermée, sur les expulsés de 1975 ou sur le coût de Tindouf. La contrainte n'explique donc pas tout, puisqu'elle n'a pas empêché la contestation la plus radicale de l'histoire du pays. Elle explique un silence subi, et non un silence sélectif. Un silence qui s'interrompt sur tous les sujets sauf un désigne une adhésion, pas une peur.


On rencontre enfin, dans les deux pays, des femmes et des hommes dont l'expérience contredit apparemment tout ce qui précède. Ils ont un beau-frère algérien, un associé de vingt ans, un voisin devenu un proche, une grand-mère née de l'autre côté. Leur témoignage est sincère et leur expérience est réelle. Elle ne prouve pourtant pas ce qu'ils croient qu'elle prouve, et la sociologie identifie très précisément la faute de raisonnement en cause. Inférer d'observations individuelles une conclusion valable au niveau collectif porte un nom depuis les travaux de Matilda White Riley en 1963, l'erreur atomiste, symétrique de l'erreur écologique décrite par William Robinson en 1950. Une amitié particulière renseigne sur deux personnes. Elle ne renseigne pas sur un espace public, sur une politique d'État ni sur un imaginaire collectif, exactement comme la connaissance d'un fumeur nonagénaire ne renseigne pas sur l'épidémiologie du tabac.


Émile Durkheim avait posé le principe dès 1895 dans Les Règles de la méthode sociologique. Le fait social existe indépendamment des consciences individuelles, il leur est extérieur et s'impose à elles. Décembre 1975 en administre la démonstration la plus douloureuse qui soit. Des milliers de couples mixtes vivaient alors de part et d'autre, unis par l'affection, le voisinage et les enfants. Aucun de ces liens n'a protégé personne. Les familles furent séparées en quarante-huit heures par une décision prise à un niveau où l'amitié n'a pas voix. Ceux qui pensent aujourd'hui que les relations humaines suffisent à garantir la paix devraient méditer que leurs propres aïeux le pensaient aussi, la veille.


Il en découle une exigence, et une seule. La bienveillance envers les personnes demeure un devoir, que le verset 12 de la sourate Al-Hujurat impose en ordonnant d'écarter les conjectures excessives à l'égard d'autrui. La lucidité s'applique aux structures, jamais aux visages. Ce que ce Marocain doit à son ami algérien reste entier, et ce qu'il doit à son pays ne se déduit pas de cette amitié. Un peuple ne fonde pas sa politique étrangère sur des anecdotes heureuses mais sur l'état vérifiable de ce que l'autre société produit, tolère et refuse de condamner. L'intégrité territoriale, préservée à travers douze siècles de discontinuités et de convoitises, et une institution monarchique qui a fourni au Royaume sa continuité quand la région traversait coups d'État et guerres civiles, appartiennent à un ordre de réalité qui excède les biographies. Nul n'est propriétaire de l'identité collective au point de pouvoir en disposer au nom de ses attachements privés.


Reconnaître cela n'oblige à haïr personne. Les Marocains n'ont aucune raison de nourrir de l'inimitié envers son voisin, et pendant les périodes sombres, la porte du Royaume est restée ouverte quand toutes les autres se fermaient. La lucidité commande simplement de cesser de confondre un vœu avec un fait. La fraternité n'est pas une donnée naturelle héritée de la géographie, c'est un lien qui se prouve par des actes, par la reconnaissance des torts, par le refus public de l'injustice commise en son nom. Pendant cinquante ans, le Maroc a fourni ces preuves, en accueillant les expulsés, en tendant la main quatre fois, en s'abstenant d'ouvrir sur son sol la moindre représentation séparatiste. En face, l'espace public a laissé faire, puis a applaudi, puis s'est tu. Le Royaume doit cesser de considérer comme acquise une fraternité que personne, de l'autre côté, n'a jamais publiquement réclamée. La vérité vaut mieux qu'une illusion douce, parce qu'elle seule permet un jour pour des générations lointaines, la vraie réconciliation, celle qui commence par le nom exact des choses.


Allah, Al Watan, Al Malik.

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