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NOS ENFANTS NE SONT PAS DU CONTENU

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13 septembre 2026

Loubna H.

La scène est devenue presque banale sur les réseaux sociaux. Un touriste, un MRE, un influenceur, une personne engagée dans l’humanitaire, un Marocain vivant à l’étranger ou installé au Maroc rencontre un enfant issu d’une famille modeste, lui offre un repas, quelques vêtements ou une sortie, puis filme ce moment pour le partager avec ses abonnés. Le visage du mineur apparaît clairement, son prénom est prononcé, son histoire est racontée et son quartier parfois reconnaissable. Dans certaines vidéos, on le voit même monter seul dans la voiture d’un adulte qu’il connaissait à peine quelques heures auparavant.


Ce qui dérange n’est évidemment pas le geste de générosité, mais cette habitude de placer une caméra entre la main qui donne et celle qui reçoit. Pourquoi faut-il montrer le visage d’un enfant pour raconter qu’on l’a aidé ? Pourquoi sa pauvreté, son émerveillement devant un restaurant ou sa joie devant des vêtements ne pourraient-ils pas rester des moments intimes ? Cet enfant ne devrait pas avoir à offrir son image en échange d’une journée heureuse. Sa reconnaissance appartient à celui qui l’a aidé, mais son visage, son histoire et sa dignité n’appartiennent à personne.


Ces publications sont souvent accompagnées de commentaires attendris, ce qui donne l’impression que rien de mauvais ne pourrait en découler. Pourtant, personne ne connaît toutes les personnes qui regardent, enregistrent ou partagent ces images. En montrant un visage, un prénom, une rue, une école ou les alentours d’un domicile, on livre à des inconnus des morceaux de la vie d’un mineur. L’auteur de la vidéo peut avoir de bonnes intentions ; il ne peut pas garantir celles de tous ses abonnés. Une publication supprimée peut déjà avoir été téléchargée, recadrée ou envoyée ailleurs, hors de tout contrôle.


Il faut aussi penser à ce que l’enfant comprend de cette journée. Un adulte qu’il ne connaît pas arrive, lui fait des cadeaux, l’emmène manger, lui propose une activité et parfois le fait monter seul dans sa voiture. Tout le monde sourit, les parents remercient et les internautes applaudissent. Comment lui expliquer ensuite qu’il ne doit pas suivre un inconnu qui l’aborde avec la même gentillesse et les mêmes promesses ? La personne présente ce jour-là est peut-être parfaitement sincère, mais une autre pourrait reproduire ce comportement avec des intentions dangereuses. La protection d’un enfant commence aussi par les réflexes qu’on lui apprend. Nous devons également regarder plus loin que l’émotion du moment. Ces enfants grandiront. Ils feront des études, chercheront un emploi, construiront une carrière, une famille et une place dans la société. Certains découvriront peut-être qu’une période douloureuse de leur enfance continue de circuler sur Internet : leur pauvreté filmée, leur logement montré, leurs confidences racontées par quelqu’un qu’ils n’ont jamais choisi. Ce qui paraît touchant aujourd’hui pourra devenir demain une humiliation, une blessure ou un obstacle. Aucun adulte ne devrait fabriquer à la place d’un mineur une identité numérique qu’il devra ensuite porter toute sa vie.


On répond souvent que les parents ont donné leur accord. Mais un parent en difficulté, reconnaissant envers la personne qui vient aider son enfant, est-il toujours en mesure de refuser la caméra ? Sait-il vraiment qu’une vidéo peut traverser les frontières, être conservée pendant des années et réapparaître bien après sa suppression ? L’autorisation donnée dans l’émotion ou dans le besoin ne dispense jamais celui qui filme de réfléchir aux conséquences. Elle ne transforme pas l’exposition en nécessité et ne retire pas à l’adulte sa responsabilité morale. Le droit marocain pose d’ailleurs des limites importantes. La loi 09-08 protège les données permettant d’identifier une personne, parmi lesquelles peuvent figurer le visage reconnaissable d’un enfant, son prénom et les indications révélant son lieu de vie. Son article 3 exige que ces informations soient utilisées loyalement, dans un but précis et sans collecter ou diffuser plus que ce qui est réellement nécessaire. L’article 4 pose le principe du consentement, tandis que l’article 5 prévoit une information sur l’utilisation des données, leurs destinataires et les risques liés à leur circulation sur les réseaux ouverts.


Il est donc légitime de demander en quoi révéler l’identité d’un enfant serait nécessaire pour témoigner d’une action solidaire. Celui qui veut réellement partager son geste peut filmer de dos, flouter entièrement le visage, modifier la voix et supprimer tout élément permettant de reconnaître le quartier, l’école ou la famille. Ces précautions ne diminuent pas la valeur de l’aide ; elles prouvent au contraire que l’intérêt de l’enfant passe avant l’image de celui qui l’aide. Nous sommes désormais nombreux au Maroc à ne plus vouloir détourner le regard. Ces publications seront conservées et signalées aux plateformes ainsi qu’à la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel. Lorsque les circonstances feront craindre une mise en danger, les autorités compétentes devront également être alertées afin qu’elles puissent examiner les faits et décider des suites nécessaires. Cette vigilance n’est dirigée contre aucune catégorie particulière : elle concerne les touristes, les MRE, les influenceurs, les bénévoles et les Marocains résidant dans le pays, car la protection d’un enfant ne dépend ni de la nationalité ni du statut de celui qui tient la caméra.


Les enfants sont l’avenir d’une nation, et la manière dont nous protégeons les plus vulnérables dit quelque chose de la société que nous voulons construire. Aider un enfant, ce n’est pas seulement lui offrir un repas ou des vêtements ; c’est préserver son droit de grandir sans que ses blessures deviennent un spectacle public. Nous devons lui laisser la possibilité de raconter lui-même son histoire, plus tard, s’il le souhaite. Sa vulnérabilité n’est pas un décor, son sourire n’est pas une récompense destinée aux abonnés et sa dignité ne peut jamais devenir le prix d’une bonne action.



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