Rabat
top of page

ABOU SALIM AL-AYYASHI, LE VOYAGEUR MAROCAIN QUI FIT DE LA RIHLA UNE ENCYCLOPÉDIE DU XVIIE SIÈCLE

il y a 15 minutes
8 min de lecture
ABOU SALIM AL-AYYASHI, LE VOYAGEUR MAROCAIN QUI FIT DE LA RIHLA UNE ENCYCLOPÉDIE DU XVIIE SIÈCLE

Au XVIIe siècle, bien avant que le voyage ne devienne une industrie ou un genre de consommation, des savants marocains parcouraient des milliers de kilomètres pour accomplir le pèlerinage, rechercher le savoir, rencontrer des maîtres et observer les sociétés qu’ils traversaient. Parmi eux, Abou Salim Abdallah al-Ayyashi occupe une place singulière. Juriste malikite, homme de lettres, soufi et voyageur, il transforma son grand périple de 1661 à 1663 en une œuvre monumentale où la géographie côtoie le droit, les biographies de savants, les pratiques religieuses, l’économie, les coutumes et les scènes de la vie quotidienne. Sa Rihla conserve une partie du monde du XVIIe siècle vue par un érudit marocain.

Le texte proposé comme point de départ présente justement al-Ayyashi comme l’un des représentants d’une longue tradition marocaine de littérature de voyage, où les déplacements vers le Hedjaz, l’Égypte, le Levant, l’Andalousie, le Sahara et les terres situées plus au sud devenaient des instruments de connaissance et des archives historiques. Il insiste également sur la diversité des renseignements consignés par ces voyageurs : dimensions culturelles, économiques, urbaines, politiques et religieuses des régions parcourues.

Abou Salim al-Ayyashi, de son nom Abdallah ibn Muhammad ibn Abi Bakr al-Ayyashi, naît en 1037 de l’Hégire, soit en 1627-1628 selon les conversions et les catalogues. WorldCat le décrit comme un écrivain et savant marocain né en 1628 et mort en 1679. Les sources arabes le rattachent aux Aït Ayyash, dans l’espace de l’Atlas marocain proche de Sijilmasa. Cette origine explique la nisba sous laquelle il est passé à la postérité et inscrit son parcours dans les réseaux savants qui reliaient alors le Sud-Est marocain, le Draâ et Fès.

Sa formation commence dans le milieu religieux familial avant de s’élargir auprès de maîtres réputés. La contribution évoque notamment Muhammad ibn Nasir al-Dar‘i, figure majeure de la zawiya Nasiriyya de Tamegroute, puis les milieux savants de Fès, où al-Ayyashi fréquente Ahmad Mayyara et Abd al-Qadir al-Fasi. Ce parcours est essentiel pour comprendre la nature de son regard : lorsqu’il voyage, il ne part pas comme un observateur sans bagage intellectuel. Il possède déjà une formation juridique malikite, une culture religieuse approfondie et l’habitude des réseaux d’enseignement fondés sur la transmission, la lecture et les ijazat, ces autorisations savantes qui relient maîtres et disciples.

La chronologie de ses voyages demande cependant davantage de prudence que ne le laisse entendre une lecture rapide de certains récits modernes. Les études ne décrivent pas toutes de la même manière le nombre exact de ses pèlerinages ou le moment auquel certaines parties de son œuvre furent rédigées. Ce qui est solidement établi est le grand voyage de 1072 à 1074 de l’Hégire, correspondant à 1661-1663, celui qui forme le cœur de la célèbre Rihla al-Ayyashiyya. Une étude universitaire consacrée à son passage par Misrata retient précisément cette chronologie de 1072-1074 H/1661-1663. Une édition bibliographique moderne est elle aussi cataloguée sous le titre La Rihla al-Ayyashiyya 1661-1663 ou Mâ’ al-Mawâ’id.

Le titre Mâ’ al-Mawâ’id est parfois rendu littéralement en français par « L’Eau des tables ». La traduction, si elle permet d’identifier l’ouvrage, restitue imparfaitement la densité du titre arabe. L’œuvre est surtout connue comme la Rihla al-Ayyashiyya, le voyage d’al-Ayyashi. La Bibliothèque nationale de Tunisie en conserve une notice bibliographique attribuée à Abdallah ibn Muhammad ibn Abi Bakr al-Ayyashi, mort en 1090 H, tandis qu’une édition en deux volumes publiée à Abou Dhabi en 2006 porte explicitement les dates 1661-1663.

Al-Ayyashi explique lui-même l’ambition de son travail : faire de son récit un « diwan de savoir », et non un simple livre de divertissement. La formule résume admirablement sa méthode. Le voyage est pour lui une structure permettant de rassembler des connaissances. Chaque étape peut ouvrir sur une description de ville, une discussion juridique, la biographie d’un savant, une pratique soufie, un problème rencontré par les pèlerins, une observation sociale ou une remarque sur l’administration et les échanges.

Le départ de 1661 s’effectue depuis l’espace de Sijilmasa. Le trajet conduit la caravane à travers les routes sahariennes et nord-africaines, puis vers Tripoli, l’Égypte, le Sinaï, le Hedjaz et la Palestine avant le retour vers le Maroc en 1663. Le document de départ conserve une longue succession d’étapes, Touat, Ouargla, Tripoli, Le Caire, Suez, Yanbu, La Mecque, Médine, Gaza, Ramla, Jérusalem, Hébron, Damiette, Alexandrie, Tozeur ou encore Biskra, qui permet de mesurer l’ampleur physique d’un tel voyage au XVIIe siècle.

Ces routes formaient des corridors de circulation du savoir. Les pèlerins transportaient des livres, des lettres, des nouvelles, des enseignements et des chaînes de transmission. Ils rencontraient des juristes, des lecteurs du Coran, des spécialistes du hadith et des maîtres soufis. Al-Ayyashi participe pleinement à cette circulation. Il apprend, enseigne, sollicite des autorisations et en accorde lui-même. La Rihla devient ainsi une cartographie intellectuelle autant qu’une cartographie géographique.

Au Caire, son intérêt se porte naturellement vers Al-Azhar et les milieux savants de la ville. Il observe les institutions religieuses, les hommes qui les animent et des aspects de la vie quotidienne. En historien involontaire, il conserve des informations qui dépassent largement son propre itinéraire. C’est précisément ce qui explique l’utilisation contemporaine de sa Rihla par les chercheurs : ses descriptions servent à étudier des sociétés locales que l’auteur traversait avec le regard d’un juriste marocain du XVIIe siècle.

Cette valeur documentaire est confirmée par les travaux universitaires modernes. Des chercheurs ont utilisé ses observations pour étudier Misrata et Tripoli, les sociétés sahariennes, le pèlerinage ou encore le Levant. Une étude universitaire consacrée aux voyageurs marocains et à l’histoire du Levant prend précisément Abou Salim al-Ayyashi comme l’un de ses cas d’étude pour les XVIIe et XVIIIe siècles. La Rihla fonctionne donc aujourd’hui comme une source historique, et pas uniquement comme une œuvre littéraire.

Médine occupe une place particulière dans le voyage. Al-Ayyashi y demeure plusieurs mois, fréquente des savants, échange des ijazat et enseigne. Le texte de départ rapporte notamment qu’il y expliqua le Mukhtasar de Khalil, référence majeure du fiqh malikite, à ceux qu’il présente comme ses collègues malikites. Ce détail est révélateur : le voyageur marocain apporte une tradition savante, des méthodes et des connaissances acquises au Maroc. La circulation intellectuelle fonctionne dans les deux directions.

À Jérusalem, il poursuit cette logique de rencontre et de débat. Son passage en Palestine s’inscrit dans une pratique fréquente chez les pèlerins savants : associer au voyage vers les lieux saints du Hedjaz la visite d’Al-Qods et d’Al-Khalil. Les rencontres avec les autorités religieuses et judiciaires locales alimentent ses observations. Sa Rihla permet ainsi de suivre les connexions intellectuelles qui reliaient le Maroc à l’Égypte, au Hedjaz et au Levant sans effacer les différences de traditions, de pratiques et de contextes politiques.

L’une des forces du récit est précisément qu’al-Ayyashi n’admire pas mécaniquement tout ce qu’il rencontre. Son bagage de juriste le conduit à comparer, interroger et parfois critiquer. Il décrit des comportements, discute des pratiques religieuses, rapporte des divergences entre savants et juge certaines réalités à partir de ses propres références malikites et sunnites. Il faut naturellement lire ces jugements comme ceux d’un homme du XVIIe siècle : leur intérêt historique réside autant dans ce qu’ils révèlent des sociétés observées que dans ce qu’ils disent du système de valeurs de l’observateur marocain.

Ses descriptions touchent également aux institutions et aux dysfonctionnements qu’il croit percevoir. La contribution signale ses critiques de la corruption dans certains emplois judiciaires ou religieux en Égypte et au Levant, ses observations sur les marchés, les contrats, les fatwas et les comportements sociaux. Ces passages ne doivent pas être transformés en diagnostic général sur des sociétés entières : ils constituent les observations situées d’un voyageur, précieuses précisément parce qu’elles sont datées, contextualisées et assumées par un auteur identifiable.

Cette précaution méthodologique vaut aussi pour les termes modernes parfois appliqués à al-Ayyashi. Parler d’un « regard anthropologique » peut être éclairant si l’expression désigne son attention aux usages, aux groupes sociaux et aux comportements. Mais al-Ayyashi n’est évidemment pas anthropologue au sens d’une discipline constituée plusieurs siècles plus tard. Il est un savant voyageur dont la curiosité, la formation juridique et la volonté de documenter produisent aujourd’hui un matériau que l’histoire sociale et l’anthropologie historique peuvent exploiter.

Son œuvre ne se limite d’ailleurs pas à la grande Rihla. Une étude publiée par la revue historique Ostour rappelle la publication moderne de son Al-Ta‘rif wa-l-ijaz bi-ba‘d ma tad‘u al-darura ilayhi fi tariq al-Hijaz, souvent appelé sa « petite Rihla ». Les catalogues de manuscrits lui attribuent également des ouvrages de fiqh, de spiritualité et de transmission savante. Cette production confirme que le voyage n’est qu’une dimension d’une activité intellectuelle plus vaste.

Parmi les titres associés à son nom figurent notamment Iqtifa’ al-athar ba‘da dhahab ahl al-athar, Tuhfat al-khullan bi-asanid al-ajilla al-a‘yan ainsi que des travaux de droit malikite. Un catalogue numérique de manuscrits arabes recense plusieurs de ses œuvres et le présente comme originaire du Maroc, lié aux Aït Ayyash des environs de Sijilmasa. L’ensemble dessine le profil d’un auteur dont les centres d’intérêt embrassent le droit, les chaînes de transmission, l’ascèse et la géographie du voyage.

La grande Rihla possède néanmoins une valeur particulière parce qu’elle unit toutes ces dimensions dans un seul mouvement. Le récit d’itinéraire devient biographie collective des savants rencontrés ; la visite d’une ville devient description sociale ; une difficulté de voyage ouvre une discussion juridique ; une halte permet d’évoquer un manuscrit ou une pratique. Cette structure explique le caractère presque encyclopédique de l’œuvre et la difficulté à la réduire au genre moderne du carnet de voyage.

Elle permet aussi de replacer le Maroc dans les réseaux intellectuels du monde islamique du XVIIe siècle. Al-Ayyashi part avec une formation acquise dans le Royaume, rencontre des savants sur sa route, transmet ce qu’il sait, reçoit d’autres connaissances, acquiert ou copie des ouvrages puis rapporte au Maroc une expérience enrichie par ces échanges. Son voyage contredit ainsi toute représentation d’un Maroc intellectuellement isolé. Les distances sont considérables, les déplacements difficiles, mais les réseaux de savoir relient déjà Fès, le Draâ, Sijilmasa, Le Caire, La Mecque, Médine et Jérusalem.

À son retour, la zawiya familiale devient à son tour un lieu d’enseignement et de transmission. La contribution évoque la bibliothèque enrichie par les ouvrages et documents réunis au cours de ses études et de ses voyages. Même lorsque le détail de la constitution de ce fonds ne peut pas être reconstruit livre par livre, le phénomène correspond à la logique même de ces déplacements savants : le voyageur rapporte des textes, des autorisations, des relations intellectuelles et de nouvelles questions à transmettre à ses propres élèves.

La fin de sa vie rappelle brutalement la vulnérabilité du monde qu’il décrivait. Abou Salim al-Ayyashi meurt en 1090 H, soit en 1679, au cours d’une épidémie de peste au Maroc. Les références modernes s’accordent sur cette année de décès, même si elles peuvent diverger de quelques mois ou d’un jour précis selon les conversions calendaires. Son œuvre, elle, traverse les siècles : manuscrite, éditée, abrégée, étudiée et réutilisée par les historiens, elle demeure l’un des témoignages majeurs de la littérature marocaine de voyage de l’époque moderne.

Ce qui rend al-Ayyashi particulièrement précieux pour l’histoire du Maroc n’est donc pas seulement la distance qu’il parcourut mais aussi et surtout la manière dont il voyagea. Il observa avec les instruments intellectuels que lui avait donnés sa formation marocaine, dialogua avec d’autres traditions savantes et transforma l’expérience du déplacement en connaissance transmissible. Ses pages montrent un Maroc dont les érudits circulaient, débattaient, enseignaient et s’inscrivaient dans des réseaux dépassant largement les frontières du Royaume.

Plus de trois siècles après sa mort, Mâ’ al-Mawâ’id reste ainsi bien davantage que le souvenir d’un pèlerinage. C’est une archive du XVIIe siècle écrite en mouvement, une encyclopédie construite étape après étape et un témoignage sur la circulation du savoir entre le Maroc et l’Orient. Abou Salim al-Ayyashi a laissé aux générations suivantes une méthode. Voyager, chez lui, signifiait apprendre ; apprendre signifiait comparer ; et comparer signifiait écrire afin que l’expérience d’un homme puisse devenir une source pour l’histoire.

Commentaires


bottom of page