LA KASBAH MÉRINIDE AU CŒUR DE LA MÉDINA DE TÉTOUAN

Il existe à Tétouan une kasbah que les guides touristiques mentionnent rarement, éclipsée par la plus visible kasbah de Jabal Darsa qui domine la ville depuis la colline. Celle-là est différente : elle est nichée dans le cœur même de la médina, enfouie dans son tissu urbain comme une fondation dans la terre, et c'est précisément ce qu'elle est. La kasbah de la médina est la première pierre de Tétouan moderne. Elle précède la chute de Grenade. Elle précède l'arrivée des réfugiés andalous. Elle est l'empreinte mérinide sur laquelle une civilisation entière a été rebâtie. Et ses murs, aujourd'hui partiellement debout entre des ruelles et des maisons privées, portent sept siècles d'histoire en silence.
La présence d'une citadelle à Tétouan précède la Tétouan que nous connaissons. Les chroniques historiques établissent qu'une première forteresse fut construite sur ce site en 685 de l'Hégire, soit 1287 de l'ère chrétienne, sous le règne du sultan mérinide Yusuf ibn Yaqub ibn Abd al-Haqq al-Marini. Cette date place la kasbah originelle de Tétouan dans l'ère mérinide, cette période charnière de l'histoire marocaine où la dynastie berbère amazighe des Mérinides, qui avait renversé les Almohades en prenant Marrakech en 1269, construisait méthodiquement un réseau de forteresses, de médersas et d'institutions urbaines à travers le Royaume. La citadelle de Tétouan était l'une de ces fondations stratégiques, édifiée pour contrôler un territoire qui regardait simultanément les montagnes du Rif et la côte méditerranéenne. Elle fut restaurée et ses fortifications renforcées sous le règne du sultan mérinide Abu Thabit en 708 de l'Hégire, soit 1308, sa construction étant décrite dans les sources de l'époque comme "solide et robuste."
Mais les conflits avec les forces chrétiennes qui s'intensifiaient sur les deux rives de la Méditerranée eurent raison de la ville. Dans la première moitié du XVe siècle, les édifices de Tétouan furent détruits lors d'une offensive militaire, la cité étant rasée avant d'être abandonnée par ses habitants contraints à la dispersion. Ce n'est que plusieurs décennies plus tard que la ville renaît, portée par un des mouvements humains les plus significatifs de l'histoire méditerranéenne.

En janvier 1492, Muhammad XII, dit Boabdil, remet les clés de Grenade aux rois catholiques Isabel et Fernando, mettant fin à sept siècles de présence islamique dans la péninsule ibérique. Parmi les milliers de réfugiés qui traversent le détroit pour chercher refuge sur les côtes du Maroc, Ali ibn Rashid al-Alami, dit Ali al-Manzari, choisit le site de l'ancienne Tétouan. Il y retrouve les fondations de l'ancienne citadelle mérinide, encore partiellement debout, et fait le choix de construire sur ces fondements plutôt que de créer une ville ex nihilo. L'historien Muhammad Daoud, le plus éminent historien de Tétouan, a conclu que la ville moderne fut bâtie "sur les ruines de l'ancienne Tétouan". Ibn Azzouz Hakim précise davantage, identifiant la kasbah mérinide comme étant "celle située à l'intérieur de la ville et connue sous le nom de citadelle de l'ancien marché aux poissons, à l'emplacement de la mosquée de la Kasbah." Ce que les spécialistes de l'architecture confirment : la kasbah conserve encore des éléments de construction mérinide dans sa structure, traces matérielles de la continuité entre l'édifice du XIIIe siècle et sa renaissance du XVe.
La kasbah al-Manzari, comme il est approprié de l'appeler d'après son fondateur selon les historiens de la ville, devient le noyau de la Tétouan moderne. La logique des villes médiévales islamiques veut que la citadelle soit le premier édifice posé, autour duquel s'organisent progressivement les quartiers, les souks, les mosquées et les fontaines. Tétouan ne déroge pas à cette règle. La kasbah est un principe organisateur. L'historien Al-Arabi Al-Fasi, dans sa description de 1052 de l'Hégire, soit 1642, en donne la première description précise : "C'est une ville carrée, sa citadelle se trouve à un angle, elle possède trois portes et ses remparts ont une largeur de sept coudées." Cette description géométrique indique que la citadelle est positionnée à l'angle de la ville, à la fois en son cœur et sur sa frontière interne, dominant les artères et les ruelles commerciales depuis sa tour de garde.
L'intérieur de la kasbah réunissait toutes les fonctions que l'ordre politique et social d'une ville islamique médiévale requiert en un même lieu. La mosquée de la Kasbah, qui porte toujours ce nom aujourd'hui, est selon MapNews "la plus ancienne mosquée de Tétouan, vu que toutes les mosquées construites avant elle ont été démolies par les envahisseurs." Elle fut bâtie à la fin du XVe siècle à l'intérieur de la tour de garde construite par Ali al-Manzari, ce qui la constitue en joyau architectural et spirituel de la ville. Autour d'elle : la maison du fondateur Ali al-Manzari lui-même, le tribunal, l'armurerie et la prison. Cet ensemble dit la conception que les fondateurs andalous avaient du pouvoir : concentré, organisé, maîtrisé et enraciné dans la foi, avec la mosquée au centre et la capacité de défense et de justice autour d'elle. La psychologie des Andalous qui avaient fui le danger chrétien transparaît dans chaque choix architectural : les tours dédiées à la garde permanente dominaient les faubourgs environnants et le vaste littoral s'étendant jusqu'à la mer, en lien avec les territoires des ennemis de l'époque. La citadelle était orientée face à tous ceux qui arrivaient à Tétouan par l'ouest, c'est-à-dire depuis la majeure partie du Maroc, signifiant à tout visiteur que la ville était défendue et organisée.
Deux portes structuraient les accès à la kasbah : Bab al-Mashwar, qui donnait sur le palais du XVIe siècle, et Bab al-Qasbah, aujourd'hui connue sous le nom d'arche d'Ahfir. La façade de la citadelle se composait de trois tours distinctes reliées par un mur et une partie d'une passerelle piétonne utilisée pour les visites d'inspection périodiques. Parmi ces tours se distingue la tour Dalli, décorée d'arches en forme de croissants de brique, ornement qui dit l'ambition esthétique des bâtisseurs au-delà de leur seul souci défensif. L'harmonie entre les styles marocain et andalou se lisait dans l'ensemble : des murailles épaisses et des tours de formes variées, certaines rectangulaires, d'autres carrées, selon l'emplacement et la fonction de chacune. La kasbah de Tétouan est inscrite dans ce courant architectural qui fait du nord du Maroc un espace de synthèse entre l'héritage de la construction islamique marocaine et l'apport des maîtres artisans venus de Grenade, de Cordoue et de Séville.
Le temps et l'expansion urbaine furent les premiers facteurs d'affaiblissement de la fonction originelle de la kasbah. Dès les XVIe et XVIIe siècles, la croissance rapide de Tétouan, ville dont l'historien Muhammad Daoud dit qu'elle est "née toute formée" sous l'impulsion des Andalous, finit par entourer la citadelle de toutes parts. La kasbah se retrouve progressivement au cœur de la ville au lieu d'en être l'angle protégé. Son nom disparaît alors des récits politiques et militaires de Tétouan, signe qu'elle a perdu sa fonction de premier plan pour devenir un monument parmi d'autres dans le tissu urbain dense de la médina.
L'occupation espagnole de Tétouan lors de la Guerre d'Afrique de 1859-1860 infligea des dommages supplémentaires à la kasbah et à l'ensemble du patrimoine de la médina. MapNews documente que lors de cette occupation, la mosquée de la Kasbah fut convertie en entrepôt de stockage de céréales, profanation symbolique d'un lieu de culte millénaire. D'autres mosquées de Tétouan subirent des transformations similaires ou plus radicales. L'installation du siège de la Résidence générale espagnole dès 1913, au tout début du Protectorat, dissimula davantage la kasbah derrière ce nouveau bâtiment colonial, l'enfouissant au cœur de la vieille ville, cachée à ceux qui ne savaient pas la chercher. Après l'indépendance en 1956, ce bâtiment colonial devint le palais royal de Tétouan, et la kasbah continua sa vie discrète dans les ruelles qui l'entourent.
Ce que les murs qui subsistent racontent encore aujourd'hui, c'est la résistance du patrimoine face aux siècles. Des tours vides, des sections transformées en habitations privées, des ruelles qui traversent ce qui fut un espace militaire fermé : la kasbah de Tétouan vit sa vieillesse dans ce morcellement, mais elle ne disparaît pas. L'inscription de la médina de Tétouan au patrimoine mondial de l'UNESCO le 6 décembre 1997 (dossier n°837) lui a apporté une protection juridique internationale. L'UNESCO y reconnaît explicitement "une ville fortifiée sur la côte méditerranéenne" dont "l'essor à partir du début du XVIIe siècle se reflète dans ses fortifications, son architecture, synthèse des cultures marocaine et andalouse, et son tissu urbain." La kasbah est au cœur de cette synthèse que l'UNESCO reconnaît comme exceptionnelle.
En 2026, l'année où Tétouan est désignée Capitale méditerranéenne de la culture et du dialogue aux côtés de Matera, distinction annoncée le 28 novembre 2024 à Barcelone par l'Union pour la Méditerranée et la Fondation Anna Lindh, la kasbah de la médina demeure ce qu'elle a toujours été : le point de départ. Avant la Tétouan des réfugiés andalous, il y avait une forteresse mérinide. Avant la renaissance de la ville à la fin du XVe siècle, il y avait des fondations qui attendaient. Ali al-Manzari a construit Tétouan sur sept siècles de mémoire. Et cette mémoire, pour qui sait regarder les pierres, est encore là.







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