DRAPEAU DU MAROC, HISTOIRE, ORIGINE ET SIGNIFICATION

Un drapeau n'est jamais seulement un morceau d'étoffe mais il y a un récit. Un récit de ce qu'un peuple a décidé de montrer au monde sur qui il est, d'où il vient et ce qu'il croit. Le drapeau du Maroc, rouge sang frappé en son centre d'une étoile verte à cinq branches, est l'un des symboles nationaux les plus anciens et les plus cohérents de tout le monde arabe et islamique. Ses racines remontent à plus d'un millénaire, à des dynasties qui ont fait du rouge la couleur de leur sang prophétique et de leur puissance militaire, bien avant que les puissances coloniales ne posent le pied en Afrique du Nord.
Pour comprendre pourquoi le Maroc est rouge, il faut remonter aux fondements de sa tradition dynastique. La couleur rouge dans la symbolique marocaine est le résultat d'une accumulation de significations qui traversent les siècles et les dynasties. Les Chérifs de La Mecque, gardiens des lieux saints de l'islam, utilisaient le rouge comme couleur de distinction depuis les premiers siècles de l'ère islamique. Pour les dynasties marocaines qui revendiquaient une descendance directe du Prophète Mohammed ﷺ, adopter cette couleur était à la fois une affirmation de légitimité spirituelle et une déclaration d'identité.
Sous les Almoravides, à partir de 1056, Youssef Ben Tachfine, le fondateur de cette première grande empire marocain qui allait s'étendre jusqu'en Andalousie, est le premier à donner à la bannière militaire un caractère proprement marocain, comme le note la tradition historiographique. Les bannières de cette époque, portées en tête des armées, étaient des pièces de soie levées lors des grandes occasions et des batailles, ornées de versets coraniques. Leur couleur fondamentale était le rouge.

Les Almohades (1121-1269), qui succèdent aux Almoravides, affinent cette tradition en lui donnant une dimension symbolique plus élaborée. Selon les sources de la vexillologie marocaine, le drapeau almohade arborait un fond rouge représentant "le sang versé pour la religion", frappé d'un échiquier central, symbole médiéval de la dialectique et de la victoire des arguments de l'islam. Ce drapeau à fond rouge est donc l'héritier direct d'une tradition qui précède de plusieurs siècles toute présence européenne au Maroc.
Avec l'avènement de la dynastie alaouite en 1666, sous Moulay Rachid, le rouge s'affirme définitivement comme la couleur dynastique par excellence. Les Alaouites sont des descendants directs du Prophète Mohammed ﷺ par sa fille Fatima et son gendre Ali, ce que l'on désigne par le titre de Chérif. Le rouge, couleur des Chérifs de La Mecque, devient ainsi non seulement la couleur d'une famille régnante, mais l'expression chromatique d'une légitimité prophétique que les sultans alaouites, qui règnent encore aujourd'hui, portent dans leur titre même de Commandeur des croyants.

Le drapeau alaouite de cette période est un champ rouge uni, parfois accompagné d'une bordure faite de triangles rouges et blancs et de deux épées croisées, selon les variantes d'époque. Une source remarquable confirme l'ancienneté et l'authenticité de ce symbole rouge : en 1781, les Piemontese Chronicles, chronique historique italienne, rapportent qu'un navire "battant drapeau rouge et deux ciseaux blancs" entra dans le port de Villafranca (aujourd'hui Villefranche-sur-Mer, sur la Côte d'Azur française). Le navire provenait du Royaume du Maroc. Ce document d'archive confirme qu'au moins depuis la fin du XVIIIe siècle, le rouge est bien la couleur internationale reconnue des vaisseaux marocains.
Vers 1895, le drapeau est simplifié pour devenir un champ rouge entièrement uni, sans ornement central, la forme sous laquelle il est identifié dans les traités et les relations diplomatiques de l'époque. C'est ce drapeau rouge uni que les navires marchands marocains arboraient dans les ports méditerranéens et atlantiques.
C'est ici que la question la plus discutée de l'histoire du drapeau marocain se pose : qui a créé le drapeau tel qu'on le connaît aujourd'hui ? La réponse exige une lecture précise du contexte historique et des documents primaires.

Le 17 novembre 1915 (correspondant au 9 Moharrem 1334 dans le calendrier islamique), le Sultan Moulay Youssef signe un dahir, décret royal, "portant description du nouveau drapeau de l'Empire." Ce texte est publié huit jours plus tard dans le Bulletin officiel de l'Empire chérifien (Protectorat de la République française au Maroc), numéro 162, daté du 29 novembre 1915, accessible aux archives de la Bibliothèque nationale de France sur Gallica. C'est le document primaire de référence, la source originale et irréfutable.
Le texte du dahir stipule que le drapeau du Maroc sera désormais "rouge frappé en son centre d'une étoile verte à cinq branches." La raison pratique évoquée dans le préambule du dahir est liée à la nécessité de distinguer le pavillon marocain des autres pavillons rouges utilisés en mer, notamment par la marine française et d'autres nations maritimes, dans un contexte de Première Guerre mondiale où la confusion des pavillons pouvait avoir des conséquences graves. Ce document est contresigné par le Comte de Saint-Aulaire, ministre plénipotentiaire délégué à la Résidence générale, pour lui permettre d'être publié au Bulletin officiel du Protectorat, mais la décision et le sceau sont ceux du Sultan.

La question de la responsabilité historique de ce texte est nuancée. Comme le relève l'historien Nabil Mouline, cité dans l'enquête "La fabuleuse histoire des drapeaux marocains", "même si le Maroc était sous protectorat, le dahir instituant le drapeau rouge et vert, la maison alaouite a toujours cherché à s'en distinguer." Mouline ajoute que "la notion de l'emblème commençait à passer du symbole centré autour du sultan, à celui de la nation." Cette lecture dit quelque chose d'essentiel : le drapeau est le produit d'un mouvement de modernisation de l'État marocain, dans lequel les élites marocaines elles-mêmes voulaient doter le pays "des signes extérieurs d'un État moderne, dont un drapeau."
Simon Lévy, directeur du musée judéo-marocain de Casablanca, une figure intellectuelle majeure du patrimoine marocain, note quant à lui que "le dahir du 17 novembre 1915 est l'acte de naissance du drapeau marocain", tout en soulignant que certains aspects du texte officiel "escamotent une vérité historique essentielle : le drapeau marocain n'était pas d'un rouge uni, sans ornement, comme le sous-entend le dahir", c'est-à-dire que la tradition iconographique marocaine était bien plus riche avant 1915 qu'un simple champ rouge uniforme.

Notons un autre fait historiographique confirmé par la revue académique Mémoire Afrique du Nord (numéro de septembre 2017) dans son article consacré au centenaire du drapeau en 2015 : "C'est en effet le 17 novembre 1915 (19 Moharram 1334), en pleine Première Guerre mondiale, que le sultan Moulay Youssef signait un dahir, ou rescrit, portant description du nouveau drapeau de l'Empire." Le même article précise que "le dahir du 17 novembre est un des premiers textes se référant au Maroc comme une nation", et ce n'est pas la moindre de ses importances.
L'étoile verte à cinq branches qui trône au centre du drapeau marocain s'appelle en arabe خاتم سليمان, Khatam Sulaymane, le Sceau de Salomon. Suleiman (Salomon) est un prophète reconnu dans la tradition islamique, à qui Allah a accordé une sagesse et une puissance exceptionnelles. Son sceau, une étoile interlacée à branches entrecroisées, est un symbole de protection divine, de sagesse, de connexion entre le ciel et la terre, présent dans l'art islamique depuis les premiers siècles de l'islam.
Ce symbole n'est pas une invention de 1915 ni une importation européenne puisqu'il figurait déjà, sous sa forme hexagonale à six branches puis dans ses déclinaisons à cinq branches, sur les bannières militaires, les portails des médersas et les faïences des monuments islamiques marocains bien avant le protectorat. Dans sa forme pentagonale à cinq branches, il représente les cinq piliers de l'islam (la Chahada, la Salat, la Zakat, le Sawm et le Hadj), les cinq prières quotidiennes, et la connexion entre le Créateur et le Royaume. Selon l'article 4 de la Constitution du Royaume du Maroc de 2011, confirmant toutes les constitutions précédentes depuis 1962 : "Le drapeau du Royaume est rouge, frappé en son centre d'une étoile verte à cinq branches." Cette consécration constitutionnelle, décidée souverainement par le Royaume indépendant, dit mieux que tout argument que ce drapeau appartient au Maroc et à personne d'autre.

Le drapeau marocain obéit à des spécifications techniques d'une précision remarquable qui reflètent l'exigence avec laquelle le Royaume traite ses symboles nationaux. Le rapport d'aspect est de 2:3 (largeur sur longueur). Le rouge est un rouge vermillon spécifique, couleur historique des Alaouites. L'étoile verte est un pentagramme à branches entrelacées, dessinées en lignes droites se croisant de façon à créer l'effet d'un tressage, une technique dite d'entrelacement qui est aussi ancienne que l'art islamique lui-même.
Cruciale parmi ces spécifications : l'étoile doit être tissée directement dans le tissu du drapeau, et non imprimée ni brodée en appliqué, de sorte qu'elle apparaisse identiquement sur les deux faces du drapeau. Cette contrainte technique garantit l'authenticité et la permanence du symbole. Un point de l'étoile doit toujours pointer vers le haut. Au centre du drapeau est défini un cercle imaginaire dont le rayon est égal au tiers de la largeur du drapeau, dans lequel l'étoile s'inscrit.
Le dernier argument, et peut-être le plus décisif, contre la thèse d'un drapeau "imposé par la France", est celui du 2 mars 1956. Ce jour-là, quand le Maroc retrouve son indépendance et que SM le Roi Mohammed V rentre d'exil pour diriger un Maroc souverain, le drapeau rouge frappé de l'étoile verte à cinq branches est hissé partout dans le Royaume. Le Maroc aurait pu, comme d'autres pays fraîchement décolonisés, choisir un nouveau drapeau pour marquer la rupture avec la période du protectorat. Il ne l'a pas fait. Il a conservé et réaffirmé le drapeau de 1915 comme son symbole national, parce que ce drapeau n'était pas le symbole du protectorat. Il était le symbole du Sultanat, de la continuité alaouite, de l'appartenance islamique et de l'identité nationale marocaine millénaire.
Ce choix de continuité est un acte politique et symbolique d'une clarté absolue. Le drapeau rouge et vert du Maroc est marocain. Ses racines remontent aux Almoravides du XIe siècle, sa couleur porte la légitimité prophétique des Chérifs, son étoile dit la sagesse de Sulaymane et les cinq piliers de l'islam. Il a traversé les dynasties, les guerres, le protectorat et l'indépendance sans que son essence change. Parce que son essence est celle du Maroc lui-même.







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