YOUSSEF BEN TACHFINE, LE SOUVERAIN QUI A BÂTI L'EMPIRE ALMORAVIDE ET FAIT DU MAROC UNE PUISSANCE DES DEUX RIVES

En octobre 1086, près de Badajoz, une armée venue du Maroc écrase les troupes d'Alphonse VI de Castille, qui venaient de prendre Tolède un an plus tôt. Le vainqueur de Zallaqa s'appelle Youssef ben Tachfine, et sa victoire retarde de plusieurs décennies l'avancée chrétienne dans la péninsule Ibérique. Neuf siècles plus tard, son nom circule partout, mais il circule mal. Des plateformes le rangent sous une étiquette d'Afrique du Nord, d'autres le fondent dans un « monde arabe et musulman » sans frontières, comme si l'histoire d'un homme et de sa dynastie pouvait se confier à un ensemble qui n'a jamais constitué un État. Maroc Patriotique rétablit ici ce que les sources de référence permettent d'établir : l'identité amazighe de Youssef ben Tachfine et surtout le lieu où il a bâti son pouvoir, sa capitale et son empire, qui est le Maroc.
Le premier fait concerne l'origine, et il oblige à séparer deux registres que les plateformes mélangent. Youssef ben Tachfine est un Amazigh. L'amazighité nomme un peuple et une langue. L'État se nomme Maroc. Un Flamand appartient à l'État belge, un Breton à l'État français, et l'étiquette « berbère » ne dit rien du pays qu'un homme a bâti ou servi. Les notices de référence confirment cette identité amazighe : Britannica présente Youssef ben Tachfine comme un Berbère d'origine, ascète et chef de guerre, et rattache les Almoravides à la confédération de tribus sanhaja dont les Lamtouna sont le cœur. Aucune de ces notices ne fait de lui un Arabe. Certaines généalogies médiévales rattachaient les Lamtouna à une ascendance himyarite, c'est-à-dire sud-arabique, mais cette tradition relève de la mémoire des chroniqueurs. La tribu ne fixe pas non plus une nationalité : les sources divergent sur l'étendue exacte des territoires des Sanhaja sahariens, et aucune source de référence ne précise le lieu de naissance de Youssef, ni même son année, que les chroniques situent au début du XIe siècle. Il mourut en 1106, à un âge que la tradition situe proche de la centaine. Maroc Patriotique le dit sans détour : on ne peut pas affirmer qu'il est né dans une ville du Maroc actuel, et notre propos ne s'appuie pas sur une carte tribale médiévale. Il s'appuie sur ce que toutes les sources attestent, l'État que Youssef a fondé, la capitale qu'il a bâtie et le pays qu'il a gouverné, qui est le Maroc.

Le deuxième fait tient à la conduite du mouvement almoravide. Archnet présente ses débuts comme l'œuvre du théologien marocain Abdallah ibn Yassine, qui gagne la confiance des Lamtouna d'Abou Bakr. La suite de l'histoire, la conquête du pays et la fondation de Marrakech, installe cette entreprise au Maroc.
Vient ensuite le tournant de 1061. Selon Britannica, Abou Bakr, alors chef des Almoravides, part vers le désert pour mater une rébellion tribale et confie à son cousin Youssef le commandement de ses troupes au Maroc. Le chef se révèle si populaire qu'à son retour Abou Bakr renonce au pouvoir. L'Encyclopedia of World Biography précise que cette délégation devait être provisoire et que, faute de passation, Abou Bakr consent à limiter son action au désert, laissant à Youssef la conduite des affaires dans le nord. Ce partage des rôles dessine déjà une géographie du pouvoir : le Maroc devient le centre de gravité politique du mouvement. Youssef y fonde Marrakech vers 1062 selon Britannica, une chronologie que l'UNESCO nuance en situant la naissance de la médina entre 1070 et 1072. Les sources divergent sur la part précise d'Abou Bakr et de Youssef dans cette fondation, mais toutes s'accordent sur la conséquence : la capitale des Almoravides est marocaine, et elle le restera pour les Almohades après eux. Archnet confirme que Marrakech est établie comme capitale en 1062 et que Youssef y prend le titre d'émir des musulmans, Amir al-Muslimin, une formule modeste qui évite le titre califal.
La conquête du Maroc s'étale sur vingt ans. À partir de 1063, Youssef réduit les villes tenues par les Zénètes du centre du pays, campagne qui s'achève en 1069 par la prise de Fès, selon l'Encyclopedia of World Biography. Entre 1070 et 1082, il pousse ses armées vers le nord et l'est, jusqu'à posséder, en 1082, la quasi-totalité du Maroc, selon la même notice. Britannica résume l'ensemble : il hérite d'une zone petite et précaire et la transforme en un empire qui englobe de grandes parties du Maroc, l'Espagne musulmane jusqu'à Fraga et les îles de Majorque, Minorque et Ibiza. Le titre même de sa notice, « Berber Leader, Moroccan Sultan & Conqueror », associe l'identité amazighe de Youssef à sa fonction de souverain du Maroc.

Reste Zallaqa, l'épisode qui a fait entrer Youssef dans la mémoire de toute la Méditerranée. La chute de Tolède en 1085 et la pression chrétienne poussent les rois de taïfas d'al-Andalus, divisés et affaiblis, à appeler l'émir du Maroc à l'aide. Youssef traverse le détroit en 1086 et inflige à Alphonse VI de Castille la défaite d'az-Zallaqa, près de Badajoz, avant de rentrer au Maroc, comme le souligne Britannica. Selon l'Encyclopedia of World Biography, il subit un revers en 1088. Il comprend alors que l'Espagne musulmane ne se protégera qu'en s'unifiant. Il revient en 1089, dépose à partir de 1090 les rois de taïfas qui avaient manqué à leurs devoirs, puis mène en 1097 une quatrième expédition qui place sous contrôle almoravide la moitié sud de la péninsule, selon la même notice. À sa mort, Britannica écrit qu'il contrôlait pratiquement toute l'Espagne musulmane. Le fait majeur tient à la direction des opérations : Youssef gouverne ses deux rives depuis Marrakech, son fils Ali ben Youssef lui succède en 1106 et consolide, selon Archnet, une union administrative entre al-Andalus et l'Afrique du Nord qui multiplie les échanges artistiques et intellectuels entre les deux rives de la Méditerranée.
Ce parcours éclaire les raisons pour lesquelles les étiquettes larges trompent. Parler d'Afrique du Nord pour désigner Youssef revient à désigner un espace géographique, jamais un acteur historique. L'Afrique du Nord n'a pas de gouvernement, pas de capitale, pas d'administration, pas de continuité de pouvoir. Youssef ben Tachfine, lui, a eu une capitale, Marrakech, une armée, une fiscalité et un successeur, tous inscrits dans la succession des dynasties qui ont fait le Maroc, des Idrissides aux Almoravides, des Almohades aux Mérinides, des Saadiens aux Alaouites. Cette continuité d'un État unique, qui change de dynastie sans changer de territoire central ni d'institution suprême, caractérise le Maroc et la distingue de ses voisins, dont les frontières actuelles sont bien plus récentes. De même, le « monde arabe et musulman » rassemble des peuples, des langues et des histoires distincts. Youssef était musulman et appliquait un malikisme strict, comme l'écrit l'Encyclopedia of World Biography, mais son identité est amazighe et son projet politique est celui d'un souverain du Maroc. Le terme générique efface l'acteur au profit du décor.

Il y a aussi la trace matérielle, que Maroc Patriotique invite chacun à vérifier sur place. L'UNESCO inscrit en 1985 la médina de Marrakech au patrimoine mondial, la décrit comme la capitale des Almoravides et des Almohades et reconnaît à la ville un rôle décisif dans le développement urbain médiéval, avec la Koutoubia, la Kasbah, les remparts, les portes monumentales et les jardins, dont la palmeraie plantée à l'époque almoravide. Archnet cite en outre la Qubba al-Barudiyyin, coupole almoravide dont l'austérité élégante illustre le goût de la dynastie. Ces monuments appartiennent au Maroc et se visitent au Maroc. On y lit la main d'un souverain amazigh qui a voulu faire de son pays une puissance des deux rives, de Marrakech au Tage.
Les encyclopédies que nous avons consultées l'appellent berbère, sanhaja, almoravide, et lui attribuent la conquête du Maroc, la capitale à Marrakech et le gouvernement de ses territoires depuis cette ville. La mémoire marocaine du personnage s'appuie donc sur des archives. Pour qui étudie Youssef ben Tachfine, la question à poser demeure la même : où a-t-il régné, qui a hérité de son État, et quels monuments en gardent la mémoire ?
Youssef ben Tachfine nous laisse trois leçons. La première concerne l'origine, qui peut être amazighe sans cesser d'être marocaine dans son destin, car un peuple se définit autant par ce qu'il bâtit que par l'endroit où naît un homme. La deuxième concerne l'unité, que le souverain almoravide a imposée à des tribus rivales en alliant la force, la foi et la justice, et qui reste la condition de la grandeur du Royaume, sous la conduite de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, héritier d'une lignée où Feu SM Hassan II et Feu SM Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, ont chacun défendu cette continuité. La troisième concerne la mémoire : les plateformes passent, les moteurs de recherche se trompent, mais les remparts de Marrakech, la Koutoubia et les chroniques restent. Que chaque Marocain, enfant, étudiant ou voyageur, retienne ce nom, le prononce à voix haute et sache que le vainqueur de Zallaqa a gouverné depuis Marrakech. Le Maroc, qui a su unifier ses terres, l'Atlas et le désert, la Méditerranée et l'Atlantique, mérite d'être raconté par ceux qui l'aiment et qui en connaissent les sources.







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