LA CALOMNIE HISTORIQUE VISANT FEU SM HASSAN II

En octobre 2016, cinquante et un ans après les faits, un ancien chef du renseignement militaire israélien alors âgé d'environ quatre-vingt-dix ans livre à la presse de Tel-Aviv un récit spectaculaire, celui de Feu SM le roi Hassan II ayant fait enregistrer le sommet arabe de Casablanca de septembre 1965 pour en transmettre les bandes au Mossad. Aucune bande, aucune transcription, aucun document déclassifié n'a jamais confirmé ce récit. Les archives, elles, existent, et racontent une tout autre histoire.

Le récit remonte à un entretien accordé en octobre 2016 par Shlomo Gazit, né le 22 octobre 1926, à l'époque des faits chef du département recherche du renseignement militaire israélien, l'Aman. Relayé par la presse israélienne puis repris à l'international par le Times of Israel et par Ynetnews, Gazit affirme que le Royaume aurait autorisé la pose de micros dans l'hôtel casablancais où se tenait le sommet arabe de septembre 1965, et que les enregistrements, transmis à Tel-Aviv, auraient révélé le mauvais état de préparation de l'armée égyptienne. Il évoque une lettre que le patron du Mossad de l'époque, Meïr Amit, aurait adressée au Premier ministre Levi Eshkol, qualifiant l'opération de l'un des joyaux du renseignement israélien. Cette lettre, comme les enregistrements eux-mêmes, n'a jamais été montrée, exposée en archives ou publiée où que ce soit. Elle est décrite par des journalistes, jamais produite comme pièce.
C'est là que la logique doit primer sur la répétition. Un fait rapporté par cent rédactions reste, à la source, un fait raconté par un seul homme, un demi-siècle après l'événement, sans le moindre support matériel corroborant. Les historiens connaissent bien ce mécanisme, celui d'une affirmation initiale reprise sans vérification indépendante d'un article à l'autre, qui finit par acquérir dans l'opinion le statut d'un fait établi qu'elle n'a jamais eu. Le Times of Israel et Ynetnews présentent d'ailleurs eux-mêmes l'information comme provenant de Gazit et de lui seul, non comme une donnée croisée avec une source distincte. L'histoire, comme le droit, exige la pièce, le document, la trace vérifiable, pas seulement la vraisemblance ou le nombre de reprises. Soixante ans après les faits, dans un contexte où Israël comme les États-Unis ont déclassifié des pans entiers de leurs archives sur la période 1965-1973, aucune bande, aucune transcription, aucun rapport du renseignement militaire israélien mentionnant cette opération n'a été rendu public. Pour une opération présentée comme l'un des plus beaux coups de l'histoire du renseignement israélien, ce silence documentaire prolongé sur trois générations pèse lourd dans l'appréciation du dossier.
Le contenu réel du sommet de Casablanca, lui, est documenté et accessible. Réunissant douze chefs d'État arabes du 13 au 17 septembre 1965 à l'invitation de Feu SM le Roi Hassan II, la troisième conférence au sommet de la Ligue arabe débouche sur un texte que l'on peut lire intégralement aujourd'hui : le protocole de Casablanca, adopté le 10 septembre 1965 par le Conseil des ministres des Affaires étrangères arabes et conservé dans les archives officielles du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, consultable sur Refworld. Ce texte, en cinq articles, réglemente le droit au travail, la liberté de circulation et la délivrance de documents de voyage pour les réfugiés palestiniens résidant dans les pays de la Ligue arabe. Rien, dans ce document fondateur du sommet, ne relève de la stratégie militaire. Vingt ans plus tard, le communiqué final du sommet arabe extraordinaire de nouveau tenu à Casablanca en août 1985, transmis aux Nations unies par la mission permanente du Royaume et consultable dans les archives de l'ONU, confirme rétrospectivement que la réunion de septembre 1965 avait pour socle l'adoption du Pacte de solidarité arabe, un texte diplomatique de cohésion interarabe, non un plan de bataille.
Un document américain déclassifié permet d'aller plus loin encore. Il figure dans la collection officielle Foreign Relations of the United States tenue par le Bureau de l'historien du Département d'État, consultable sur history.state.gov. Il s'agit d'une note confidentielle rédigée dans la semaine même du sommet par Robert Komer, conseiller du Conseil de sécurité nationale, à l'attention du président Lyndon Johnson. Komer y dresse, sur la base de ses propres rapports clandestins, c'est-à-dire de canaux de renseignement américains totalement indépendants d'Israël, un compte rendu précis du sommet : un communiqué final jugé modéré, qui évite toute position dure contre les intérêts américains au Vietnam, au Congo, ou sur la présence d'une base américaine en Libye, une discussion sur le détournement des eaux du Jourdain où les Arabes, selon ses termes, se contentent d'un hommage de façade tout en concentrant leurs efforts sur la défense militaire des ouvrages, une pression sur le roi Hussein de Jordanie pour qu'il s'équipe en avions de combat. Un détail mérite surtout d'être souligné : Komer rapporte que le président égyptien Gamal Abdel Nasser s'est montré à Casablanca partisan d'une position restreinte, affirmant qu'aucune action militaire contre Israël n'était possible dans un avenir proche. Cette évaluation de l'état de préparation égyptien, Washington la tenait de ses propres sources, quelques jours seulement après le sommet, sans avoir eu besoin d'un quelconque enregistrement marocain. Le prétendu secret que Feu SM le roi Hassan II aurait, seul, livré au Mossad n'en était donc pas un pour les services occidentaux qui suivaient déjà la région à l'époque.
Le dossier prend un relief supplémentaire lorsqu'on le confronte au comportement réel de Feu SM le Roi Hassan II dans les années qui suivent. Huit ans après le sommet de Casablanca, lors de la guerre du Kippour d'octobre 1973, le Royaume envoie une brigade blindée sous les ordres du général Sefrioui combattre aux côtés des forces syriennes sur le plateau du Golan, où l'équipage marocain du char d'Ahmed Ashan détruit un blindé israélien Sho't Kal, devenant, selon le récit détaillé qu'en donne l'historien militaire Laurent Touchard, le premier équipage arabe à engager directement les forces israéliennes sur ce front. Au total, cinq mille cinq cents hommes sont mobilisés vers le Golan et l'Égypte. Cet effort se poursuit et se renforce à mesure que la guerre avance : une note d'analyse de la CIA datée du 13 octobre 1973 et déclassifiée sous le titre Arab-Israeli Hostilities: Two Scenarios, consultable dans le Reading Room de l'Agence, recense noir sur blanc, dans sa section consacrée au soutien apporté par les autres pays arabes, que « les Marocains ont annoncé qu'ils enverraient encore environ 2 500 hommes supplémentaires au combat », aux côtés de contributions similaires venues d'autres pays arabes. Un rapport de la CIA daté du 8 octobre 1973, cité dans la même enquête, souligne le mécontentement de Feu SM le roi Hassan II devant le soutien diplomatique apporté par Washington à Israël, et les analystes américains redoutent alors des représailles anti-américaines au Maroc, jusqu'à désigner la base de Kenitra comme cible potentielle si jamais un désastre frappait la brigade marocaine engagée contre Tsahal. Il est difficile de concilier ce tableau, celui d'un roi dont les propres troupes meurent en combattant Israël et dont l'irritation contre le parrain américain d'Israël est notée par la CIA elle-même, avec celui d'un souverain qui aurait, huit ans plus tôt, livré à ce même État les clés de sa victoire militaire.

Cette continuité se prolonge bien au-delà de 1973. En 1979, lors de la dixième conférence des ministres des Affaires étrangères des pays islamiques tenue à Fès, la présidence du Comité Al-Qods, organe chargé au sein de l'Organisation de la Coopération islamique de la défense du statut de Jérusalem, est confiée à Feu SM le Roi Hassan II, une responsabilité que rappelle un rapport de l'agence Bayt Mal Al-Qods Acharif. Le Souverain conserve cette présidence jusqu'à son décès en 1999, avant qu'elle ne soit transmise à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste. Un demi-siècle de constance dans la défense de la cause palestinienne et du statut de Jérusalem, salué par les instances islamiques elles-mêmes, ne se raconte pas de la même bouche que celle d'une trahison ponctuelle et clandestine survenue en 1965.
Les archives aujourd'hui consultables racontent une tout autre histoire que celle de l'accusation portée contre Feu SM le Roi Hassan II. Ce que documentent, avec précision et de manière croisée, les archives nord-américaines déclassifiées, les Nations unies et la presse spécialisée en histoire militaire, c'est un sommet de Casablanca consacré à la solidarité arabe et au sort des réfugiés palestiniens, un roi jugé à Washington même comme hostile au parti pris américain pour Israël, et des soldats marocains tombés sur le plateau du Golan aux côtés de leurs frères syriens. L'histoire ne se construit pas sur la répétition d'un récit sans pièce à l'appui, fût-il repris cent fois. Elle se construit sur le document que l'on peut montrer, la date que l'on peut vérifier, l'archive que l'on peut ouvrir. Sur ce terrain, celui des faits vérifiables, le Maroc n'a rien à redouter. Son roi a présidé pendant vingt ans le combat islamique pour Jérusalem, envoyé ses soldats mourir contre Israël sur le Golan, et laissé un dossier diplomatique que Washington lui-même jugeait, à l'époque, hostile aux intérêts de l'État hébreu. Face à une calomnie construite sur l'absence de preuves, la meilleure réponse reste celle-ci : montrer les siennes.







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