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400 000 SUPPLÉTIFS MAROCAINS DANS LA GUERRE DU RIF, AUTOPSIE D'UN CHIFFRE SANS ARCHIVES

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400 000 SUPPLÉTIFS MAROCAINS DANS LA GUERRE DU RIF, AUTOPSIE D'UN CHIFFRE SANS ARCHIVES

Un chiffre se répand en boucle sur les réseaux sociaux et dans les forums de la sphère algérienne depuis des années : 400 000 supplétifs marocains auraient pris part à la guerre du Rif pour combattre Abdelkrim El Khattabi aux côtés de la France en 1925. Présenté comme un fait établi, ce nombre est mobilisé pour dresser une région du Maroc contre son propre pays, opposer les Rifains à la monarchie et insinuer que le Maroc aurait trahi l'un de ses propres héros. La propagande fonctionne par répétition et par défaut de contre-enquête. Il est temps de poser les questions que ses propagateurs refusent de poser.


Le chiffre de 400 000 supplétifs marocains ayant participé à la guerre du Rif contre Abdelkrim El Khattabi en 1925 circule sur les réseaux sociaux, notamment dans des publications algériennes qui s'en servent pour discréditer le Maroc et sa monarchie. L'objectif étant de présenter l'histoire de la guerre du Rif comme une opposition entre les Rifains et le reste du peuple marocain et la monarchie, puis exploiter ce récit pour alimenter les tensions internes. Mais une accusation historique ne devient pas une vérité parce qu'elle est répétée des milliers de fois. Qui a établi ce chiffre, sur quels documents et à partir de quels relevés militaires ? C'est à ces questions que doivent répondre ceux qui présentent les 400 000 supplétifs comme un fait incontestable.


Les données démographiques disponibles donnent une idée de l'ampleur de cette affirmation. En 1926, les Annales de Géographie estimaient à environ 4,2 millions d'habitants la population du territoire marocain sous protectorat français, femmes et enfants compris. Les 400 000 supplétifs représenteraient donc un dixième de toute la population marocaine et presque la moitié des hommes en âge de combattre, ce qui semble absolument grotesque. Dans son étude sur les forces supplétives de l'armée française au Maroc, publiée en 2004, Jacques Frémeaux documente notamment les effectifs des méhallas : 1 200 hommes en juillet 1925 et 5 000 en août. Ces chiffres ne couvrent pas toutes les catégories de forces auxiliaires, mais ils ne permettent pas davantage de confirmer les 400 000 hommes avancés. Dans les références examinées, aucune documentation militaire vérifiable n'établit ce total. Ceux qui l'utilisent pour accuser le Maroc doivent produire les archives qui le justifieraient.



400 000 SUPPLÉTIFS MAROCAINS DANS LA GUERRE DU RIF, AUTOPSIE D'UN CHIFFRE SANS ARCHIVES

L'historien et journaliste Victor Barrucand, dans son ouvrage La Guerre du Riff publié dès 1927 et conservé à la Bibliothèque Nationale de France, est formel sur un point capital : le nombre de forces indigènes n'a jamais été précisément comptabilisé. Les auxiliaires tribaux marocains opéraient dans un cadre fragmenté, sans recensement centralisé, sous commandement militaire français. Ce que les sources militaires françaises permettent d'établir avec précision, c'est l'envergure globale de l'intervention franco-espagnole : selon le dossier pédagogique des Chemins de Mémoire du ministère français des Armées, Pétain disposait en août 1925 de l'ordre de 150 000 hommes sur le territoire, et lors de l'offensive coordonnée de septembre 1925, ce sont plus de 300 000 soldats français et espagnols confondus qui ont lancé deux attaques en tenaille contre les positions rifaines. Ces 300 000 incluaient des tirailleurs sénégalais, des spahis, des divisions prélevées sur l'armée du Rhin et des unités algériennes et tunisiennes de l'armée française, et non des supplétifs marocains présentés comme un bloc monolithique. Le chiffre de 400 000 supplétifs marocains n'est donc pas seulement invérifiable, il est arithmétiquement incompatible avec les données disponibles.


Cette affirmation est notamment associée à "Abdelkrim. Une épopée d'or et de sang", ouvrage publié en 1999 par Zakya Daoud, née Jacqueline David en Normandie en 1937. Arrivée au Maroc en 1958, elle obtient la nationalité marocaine en 1959. Dans un entretien accordé à Africultures en 2006, elle explique que son mari, Mohamed Loghlam, est né à Casablanca d'une mère marocaine et d'un père algérien. Son parcours journalistique est marqué par son engagement dans les milieux progressistes : elle cofonde en 1966 avec son mari la revue Lamalif, dont elle devient rédactrice en chef jusqu'à son interdiction en 1988. Son livre sur Abdelkrim paraît onze ans plus tard. Ces repères permettent de situer son parcours et ses engagements. Le parcours de Mohamed Loghlam apporte un autre élément de contexte politique. Le National Intelligence Survey de la CIA consacré à la société marocaine recense Maghreb Informations, journal publié par Loghlam à Casablanca, et le présente comme "reportedly linked to UMT and UNFP", autrement dit, signalé comme lié à l'Union marocaine du travail (UMT) et à l'Union nationale des forces populaires (UNFP), formation d'opposition au pouvoir royal sous feu Sa Majesté le Roi Hassan 2. Zakya Daoud a également collaboré avec Benjamin Stora, historien français dont les travaux sur la mémoire de la colonisation privilégient systématiquement le récit algérien, et dont le rapport de 2021 commandé par Emmanuel Macron sur la réconciliation mémorielle franco-algérienne a suscité de vives critiques dans les milieux pieds-noirs, harkis et historiens français pour son déséquilibre. Ces éléments éclairent l'environnement politique et intellectuel entourant les auteurs, tandis que la validité du chiffre doit être évaluée à partir des documents historiques qui permettraient de l'établir.


En 1925, sous le règne de Moulay Youssef, père de feu Sa Majesté le Roi Mohammed 5, le Maroc était un protectorat français. La Résidence générale détenait le pouvoir militaire déterminant, tandis que les officiers français encadraient les formations auxiliaires. Présenter cette période comme une guerre opposant simplement le Maroc aux Rifains revient à effacer la réalité du système colonial et les rapports de pouvoir qui le caractérisaient. Abdelkrim El Khattabi mena une résistance majeure contre la domination espagnole, puis contre l'intervention française, il a par ailleurs bénéficié de ralliements tribaux au-delà de son noyau initial. Son combat témoigne de la volonté de défendre la terre marocaine face aux ambitions coloniales et il ne saurait être détourné pour faire des Rifains les adversaires de leur propre patrie. C'est précisément ce détournement qui pose problème dans les publications qui exploitent aujourd'hui cet épisode. L'héritage d'Abdelkrim appartient à l'histoire nationale marocaine, et non à ceux qui voudraient s'en servir pour dresser une région contre le reste du Royaume. La fierté rifaine n'est pas incompatible avec l'attachement au Maroc, pas plus que la mémoire de la résistance ne justifie une accusation collective contre la monarchie. Les Marocains n'ont pas à choisir entre leur identité régionale et leur appartenance nationale : l'histoire du Rif est une composante de l'histoire du Maroc, et nul ne peut légitimement la confisquer pour alimenter des divisions.



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Ce point mérite d'être développé à l'aune de ce que les historiens académiques établissent sur la nature même du conflit. David S. Woolman, dans Rebels in the Rif: Abd el Krim and the Rif Rebellion (Stanford University Press, 1968), ouvrage de référence en langue anglaise sur la question, rappelle qu'Abdelkrim avait constitué un État rifain proclamant son indépendance non seulement vis-à-vis de l'Espagne et de la France, mais en rupture explicite avec l'autorité du Sultan Mohammed Youssef. Dès lors, les tribus qui restaient fidèles à la légitimité sultanienne n'étaient pas des traîtres à leur identité marocaine : elles défendaient l'intégrité du pouvoir marocain légitime dans le cadre contraint d'un protectorat où la France décidait en dernier ressort des opérations militaires. La distinction est fondamentale : un soldat marocain enrôlé sous commandement français dans une méhalla de 1 200 hommes en juillet 1925 n'est pas la même chose que 400 000 volontaires marocains levés pour trahir un héros national. Cette confusion est précisément le mécanisme de la désinformation : diluer les différences de nature pour produire une accusation maximale.


La méthode employée pour propager ce chiffre suit une logique documentée dans les études sur la propagande d'État. Elle consiste à extraire un conflit colonial de son contexte, à effacer le rôle du colonisateur qui commandait réellement les opérations, à construire une opposition fictive entre deux composantes d'un même peuple, et à projeter cette opposition sur le présent pour alimenter des tensions réelles. Le Rif de 1925 est particulièrement vulnérable à cette manipulation parce que la région a une identité forte et parce que la guerre y a laissé des traces profondes. Utiliser ce passé pour insinuer que le Royaume du Maroc est structurellement ennemi de sa propre périphérie rifaine, c'est servir un objectif de déstabilisation qui n'a rien à voir avec la recherche historique. Les archives militaires françaises, conservées au Service Historique de la Défense sous les cotes 3 H 105 et 2 C 35, sont publiquement accessibles. Ceux qui affirment 400 000 supplétifs n'en ont produit aucune page.


400 000 SUPPLÉTIFS MAROCAINS DANS LA GUERRE DU RIF, AUTOPSIE D'UN CHIFFRE SANS ARCHIVES
Feu SM le Roi Mohammed V avec Feu Mohamed Ben Abdelkrim Al Khattabi, Rahimahom Allah رحمهم الله

Que les auteurs et relais de cette désinformation appartiennent au courant identitaire rifain de la diaspora ou à l'écosystème de propagande algérien, leur cible est la même : l'unité du Maroc. La meilleure réponse à cette tentative de confiscation de l'héritage d'Abdelkrim vient de sa propre famille. Aïcha El Khattabi, fille du leader rifain, a déclaré publiquement en mai 2017 que ni elle ni son père ne se sont jamais opposés à l'unité nationale marocaine. Dans un entretien recueilli par le média Kawaliss et relayé par Maroc Patriotique, elle affirmait que les populations du Rif sont "pleinement intégrées au Royaume", que l'héritage de son père ne saurait servir un projet séparatiste et qu'elle-même avait accueilli SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, avec fierté. Quant à Abdelkrim El Khattabi lui-même, ses mémoires désignent la République du Rif comme des "juntes administratives locales" organisées pour coordonner la résistance coloniale, et devant la presse au Caire, il avait déclaré sans ambiguïté : "Je serai toujours fidèle au Sultan du Maroc." Ceux qui instrumentalisent sa mémoire pour fabriquer un récit séparatiste trahissent à la fois la vérité historique et la volonté explicite de l'homme lui-même.


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La réponse d'Alger à ce rappel est éloquente par sa contradiction. En mai 2021, les autorités algériennes ont classé le Mouvement pour l'Autodétermination de la Kabylie (MAK) comme "organisation terroriste", interdisant toute revendication identitaire kabyle sur leur propre territoire. Simultanément, ces mêmes autorités ont ouvert les portes d'Alger à un "Parti national rifain" et à un soi-disant "Bureau de représentation du Rif" installé dans la capitale algérienne, dont les membres ont diffusé publiquement une vidéo en mars 2024 pour annoncer leur implantation, avec le soutien affiché des autorités algériennes, et ont déclaré vouloir "renforcer la relation qui unit les peuples rifain et algérien". Cette asymétrie résume l'intégralité de la démarche : ce qui est interdit chez soi est encouragé chez le voisin. Maroc Patriotique avait documenté comment cette structure s'inscrit dans une stratégie de déstabilisation du Royaume que la résolution de l'Assemblée Générale des Nations Unies 36/103 de 1981, sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, interdit formellement. Soutenir des groupes dont l'objectif déclaré est de fragmenter un État souverain est une violation du droit international, quelle que soit l'identité de l'État qui s'y livre.


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La fille de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi, Feue Aïcha El Khattabi avec SM le Roi Mohammed VI.

Il ne reste rien de solide derrière ce chiffre, sinon sa puissance de répétition sur les réseaux et l'intention de ceux qui le propagent. L'histoire du Rif mérite mieux que d'être réduite à un outil de propagande anti-marocaine. Abdelkrim El Khattabi est une figure de la résistance marocaine à la colonisation, et à ce titre il appartient à tous les Marocains, de Nador à Agadir, de Fès à Laâyoune. Sa fille l'a dit. Ses propres écrits le confirment. Les archives militaires françaises le montrent. Le détourner pour opposer une région à son Roi et à son Royaume est une falsification que les faits, les archives et la parole même de sa famille permettent de démontrer sans équivoque.

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