CRISE DE L'EAU EN ALGÉRIE, CITERNES, COUPURES ET RETARD STRUCTUREL, ENQUÊTE CHIFFRÉE

Durant cet été, le 27 juillet 2026, une fuite sur une canalisation de 400 millimètres prive la commune de Draria, à Alger, de toute alimentation en eau potable. Une semaine plus tôt, sept communes de l'Est algérois subissaient le même sort, faute d'électricité pour faire tourner les stations de pompage. La capitale d'un pays qui exporte du gaz vers l'Europe entière n'arrive plus à remplir ses robinets, alors que le thermomètre y dépasse régulièrement les 49 degrés. Ce paradoxe n'est pas né cet été. Il trouve sa source dans deux trajectoires politiques opposées, engagées voici plus d'un demi-siècle de part et d'autre d'une même frontière.
Dès le milieu des années 1960, Feu SM le Roi Hassan II fait du stockage de l'eau un pilier de souveraineté nationale, comme le rappelle le ministre de l'Équipement et de l'Eau Nizar Baraka, cité par la MAP, qui attribue au Royaume une gestion de l'eau rendue possible par « la politique hydro-agricole clairvoyante, initiée par Feu Sa Majesté Hassan II que Allah ait Son âme, une politique poursuivie et développée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Allah L'Assiste ». Le principe est simple sur le papier, redoutable dans son exécution : chaque année, un nouveau barrage doit sortir de terre, indépendamment des aléas politiques ou budgétaires du moment. Six décennies plus tard, le résultat parle de lui-même. Le Royaume compte aujourd'hui 140 grands barrages pour une capacité de stockage dépassant 17,6 milliards de mètres cubes, complétés par plusieurs milliers de forages et de puits, selon les données publiées par la Banque mondiale. Cette infrastructure irrigue près de 1,5 million d'hectares et a permis, souligne l'institution, de sécuriser l'approvisionnement des populations en eau potable tout en développant une agriculture moderne à grande échelle.
De l'autre côté de la frontière, la trajectoire fut longtemps inverse. En 1962, au moment de l'autodétermination, l'Algérie ne compte que 14 barrages en exploitation sur l'ensemble de son territoire, selon les données rassemblées par des chercheurs de l'École nationale supérieure d'hydraulique et publiées sur la plateforme scientifique algérienne ASJP-CERIST. Il faudra attendre 2015 pour que ce nombre atteigne 75 unités, et le volume d'eau régularisé par ces ouvrages ne passe de 1,6 à 5 milliards de mètres cubes qu'entre 2000 et 2015, soit près de quarante ans après le départ de la France. Le rattrapage, réel depuis le début des années 2000, reste tardif : l'Agence nationale des ressources hydrauliques annonçait encore en 2023 vouloir porter la capacité de mobilisation des 80 barrages du pays de 8,3 à 9 milliards de mètres cubes en 2024, avec un objectif de 12 milliards à l'horizon 2030, selon les propos de son directeur général Mehdi Akkad rapportés par l'agence de presse officielle APS. Le même responsable reconnaissait, dans cette déclaration, un « déficit persistant » dans la couverture des besoins nationaux en eau.
Cette différence de calendrier n'a rien d'anodin lorsqu'on la replace dans le contexte régional. L'Afrique du Nord et le Moyen-Orient forment la région du globe la plus pauvre en eau douce renouvelable par habitant. Un rapport de la Banque mondiale publié en avril 2023 établit que la disponibilité en eau tombera sous le seuil absolu de pénurie, fixé à 500 mètres cubes par personne et par an, avant la fin de la décennie actuelle. L'institution évalue à 25 milliards de mètres cubes supplémentaires les besoins additionnels attendus chaque année d'ici 2050, un volume qui exigerait la construction de 65 usines de dessalement de la taille de la plus grande unité actuellement en service dans le monde. Un an plus tard, la même institution précisait que la région affichait, en 2023, une disponibilité moyenne de seulement 480 mètres cubes par personne, soit moins de 10 % de la moyenne mondiale, selon un second rapport publié en 2025. Aucun pays de la région n'échappe à cette contrainte physique. Le Maroc lui-même évolue sous ce seuil critique, avec une dotation tombée à environ 620 mètres cubes par personne et par an en 2020, contre plus de 2 500 mètres cubes dans les années 1960, selon une note technique de la Banque mondiale consacrée à la pénurie d'eau et aux sécheresses dans le Royaume. La différence entre les deux pays ne réside donc pas dans l'ampleur du défi climatique, comparable des deux côtés de la frontière, mais dans la précocité et la constance de la réponse institutionnelle qui lui a été apportée.
Cette contrainte structurelle pèse d'autant plus lourd sur l'Algérie qu'elle touche aussi les eaux souterraines, seconde ressource historique du pays. Une présentation de l'Agence nationale des ressources hydrauliques versée aux travaux de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture rappelle que le seuil mondial de référence pour le stress hydrique se situe à 1 000 mètres cubes par habitant, un repère que l'Algérie franchit à la baisse depuis plusieurs décennies, selon les données compilées par la FAO. Cette érosion continue de la disponibilité par habitant, conjuguée à une démographie qui a plus que doublé depuis 1962, explique pourquoi les efforts de rattrapage engagés depuis les années 2000, réels mais tardifs, peinent aujourd'hui à absorber le choc combiné du réchauffement climatique et de la croissance urbaine.

Sur le terrain, cette fragilité structurelle se traduit par une gestion au jour le jour que les autorités elles-mêmes qualifient d'urgence. Les coupures qui frappent Alger depuis le mois de juillet 2026 ne relèvent pas d'un accident isolé : elles s'enchaînent, semaine après semaine, dans des communes différentes, tantôt pour cause de panne électrique sur une station de pompage, tantôt pour une fuite sur une conduite principale. Cette instabilité chronique a fini par transformer la citerne domestique en équipement quasi obligatoire dans de nombreux foyers algérois, un marché parallèle qui prospère précisément parce que le réseau public ne parvient plus à garantir une distribution régulière. Durant l'été précédent, des tensions sociales localisées avaient déjà éclaté dans plusieurs villes de l'intérieur du pays face à des coupures prolongées, poussant le gouvernement à dépêcher des délégations ministérielles pour tenter d'apaiser une colère populaire de plus en plus difficile à contenir. Cette gestion de crise permanente, faite d'annonces rectifiées et de programmes de distribution révisés dans l'urgence, contraste avec la logique de planification pluriannuelle qui caractérise la politique hydraulique marocaine depuis Feu SM Hassan II, prolongée aujourd'hui par SM le Roi Mohammed VI à travers le programme national pour l'approvisionnement en eau potable et l'irrigation couvrant la période 2020-2027.
Le paradoxe le plus frappant reste sans doute celui des ressources. L'Algérie dispose des réserves de gaz et de pétrole parmi les plus importantes du continent africain, une manne financière qui aurait pu, en théorie, financer un rattrapage hydraulique accéléré comparable à celui opéré par les monarchies du Golfe. Or c'est précisément dans cette région du monde, où l'abondance énergétique côtoie la rareté hydrique, que la Banque mondiale situe les besoins les plus criants en dessalement. Le Maroc, dépourvu de telles rentes pétrolières, a fait de la contrainte hydrique une priorité budgétaire constante depuis six décennies, quand l'Algérie a longtemps privilégié d'autres secteurs, laissant le déficit d'infrastructures s'accumuler jusqu'à ce que la sécheresse et la démographie ne laissent plus de marge de manœuvre. Le résultat, aujourd'hui, tient en une image simple : des files de citoyens algérois faisant la queue avec des bidons sous une chaleur de 49 degrés, à quelques centaines de kilomètres d'un pays qui, sur la même bande climatique et sous les mêmes pressions démographiques, affiche un taux de couverture nettement supérieur de ses besoins en eau potable.
Ce dossier de l'eau dépasse la simple question technique des infrastructures. Il révèle deux conceptions de la souveraineté, l'une fondée sur l'anticipation patiente d'un risque connu depuis des décennies, l'autre rattrapée par une urgence qu'elle a trop longtemps sous-estimée. La politique des barrages voulue par Feu SM le Roi Hassan II n'était pas seulement un choix agricole ou économique, elle constituait un pari sur l'avenir, celui d'un pays qui refusait de laisser le climat dicter son destin. SM le Roi Mohammed VI, en prolongeant et en amplifiant cet héritage à travers l'autoroute de l'eau et les nouveaux programmes de dessalement, inscrit le Royaume dans la continuité de cette vision d'État. À l'heure où le stress hydrique s'impose comme l'un des grands défis du siècle pour toute l'Afrique du Nord, l'écart entre les deux trajectoires nationales rappelle une vérité simple et intemporelle : gouverner, c'est avant tout savoir prévoir. Le Maroc l'a compris avec cinquante ans d'avance. L'Algérie, aujourd'hui, en paie le prix au robinet.







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