L'ARGANIER, ARBRE ENDÉMIQUE DU MAROC, HISTOIRE ET SAVOIR-FAIRE
Dernière mise à jour : 6 oct.

Il résiste à des températures de 50 degrés, s'élève jusqu'à dix mètres, vit près de deux siècles et ne compte qu'un seul berceau reconnu au monde : le sud-ouest du Maroc. Consacré par l'UNESCO en 1998 puis en 2014, par la FAO en 2018 et par l'Assemblée générale des Nations unies en 2021, l'arganier est devenu l'un des arbres les plus distingués de la planète, alors même que sa densité a été divisée par trois en moins d'un siècle.

Argania spinosa (L.) Skeels appartient à la famille des Sapotacées, et la FAO précise qu'elle en est l'unique représentante présente au Maroc. L'Organisation des Nations unies la décrit comme l'espèce qui définit tout un écosystème forestier, l'arganeraie, riche en flore endémique et capable de résister à la rareté de l'eau, à l'érosion et à la pauvreté des sols. Ses feuilles et ses fruits constituent une réserve fourragère vitale pour les troupeaux, y compris en période de sécheresse, et son bois sert de combustible pour la cuisine et le chauffage. Cette alliance entre l'arbre et l'élevage a produit l'une des images les plus célèbres du Royaume, celle de chèvres perchées dans les branches. Une étude publiée en 2017 dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment par l'équipe de Delibes a montré que ces animaux, qui grimpent dans des arbres épineux de huit à dix mètres, régurgitent les noyaux pendant la rumination et les recrachent avec des graines restées viables, ce qui en fait de véritables agents de dispersion de l'espèce.
Sur la carte, l'UNESCO a classé l'Arganeraie en 1998 réserve de biosphère, sur près de deux millions et demi d'hectares situés dans une vaste plaine intramontagnarde, encadrée par le Haut Atlas et l'Anti-Atlas et ouverte sur l'Atlantique. Plus de trois millions de personnes vivent dans ce périmètre, qui abrite aussi le caracal, le mouflon à manchettes et des plantes rares comme le lotus du Maroc. Il faut distinguer ce territoire administratif de la surface réellement occupée par l'arbre : les chercheurs du centre CGIAR World Agroforestry (ICRAF) évaluent la couverture de l'arganier à environ 870 000 hectares, soit un peu plus du tiers de la réserve. Cette précision écarte au passage les chiffres arrondis à un million d'hectares que l'on lit souvent sur des sites de vulgarisation.

Le rôle écologique de cette forêt dépasse largement son périmètre. Le centre ICRAF y voit le dernier rempart naturel contre la désertification dans le sud-ouest du pays et précise que cet écosystème contient un tiers de la flore marocaine, tout en faisant vivre environ trois millions de personnes. L'ONU ajoute que l'arbre, capable de supporter des températures allant jusqu'à 50 degrés, constitue un véritable bastion contre l'avancée du désert. Ces chiffres rappellent que la défense de l'arganier engage l'avenir d'une société entière, dont l'équilibre dépend de la santé de ses arbres. Dans la vie quotidienne, l'arbre occupe aussi une place intime : l'ONU relève que l'huile d'argan s'offre en cadeau de mariage et entre dans la préparation de nombreux plats de fête, et que les communautés locales voient dans l'arganier un symbole d'éternité et de résistance, chargé d'une forte valeur émotionnelle.
La relation entre l'homme et l'arbre est documentée par l'archéologie. Les fouilles du site fortifié médiéval d'Îgîlîz, dans l'Anti-Atlas, menées notamment par Marie-Pierre Ruas, Margareta Tengberg, Ahmed Ettahiri et Abdallah Fili, ont livré des bois, des fruits et des graines d'arganier. Leur étude parue dans Vegetation History and Archaeobotany conclut que l'arbre jouait déjà, comme aujourd'hui, un rôle majeur dans l'économie villageoise, comme source de bois de chauffe et de construction, de fourrage et d'huile comestible. Au XVIe siècle, Hassan al-Wazzan, que l'Europe connaît sous le nom de Léon l'Africain, décrit l'arbre du sud marocain dans sa Description de l'Afrique, un témoignage que rappelle une revue systématique de la littérature scientifique consacrée aux produits de l'arganier. Les récits qui font remonter l'huile d'argan aux tombeaux des pharaons ou aux comptoirs phéniciens circulent beaucoup sur internet, mais aucune publication académique consultée par la rédaction ne les étaye : les traces documentées les plus anciennes sont médiévales.

Cette longue histoire a nourri un patrimoine vivant que l'UNESCO a inscrit en 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, sous l'intitulé « Argan, pratiques et savoir-faire liés à l'arganier ». Cette inscription embrasse l'ensemble d'un savoir : l'extraction de l'huile, ses usages, la pharmacopée traditionnelle et la fabrication des outils, à la croisée de plusieurs domaines du patrimoine immatériel. Les détentrices de ce savoir sont les femmes amazighes de la réserve, qui cassent la coque du fruit, retirent l'écorce, torréfient les amandes et transmettent chaque geste de mère en fille. L'ONU rappelle que ces femmes conduisent l'ensemble du processus d'extraction et que les communautés rurales d'origine amazighe et arabe qui vivent de l'arbre ont développé autour de lui une culture et une identité propres, transmises par des voies informelles d'éducation.
La reconnaissance suivante est venue de la FAO. En décembre 2018, l'organisation a désigné le système agro-sylvo-pastoral de l'arganier dans la zone d'Aït Souab-Aït Mansour comme Système ingénieux du patrimoine agricole mondial. Le dossier décrit des terrasses en pierre sèche construites sur les pentes pour cultiver à l'abri des murets, des citernes souterraines creusées pour conserver l'eau de pluie, les matifiya, des greniers collectifs en pierre, les igoudar, et une assemblée de sages, la djemaa, qui régule depuis des générations la gestion de l'eau. La FAO y recense plus de cinquante espèces cultivées représentées par 102 variétés locales endémiques, ainsi que seize races d'animaux d'élevage. Les agriculteurs de la zone tirent la plus grande part de leurs revenus de l'arganier, tout en y trouvant céréales, bois de feu, viande et laine. Ce paysage raconte une ingénierie rurale marocaine capable de tirer de la subsistance d'un relief aride, bien avant que le mot développement durable n'existe.
Le 10 mai est devenu en 2021 la Journée internationale de l'arganier. La résolution A/RES/75/262, déposée par le Maroc, a été coparrainée par 113 États membres et adoptée par consensus. Pour une espèce endémique, cette décision de l'Assemblée générale a la valeur d'une consécration diplomatique : elle place le sud-ouest du Royaume et ses communautés au cœur de l'agenda onusien sur la biodiversité, la désertification et l'autonomisation des femmes rurales.
L'économie de l'arganier repose sur un travail considérable. Selon l'ONU, il faut environ 150 kilos de fruits pour obtenir trois litres d'huile, et les chercheurs de l'ICRAF mentionnent pour leur part trente-huit kilos de fruits et une dizaine d'heures de travail pour un litre, ce qui explique le prix élevé de cette huile. L'ONU souligne que les coopératives jouent un rôle déterminant dans la création d'emplois locaux, la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté. Les coopératives de femmes ont structuré la filière : la première est généralement attribuée à Zoubida Charrouf, chimiste à l'Université Mohammed V de Rabat, en 1996, et l'ICRAF en dénombrait déjà plus d'une centaine en 2014. Pour protéger la provenance et la qualité du produit, le Maroc a créé l'indication géographique protégée Argane, adoptée dans le cadre de la loi 25-06 sur les signes distinctifs d'origine et de qualité, et dont les principes sont analysés dans une étude hébergée par l'IRD.

Reste la question de ses vertus. L'huile d'argan est composée à plus de 80 % d'acides oléique et linoléique et contient de la vitamine E en quantité notable, comme le détaille une revue scientifique récente sur ses propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires. Un essai publié dans le British Journal of Nutrition a observé chez des volontaires une amélioration de marqueurs sanguins liés au risque cardiovasculaire. La prudence reste cependant de mise : des propriétés mesurées en laboratoire ou sur des échantillons restreints ne suffisent pas à établir l'efficacité de l'huile sur la santé humaine, et les allégations médicales trop affirmatives que l'on lit sur certains sites commerciaux ne reposent pas sur des preuves cliniques solides.
La menace la plus sérieuse pèse sur l'arbre lui-même. Selon l'ICRAF, la densité des arganiers est passée de cent à trente arbres par hectare en moins d'un siècle. Mohammed Sghir Taleb, chercheur de l'Institut scientifique de l'Université Mohammed V, résume le diagnostic en affirmant que l'exploitation actuelle n'est pas soutenable, sous l'effet du surpâturage, de la demande de terres agricoles, de l'érosion et de l'avancée du désert. L'UNESCO relève de son côté que le changement climatique provoque dans la réserve de longues périodes de sécheresse suivies de fortes pluies et d'inondations. Des efforts de restauration et de régénération sont engagés, mais le chercheur plaide pour une stratégie nationale de partage des bénéfices, afin que la valeur créée par l'arbre profite durablement à ceux qui le protègent.
Tout se tient dans cette histoire : un arbre que seule cette terre porte, des femmes qui en ont fait un métier et un patrimoine de l'humanité, des paysans qui ont inventé des citernes dans la roche, une diplomatie qui a obtenu un consensus de l'Assemblée générale des Nations unies. L'arganier condense ce que le Maroc sait faire de mieux quand il articule science, mémoire et souveraineté sur ses ressources. Il appartient désormais à l'État, aux communautés, aux chercheurs et aux entreprises de la filière de transformer ces distinctions en protection concrète : replanter là où la densité s'effondre, contrôler le pâturage, garantir un juste partage de la valeur avec les coopératives, financer la recherche qui reste à faire. Les titres décernés par l'UNESCO, la FAO et l'ONU ne protègent aucune racine tant qu'ils ne se traduisent pas dans le sol. Préserver l'arganier revient à préserver une part de l'identité marocaine, celle d'un peuple qui a su vivre en équilibre avec un climat difficile pendant des siècles, et à lui garantir un avenir pour les générations qui viendront s'abriter sous ses branches.







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