« REYS DE MARROC » : LE CHANT DE CROISADE OCCITAN DE 1195 QUI ATTESTE L'IDENTITÉ MAROCAINE DE L'EMPIRE ALMOHADE

En 1195, dans les cours seigneuriales du Midi de la France, un troubadour nommé Gavaudan compose un chant de guerre pour alerter la chrétienté. Un vers y revient comme une évidence, huit siècles avant que la question ne redevienne un enjeu identitaire : le souverain qui menace l'Europe n'est ni un vague « roi berbère » ni le maître indistinct d'une région, mais nommément le reys de Marroc, le roi du Maroc. Ce vers, conservé dans deux manuscrits médiévaux et édité par la philologie universitaire italienne, rejoint un second témoignage, une chronique latine castillane rédigée avant 1236, pour établir un fait que l'Histoire elle-même a scellé : la dynastie almohade, qui domina l'Afrique du Nord et l'Espagne musulmane pendant près d'un siècle, fut un empire né, gouverné et enterré au Maroc.
Gavaudan est un troubadour actif à la charnière des XIIe et XIIIe siècles, connu moins pour la fine amor courtoise que pour ses sirventes engagés, ces poèmes politiques destinés à mobiliser la noblesse d'Occitanie face à une menace jugée existentielle. Son chant « Senhors, per los nostres peccatz », référencé 174.10 dans la Bibliographie der Troubadours, appartient au genre du sirventes de croisade. Le texte nous est parvenu par deux manuscrits médiévaux, catalogués C et R, et a fait l'objet d'une édition critique de référence établie par le philologue italien Saverio Guida, publiée en 1979 dans la collection Subsidia al Corpus des Troubadours de l'université de Modène. Cette édition, accompagnée de sa traduction et de son apparat critique, est aujourd'hui consultable sur le portail académique RIALTO, le Repertorio informatizzato dell'antica letteratura trobadorica e occitana, hébergé par l'université de Naples Frédéric-II et considéré par les médiévistes comme la référence pour l'étude de la poésie occitane ancienne.
La datation retenue par cette édition critique situe la composition du chant immédiatement après la défaite chrétienne d'Alarcos, le 18 juillet 1195. Cette année-là, le calife almohade Abu Yusuf Yaqub, à l'expiration d'une trêve, quitte sa capitale de Marrakech à la tête d'une expédition pour répondre à une offensive du roi Alphonse VIII de Castille, comme le rapporte l'Encyclopaedia Britannica. Il écrase l'armée castillane près de la forteresse d'Alarcos et prend, en signe de triomphe, le titre d'Al-Mansur Billah, « le Victorieux par Dieu ». C'est cette percée, qui ouvre la voie vers le nord de l'Espagne et fait craindre en Occitanie une projection almohade jusqu'à Toulouse et la Provence, qui pousse Gavaudan à composer son chant d'alarme.
Le texte s'ouvre sans détour : « Seigneurs, à cause de nos péchés, la force des Sarrasins grandit : Saladin a pris Jérusalem et elle n'a pas encore été reconquise ; c'est pourquoi le roi du Maroc fait savoir qu'il combattra tous les rois chrétiens avec ses Andalous et ses Arabes, armés contre la foi du Christ. » Le choix lexical mérite d'être souligné. Le troubadour ne parle pas d'un roi berbère, ni du souverain d'une région désignée par un terme générique nord-africain, notion totalement étrangère au vocabulaire européen de l'époque. Il écrit reys de Marroc, un roi rattaché à un lieu précis et identifiable, Marrakech, alors la capitale politique et religieuse d'un empire qui s'étend de l'Atlantique à l'actuelle Libye et jusqu'au cœur de l'Espagne musulmane. Pour un poète du Sud de la France, contemporain des faits et informé par les marchands, pèlerins et chevaliers qui circulent entre les deux rives de la Méditerranée occidentale, cette désignation est le nom que l'Europe donne alors au pouvoir almohade.
La troisième strophe pousse la démonstration plus loin encore. Gavaudan y prête aux troupes almohades une forfanterie qui trahit la géographie de la peur occitane : « Marocains et Almoravides campent par monts au milieu des prairies ; entre eux ils se raillent : Francs, faites-nous place ! La Provence et le pays de Toulouse sont à nous, jusqu'au Puy, toute cette terre du milieu ! » Que le troubadour associe explicitement les termes Marroquenas, ses soldats « marocains », à la menace sur Toulouse et la Provence confirme que la crainte n'est pas dirigée contre une entité nord-africaine indéfinie, mais contre une puissance identifiée nommément à Marrakech et à ceux que le poème appelle ses hommes du Maroc. Le vers 3, sur la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, ancre par ailleurs le texte dans une chronologie précise et contemporaine, cohérente avec la datation de 1195 établie par la critique.
Cette identification s'enracine dans la géographie réelle de la dynastie almohade, dont chaque étape fondatrice se déroule sur le sol du Maroc actuel. Le mouvement almohade naît avec Ibn Toumert, réformateur religieux d'origine masmouda né dans le Sous, au sud du Maroc, qui installe son camp retranché à Tinmel, dans le Haut Atlas, à une soixantaine de kilomètres au sud de Marrakech, vers 1123. À sa mort en 1130, c'est Abd al-Moumin, formé et légitimé au sein du mouvement marocain d'Ibn Toumert, qui prend la tête du califat naissant. En 1147, il s'empare de Marrakech et en fait la capitale de l'empire almohade, selon l'Encyclopaedia Britannica, un statut que la ville conservera pendant toute la durée de la dynastie. C'est depuis cette capitale marocaine que les califes almohades gouvernent un domaine qui inclut certes de larges portions de l'actuelle Afrique du Nord et de l'Espagne, mais dont le siège du pouvoir, la nécropole dynastique et la mémoire politique restent fixés à Marrakech.
Dix-sept ans après le chant de Gavaudan, l'Histoire referme la boucle qu'il avait ouverte. Le fils d'Abu Yusuf Yaqub al-Mansur, Muhammad al-Nasir, subit à son tour l'épreuve du champ de bataille castillan. Le 16 juillet 1212, à Las Navas de Tolosa, l'armée almohade est écrasée par la coalition chrétienne d'Alphonse VIII de Castille, de Pierre II d'Aragon, de Sanche VII de Navarre et de contingents portugais, rapporte l'Encyclopaedia Britannica. La défaite, considérée par les historiens comme le tournant décisif de la Reconquista, précipite en quelques décennies l'effondrement de la puissance almohade en Espagne. Or les sources castillanes contemporaines de cette bataille reprennent, indépendamment de Gavaudan et dans une langue différente, exactement la même désignation. La Chronique latine des rois de Castille, rédigée par un auteur anonyme entre 1225 et 1236 environ et traduite par l'historien Joseph F. O'Callaghan pour la collection Medieval and Renaissance Texts and Studies, republiée par la Society for Medieval Military History, nomme à trois reprises Muhammad al-Nasir « le roi du Maroc » (the king of Morocco), y compris au moment décisif où le texte relate sa fuite du champ de bataille : « Le roi du Maroc, qui se tenait assis parmi ses hommes entourés de guerriers choisis pour le combat, se leva, monta à cheval et prit la fuite. » Le même document précise plus loin qu'un traité de paix fut ensuite conclu « entre le roi du Maroc et le noble roi de Castille ».
Un troisième témoignage, cette fois issu du camp almohade lui-même, referme définitivement le dossier. Le chroniqueur Abd al-Wahid al-Marrakushi, dont le nom signifie littéralement « l'homme de Marrakech », rédige en 1224 son Kitab al-Mu'jib fi Talkhis Akhbar al-Maghrib, l'une des sources arabes majeures sur la période almohade, partiellement traduite en anglais dans l'ouvrage collectif Christians and Moors in Spain publié sous la direction de Colin Smith. Il y raconte que le souverain vaincu, après s'être replié sur Séville, « traversa vers Marrakech » au mois de janvier 1213 pour y mourir peu après. Que le témoin le plus proche des événements, du côté musulman, porte lui-même le nom de sa ville natale, et que le point de chute politique et personnel du calife défait soit précisément Marrakech, achève de montrer que la mémoire almohade, qu'elle soit occitane, castillane ou arabe, converge unanimement vers un seul lieu.
Cette convergence documentaire a une portée qui dépasse la seule curiosité philologique. Elle contredit, par des sources indépendantes rédigées dans trois langues différentes et sur trois rives de la Méditerranée occidentale, toute tentative contemporaine de diluer l'héritage almohade dans une identité régionale indistincte. L'empire almohade a certes exercé son autorité sur de vastes territoires d'Afrique du Nord et d'Al-Andalus, mais son berceau, sa capitale, sa nécropole et jusqu'au nom de ses propres chroniqueurs le rattachent à un seul pays. Cette continuité s'inscrit d'ailleurs dans une chaîne dynastique propre au Maroc, des Idrissides aux Almoravides, des Almohades aux Mérinides puis aux Saadiens, jusqu'à la dynastie alaouite qui gouverne aujourd'hui le Royaume. Le chroniqueur marocain Ibn Idhari, qui rédige à Marrakech vers 1312 son Al-Bayan al-Mughrib, l'une des grandes sommes historiographiques du Maroc médiéval consacrées notamment à la geste almohade, s'inscrit dans cette même continuité d'une mémoire nationale qui n'a jamais cessé de se transmettre depuis l'intérieur du pays.
Reste un dernier point, et non des moindres : le chant de Gavaudan est un texte de propagande de croisade, écrit dans un contexte de guerre religieuse, et son vocabulaire, hostile et parfois outrancier envers les musulmans, reflète les préjugés de son temps plutôt qu'une réalité objective. Maroc Patriotique le publie ici intégralement non pour en cautionner la rhétorique, mais pour sa valeur de document historique : c'est précisément parce que ce texte est hostile, composé par un adversaire sans complaisance envers le pouvoir almohade, que sa désignation du souverain marocain comme reys de Marroc a une valeur probante particulière. Un ennemi n'a aucune raison de flatter l'identité de celui qu'il combat ; s'il le nomme roi du Maroc, c'est que ce nom s'imposait alors comme une évidence géographique et politique, incontestée jusque dans le camp adverse.
Huit siècles après Alarcos et Las Navas de Tolosa, cette convergence de sources dessine une leçon simple pour qui s'intéresse à l'histoire du Royaume. Bien avant que les frontières modernes de l'Afrique du Nord ne soient tracées, l'Europe médiévale, ses poètes comme ses chroniqueurs de guerre, savait distinguer le Maroc des autres puissances de la région et reconnaissait en Marrakech le siège d'un pouvoir souverain et redouté. Cette mémoire, aujourd'hui vérifiable dans des manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans des chroniques latines éditées par les presses universitaires les plus rigoureuses, appartient au patrimoine immatériel du Maroc contemporain au même titre que la Koutoubia ou les remparts de Marrakech, hérités directement de cette même dynastie. Elle rappelle qu'une nation ne se définit pas seulement par ses frontières actuelles, mais aussi par la continuité d'une mémoire que ses propres adversaires, huit siècles durant, n'ont jamais réussi à effacer ni à partager.
Note de la rédaction sur le texte intégral : conformément à notre exigence de transparence documentaire, l'intégralité du texte occitan original de Gavaudan, tel qu'établi par l'édition critique de Saverio Guida (1979) et publié sur le portail RIALTO, ainsi qu'une traduction française complète établie par notre rédaction à partir de la traduction scientifique italienne de référence, sont reproduites ci-dessous.
TEXTE INTÉGRAL
Gavaudan, « Senhors, per los nostres peccatz » (BdT 174.10) Édition critique : Saverio Guida, Il trovatore Gavaudan, Modène, Subsidia al Corpus des Troubadours VI, 1979, d'après les manuscrits C et R. Source : RIALTO (Repertorio informatizzato dell'antica letteratura trobadorica e occitana), université de Naples Frédéric-II.
I. Senhors, per los nostres peccatz creys la forsa dels Sarrazis : Jherusalem pres Saladis et encaras non es cobratz ; per que manda·l reys de Marroc qu'ab totz los reys de Crestias se combatra ab sos trefas Andolozitz et Arabitz contra la fe de Crist garnitz.
II. Totz los alcavis a mandatz : masmutz, maurs, goitz e barbaris, e no·y reman gras ni mesquis que totz no·ls aya·n ajostatz : anc pus menut ayga non ploc cum elhs passon e prendo·ls plas ; la caraunhada dels milas geta·ls paysser, coma berbitz, e no·y reman brotz ni razitz.
III. Tant an d'erguelh selh qu'a triatz qu'els cujo·l mons lur si'aclis ; Marroquenas, Marabetis pauzon a mons per mieg los pratz ; mest lor gabon : « Franc, faiz nos loc ! Nostr'es Proensa e Tolzas, entro al Puey totz lo mejas ! » Anc tan fers gaps no fon auzitz dels falses cas, ses ley, marritz.
IV. Emperaire, vos o aujatz, e·l reys de Frans'e sos cozis, e·l reys engles, coms peitavis : qu'al rey d'Espanha secorratz ! Que anc mais negus mielhs no poc a servir Dieu esser propdas : ab Luy venseretz totz los cas cuy Bafometz a escarnitz e·ls renegatz outrasalhitz.
V. Jhezus Cristz, que·ns a prezicatz per que fos bona nostra fis, nos demostra qu'es dregz camis : qu'ab penedens'er perdonatz lo peccatz que d'Adam se moc. E vol nos far ferms e certas, si·l crezem, qu'ab los sobiras nos metra, e sara·ns la guitz sobre·ls fals fellos descauzitz.
VI. Non laissem nostras heretatz, pus qu'a la gran fe em assis, a cas negres outramaris ; q'usquecx ne sia perpessatz enans que·l dampnatge nos toc ! Portogals, Gallicx, Castellas, Navars, Aragones, Serdas lur avem en barra gequitz qu'els an rahuzatz et aunitz.
VII. Quan veyran los baros crozatz, Alamans, Frances, Cambrezis, Engles, Bretos et Angevis, Biarns, Gascos, ab nos mesclatz, e·ls Provensals, totz en un floc, saber podetz qu'ab los Espas romprem la preyss'e·l cap e·ls mas, tro·ls ajam mortz totz e delitz ; pueys er mest nos totz l'aurs partitz.
VIII. Profeta sera·n Gavaudas que·l digz er faitz. E mortz als cas ! E Dieus er honratz e servitz on Bafometz era grazitz.
TRADUCTION FRANÇAISE INTÉGRALE
(Traduction établie par la rédaction de Maroc Patriotique à partir du texte critique de Saverio Guida et de sa traduction scientifique italienne, RIALTO, 1979/2002)
I. Seigneurs, à cause de nos péchés, la force des Sarrasins grandit : Saladin a pris Jérusalem et elle n'a pas encore été reconquise ; c'est pourquoi le roi du Maroc fait savoir qu'il combattra tous les rois chrétiens avec ses perfides Andalous et Arabes, armés contre la foi du Christ.
II. Il a convoqué tous ses lieutenants : Masmoudas, Maures, Goths et Berbères, et il n'en est resté aucun, gras ou chétif, qu'il n'ait rassemblé dans ses rangs : jamais pluie ne tomba aussi dru que ces hommes en marche envahissant les plaines ; il les mène paître comme des brebis, telle une charogne livrée aux vautours, et après leur passage il ne reste ni brin d'herbe ni racine.
III. Ceux qu'il a choisis sont si pleins d'orgueil qu'ils s'imaginent maîtres du monde ; Marocains et Almoravides campent par monts au milieu des prairies ; entre eux ils se raillent : « Francs, faites-nous place ! La Provence et le pays de Toulouse sont à nous, jusqu'au Puy, toute cette terre du milieu ! » Jamais vantardise aussi féroce ne fut entendue de la bouche de ces chiens perfides, sans loi, égarés.
IV. Empereur, entendez cela, et vous, roi de France, et votre cousin, et vous, roi d'Angleterre, comte de Poitiers : portez secours au roi d'Espagne ! Car jamais personne n'eut meilleure occasion de servir Dieu d'aussi près : avec Lui vous vaincrez tous ces chiens que Mahomet a abusés, et les renégats passés dans leurs rangs.
V. Jésus-Christ, qui nous a prêché pour que notre fin soit bonne, nous montre quel est le droit chemin : par la pénitence sera pardonné le péché venu d'Adam. Et Il veut nous assurer fermement que, si nous croyons en Lui, Il nous placera parmi les élus et sera là-bas notre guide contre les faux félons sans foi.
VI. Ne laissons pas nos terres, puisque nous sommes fondés sur la grande foi, à ces chiens noirs venus d'outre-mer ; que chacun y réfléchisse avant que le dommage ne nous touche ! Portugais, Galiciens, Castillans, Navarrais, Aragonais, Sardes, nous leur avons opposé une barrière, mais ils les ont repoussés et humiliés.
VII. Quand ils verront les barons croisés, Allemands, Français, Cambrésiens, Anglais, Bretons et Angevins, Béarnais, Gascons, unis à nous, et les Provençaux, tous rassemblés en un seul bloc, sachez qu'avec les Espagnols nous romprons la mêlée, les têtes et les mains, jusqu'à les avoir tous tués et anéantis ; puis leur or sera partagé entre nous.
VIII. Gavaudan en sera le prophète : ce qu'il a prédit s'accomplira. Et mort aux chiens ! Et Dieu sera honoré et servi là où Mahomet était adoré.







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