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L’ALGÉRIE AU NIGER, LE PARI MILITAIRE LE PLUS RISQUÉ DE SON HISTOIRE RÉCENTE

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L’ALGÉRIE AU NIGER, LE PARI MILITAIRE LE PLUS RISQUÉ DE SON HISTOIRE RÉCENTE

Le 25 octobre 2026, les deux chambres du Parlement algérien ont voté à l'unanimité l'autorisation d'envoyer des unités de l'Armée nationale populaire au Niger. Ce vote met fin à cinquante-trois ans d'abstention militaire extérieure, héritage d'une doctrine formulée après la guerre d'octobre 1973, la dernière fois que des soldats algériens avaient combattu hors de leurs frontières, aux côtés des forces égyptiennes et syriennes. Ce que l'on présente à Alger comme une décision de protection des intérêts énergétiques constitue en réalité l'un des paris stratégiques les plus périlleux que le régime du président Abdelmadjid Tebboune, également chef suprême des forces armées et ministre de la Défense, ait jamais engagé. Le Sahel est un échiquier saturé de puissances et de groupes armés, un terrain où les engagements s'enfoncent et dont on ne sort que meurtri, jamais triomphant.


Le cadre légal de ce déploiement tient à une révision constitutionnelle adoptée en 2020, passée à l'époque dans la discrétion mais dont les conséquences se lisent aujourd'hui avec clarté. L'article 91 de la Constitution révisée autorise le président à déployer des troupes à l'étranger sous réserve de l'approbation des deux tiers de chaque chambre parlementaire. Tebboune avait déjà activé des leviers moins solennels dès août 2026, lors d'une tentative de mutinerie contre la junte du général Abdourahamane Tiani : des Soukhoï Su-30 algériens et un avion ravitailleur avaient décollé vers Niamey dans une démonstration de soutien qui court-circuitait les procédures ordinaires. Le vote du 25 octobre donne une base constitutionnelle à ce qui était en train de devenir une ingérence progressive, mais il ne résout pas les questions de fond que pose cet engagement dans l'une des zones les plus instables du continent africain.



La raison officiellement avancée tient en quelques mots : Sonatrach, le gazoduc et la frontière commune. La compagnie pétrolière d'État algérienne, via sa filiale SIPEX, a commencé des forages exploratoires dans le champ pétrolier de Kafra, au nord du Niger, à proximité de la frontière algérienne. Le projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie, longtemps hiberné depuis les années 1970, a été officiellement relancé en 2026 et ferait du Niger un maillon indispensable d'un corridor d'hydrocarbures destiné à alimenter l'Algérie puis les marchés méditerranéens et européens. L'Assemblée populaire nationale a explicitement mentionné, dans son communiqué du 25 octobre, la protection des "intérêts énergétiques" comme motif central de l'envoi de troupes, sans toutefois rendre public le texte de l'accord bilatéral de défense signé quatre jours plus tôt, le 21 octobre, entre Niamey et Alger. Cette opacité est elle-même un signal : quand un État refuse de rendre public un accord de défense, il sait généralement que son contenu ne supporterait pas l'examen de l'opinion.


Le point d'ancrage militaire prévu, la base de Madama dans le nord du Niger, à une centaine de kilomètres de la frontière libyenne, soulève des questions supplémentaires. Cette base, construite par la France dans les années 1960 et réactivée dans le cadre de l'opération Barkhane avant son démantèlement progressif en 2022, occupe une position géographiquement exposée dans un couloir où transitent les armes, les combattants et les réseaux jihadistes qui alimentent les conflits du bassin du lac Tchad et de la zone dite des trois frontières entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso. La France avait fini par quitter Madama parce que l'environnement sécuritaire était devenu ingérable avec les moyens disponibles. L'Algérie arrive dans le même vide, avec la même géographie et des défis similaires, mais sans l'expérience opérationnelle africaine accumulée pendant soixante ans par l'armée française, ni les réseaux de renseignement humain qui rendaient Barkhane, malgré ses limites, opérationnellement crédible.


L’ALGÉRIE AU NIGER, LE PARI MILITAIRE LE PLUS RISQUÉ DE SON HISTOIRE RÉCENTE

Le régime algérien se retrouve ainsi dans une contradiction que ses propres précédents rendent difficile à contourner. Alger avait accompagné la formation de ce qui allait devenir l'Alliance des États du Sahel, groupement constitué en 2024 entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso après leur rupture avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, en soutenant la rhétorique de la souveraineté africaine et de la rupture avec les présences militaires étrangères. En avril 2025, quand Alger avait abattu un drone malien qui avait pénétré dans son espace aérien, la brouille avec Bamako avait mis en lumière les contradictions de cette posture : l'Algérie voulait peser sur les États du Sahel sans accepter d'être traitée comme un acteur extérieur. La réconciliation avec Niamey en février 2026, accueillie avec une hostilité manifeste de la part du Mali, avait approfondi ces fractures internes à l'AES. Aujourd'hui, l'envoi de troupes au Niger expose Alger à être perçue par Bamako et Ouagadougou exactement comme elle avait accusé Paris d'être pendant des années : une puissance qui s'installe militairement sur le territoire d'un partenaire au nom de ses propres intérêts.


La compétition des présences sur le terrain nigérien est elle-même d'une complexité redoutable. La Russie, via Africa Corps, les successeurs opérationnels de Wagner, assure depuis 2024 l'essentiel du soutien sécuritaire à la junte de Tiani. La Chine, à travers la CNPC, contrôle les principaux actifs pétroliers développés dans le bassin de l'Agadem depuis plus d'une décennie. La Turquie déploie une présence dans la défense, la construction et l'éducation. L'Italie maintient un canal diplomatique et sécuritaire qui lui est propre depuis la rupture avec les architectures collectives européennes. Dans cet espace déjà saturé d'acteurs aux intérêts divergents, l'Algérie ne vient pas combler un vide. Elle vient s'ajouter à une superposition de présences dont l'équilibre interne est fragile, et elle devra négocier sa place avec des partenaires russes et chinois dont les priorités ne coïncident pas nécessairement avec les siennes. L'hypothèse selon laquelle Alger pourrait simplement sécuriser ses installations et repartir quand elle le souhaitera révèle une compréhension incomplète de ce que signifie s'engager militairement dans un État sahélien en reconstruction.


L’ALGÉRIE AU NIGER, LE PARI MILITAIRE LE PLUS RISQUÉ DE SON HISTOIRE RÉCENTE

La sortie est précisément la question que personne ne pose à Alger. Plusieurs spécialistes ont pointé ce risque d'engrenage : une mission présentée comme limitée à la protection d'installations énergétiques peut glisser vers la sécurisation d'axes logistiques, puis vers l'appui à des opérations contre des groupes armés hostiles, puis vers quelque chose que l'on n'ose pas encore nommer. Les combattants de l'État islamique au Grand Sahara, les éléments du Groupe de soutien affilié à Al-Qaïda, les mouvements armés anti-junte actifs dans le nord du Niger constituent des menaces permanentes contre toute présence militaire étrangère statique dans la région. Une attaque contre des soldats algériens sur le sol nigérien placerait Alger devant une alternative douloureuse : riposter, s'enfoncer davantage et alimenter un engrenage dont l'issue est indéterminée, ou encaisser et paraître faible devant son opinion publique et ses partenaires régionaux. Les deux branches de ce dilemme ont des conséquences que les parlementaires qui ont voté à l'unanimité le 25 octobre, en séance fermée et sans débat contradictoire public, semblent avoir laissées au second plan.


L'histoire récente du Sahel enseigne une leçon que les dirigeants algériens auraient intérêt à méditer. La France, avec les moyens les plus importants jamais déployés dans la région dans le cadre des opérations Serval puis Barkhane, a quitté successivement le Mali en 2022, le Burkina Faso en 2023 et le Niger en 2023 avec le sentiment d'avoir combattu des incendies qui se rallumaient plus vite qu'on ne les éteignait. Les États-Unis ont fermé leur base de drones d'Agadez, l'une des plus sophistiquées du continent, en 2024, sans que la menace jihadiste s'atténue de façon mesurable. La Russie, forte d'une présence croissante via Africa Corps, n'a pas davantage sécurisé les territoires où elle opère. Cette constante obéit à une logique structurelle implacable : un modèle sécuritaire centré sur la neutralisation des groupes armés, sans traitement des causes profondes, parmi lesquelles l'absence de services publics, la pauvreté endémique, les rancœurs ethniques non résolues et les économies informelles qui financent simultanément toutes les parties en conflit, est condamné à recommencer indéfiniment. L'Algérie entre dans cette équation avec la conviction, non formulée mais lisible, que sa proximité géographique et ses liens historiques avec le Niger la protégeront des erreurs de ses prédécesseurs. Elle pourrait avoir raison. Mais rien dans les précédents disponibles ne justifie une telle confiance.


Ce que le régime algérien, de plus en plus nerveux face à ses difficultés internes et à son isolement croissant dans la région, cherche dans cette aventure saharienne dépasse la simple protection de Sonatrach. Alger veut depuis des années être reconnue comme la puissance hégémonique de l'ensemble nord-africain et sahélien, le poids lourd incontournable que tout le monde devrait consulter avant d'agir. Le déploiement au Niger est une démonstration de cette ambition par les armes. Mais cette démonstration est aussi une exposition : à la friction du terrain, à l'engrenage des escalades imprévues, à la difficulté des sorties sous pression et au jugement de voisins sahéliens qui regardent Niamey accueillir une présence militaire algérienne avec les mêmes yeux dont ils regardaient naguère Niamey accueillir les Français, avant d'exiger leur départ.



SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a construit depuis plusieurs années une stratégie africaine dont le Niger est précisément l'un des partenaires structurants, et dont la logique est radicalement différente. La 5e Commission mixte Maroc-Niger, tenue en 2026, a abouti à la signature de quatorze accords de coopération dans les secteurs des énergies renouvelables, de la santé, des transports et de l'industrie. Niamey a réitéré en 2026 son soutien à l'Initiative Royale visant à favoriser l'accès des États du Sahel à l'océan Atlantique, offre de désenclavement qui propose à des pays enclavés riches en ressources de connecter leur économie aux marchés mondiaux via des corridors marocains et ouest-africains plutôt que de passer obligatoirement par Alger pour rejoindre la Méditerranée. Le Gazoduc Africain Atlantique, dont les avancées entre Rabat et Abuja se confirment, incarnera une alternative énergétique à la trajectoire transsaharienne. Attijariwafa Bank et la Banque Populaire présentes dans plusieurs pays du continent, la Royal Air Maroc, les formations d'imams à l'Institut Mohammed VI pour le dialogue des civilisations, la coopération agricole et sanitaire : voilà les instruments par lesquels le Maroc ancre son influence dans une profondeur de long terme que nul changement de régime ne peut effacer d'un vote parlementaire. Le Maroc ne cherche pas à sécuriser ses intérêts au Niger par les armes parce que ses intérêts dans le continent ne sont pas le type d'intérêts que les armes peuvent sécuriser. C'est une différence de philosophie, et dans le Sahel d'aujourd'hui, cette philosophie est aussi une différence de résultats.


Le Niger est devenu en quelques années le laboratoire le plus révélateur de la recomposition du Sahel. On y observe simultanément la présence russe, l'investissement chinois, l'ambition militaire algérienne, la diplomatie turque et la stratégie marocaine d'intégration atlantique. Aucun de ces acteurs n'est en mesure d'imposer seul sa vision à un pays dont la junte multiplie les partenaires pour préserver sa marge de manœuvre. Niamey a intérêt à mettre en concurrence les offres, à accueillir l'argent algérien et les troupes russes, à signer avec le Maroc et à maintenir un dialogue avec Pékin. Le véritable enjeu sahélien n'est donc pas de savoir qui envoie des soldats à Madama. Il est de savoir quels partenariats, quelles infrastructures et quelles offres de souveraineté économique permettront aux États du Sahel de convertir leurs ressources en autonomie réelle. Sur ce terrain, les bottes ne gagnent pas. Et Alger, en choisissant les bottes là où d'autres choisissent le commerce, le désenclavement et la formation, pourrait payer cet engrenage beaucoup plus longtemps qu'elle ne l'imagine aujourd'hui.

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