Rabat
top of page

LA KASBAH DE BOULAOUANE, FORTERESSE ISMAÉLIENNE, CARREFOUR DES TRIBUS ET MÉMOIRE DE KHARBOUCHA

8 août
6 min de lecture
LA KASBAH DE BOULAOUANE, FORTERESSE ISMAÉLIENNE, CARREFOUR DES TRIBUS ET MÉMOIRE DE KHARBOUCHA

À 75 kilomètres au sud-est d'El Jadida, sur un promontoire rocheux qui domine un méandre de l'Oum Er-Rbia, la kasbah de Boulaouane se dresse dans un silence que les siècles ont rendu presque total. Ses murs s'effritent, ses tours s'érodent, ses couloirs accumulent le sable. Et pourtant, l'inscription gravée en 1710 sur le fronton de sa porte monumentale tient encore. Elle dit le nom du sultan qui l'a voulue, le nom de l'ingénieur qui l'a bâtie, et la date précise qui en fait l'une des œuvres majeures du règne de Moulay Ismail. Deux siècles et demi plus tard, une chikha a chanté dans ses murs une résistance qui a traversé le temps. La kasbah de Boulaouane est l'une des forteresses alaouites les plus riches d'histoire et les plus pauvres d'attention.


Moulay Ismail, sixième sultan de la dynastie alaouite, qui règne de 1672 à 1727 et qui reste dans la mémoire marocaine comme le bâtisseur d'un empire unifié et d'une capitale impériale à Meknès, a fait construire approximativement soixante-seize forteresses à travers le Maroc selon les historiens. Ces kasbahs jalonnaient les routes royales reliant les grandes cités du Royaume, sécurisaient les passages stratégiques, abritaient des garnisons militaires et servaient de relais aux voyages du sultan entre ses capitales. La kasbah de Boulaouane est l'une de ces forteresses, parmi les mieux documentées et les plus significatives par sa position géographique et son architecture, construite en 1710 à mi-chemin entre Fès et Marrakech, là où les routes du nord et du sud se croisaient au-dessus du fleuve le plus long du Maroc.



L'Oum Er-Rbia, "la mère du printemps", prend sa source dans le Moyen Atlas et traverse le Maroc d'est en ouest sur plus de 550 kilomètres avant de se jeter dans l'Atlantique. À Boulaouane, elle décrit un méandre serré au pied d'une colline rocheuse abrupte. C'est sur cette colline que Moulay Ismail fit bâtir sa forteresse, dans une position qui dit tout du génie militaire de ses ingénieurs : le promontoire domine les environs sur trois axes, contrôle le gué du fleuve, surveille la plaine de Doukkala d'un côté et les approches des tribus Chaouia et Rehamna de l'autre. Se tenir à Boulaouane, c'est tenir une position de commandement sur la zone de contact entre trois grands ensembles tribaux dont l'équilibre conditionne la stabilité de la région centrale du Maroc. Moulay Ismail continua d'utiliser cette kasbah lors de ses voyages entre Fès, Meknès et Marrakech. Les chroniques indiquent qu'il y séjournait avec son épouse doukkala, Halima Ghashawa, nourrissant avec ce lieu un lien personnel qui dépasse la seule utilité militaire.



LA KASBAH DE BOULAOUANE, FORTERESSE ISMAÉLIENNE, CARREFOUR DES TRIBUS ET MÉMOIRE DE KHARBOUCHA

La date et les noms des protagonistes de la construction sont gravés pour l'éternité sur le fronton de la porte monumentale, en parfait état de conservation selon le témoignage des visiteurs rapporté par Comptoir des Voyages. L'inscription dit : "Kasbah édifiée sous le règne du victorieux, puissant, conquérant avéré, notre seigneur Ismaïl, le champion de la guerre sainte pour la cause du Maître du monde, que Dieu lui donne son aide et la victoire, et sous la surveillance de son serviteur, assisté de Dieu, Abou Othman Ilyas Saïd Ben El Khayat, que Dieu l'assiste, à la date de l'hégire 1122." Mille cent vingt-deux de l'Hégire correspond à 1710 de l'ère chrétienne. Abou Othman Ilyas Saïd Ben El Khayat, pacha et ingénieur militaire mandaté par le sultan, est l'homme à qui l'on doit la conception et la réalisation de l'édifice. Cette inscription est un document historique d'une valeur exceptionnelle puisqu'elle nomme le commanditaire, le maître d'œuvre, la date, et la mission spirituelle qui donnait sens à la construction.


L'architecture qui résulte de cette commande royale se distingue par une sophistication défensive qui, selon la contribution académique de l'auteur, trahit la formation avancée en génie militaire de ses concepteurs. La kasbah prend la forme d'un quadrilatère irrégulier dont le mur nord mesure 55 mètres, le mur sud 102 mètres, le mur est 124 mètres et le mur ouest 131 mètres. Sept tours renforcent l'enceinte : cinq sur le versant sud, dont l'une, centrale, abrite la grande porte d'entrée, et deux sur le versant nord protégeant les angles du mur. À l'ouest se dresse une tour semi-circulaire et à l'est une tour rectangulaire. Cette dernière présente une particularité remarquable puisqu'elle abrite une porte secrète qui relie, par un passage sinueux aux parois maçonnées, la citadelle à la rivière en contrebas. Ce couloir, que les archéologues qualifient de "forteresse avant en pente", permettait en cas de siège d'accéder à l'eau du fleuve en toute discrétion.


L'intérieur de la kasbah révèle la dualité de sa fonction. Le quartier militaire abrite des corps de garde, des chambres pour la garnison, un escalier menant au toit et aux chemins de ronde, des entrepôts et des écuries. Le quartier palatial, le Dar al-Sultan, groupé autour d'une tour centrale qui servait à la fois de résidence et de poste d'observation, concentre les éléments décoratifs qui témoignent de l'attention portée au confort et au prestige : des zelliges ornent les revêtements, des plâtres sculptés décorent les cloisons, et des fragments de colonnes en marbre attestent la qualité des matériaux employés. Des bains, des latrines et plusieurs pièces de réception complètent cet espace résidentiel. La kasbah possède également une mosquée dotée d'un minaret, visible depuis la plaine, et un réservoir d'eau, ainsi qu'un long passage à l'est s'étendant entre deux murs latéraux qui conduisait à des citernes destinées à l'abreuvement des animaux.


Le premier intellectuel à mentionner un établissement nommé Boulaouane sur les rives de l'Oum Er-Rbia est Hassan al-Wazzan dit Léon l'Africain, qui voyage au Maroc au XVIe siècle et y note la présence d'un village de ce nom. Cette mention précède d'un siècle et demi la construction de la kasbah actuelle, confirmant que le site avait une importance géographique bien avant que Moulay Ismail n'y impose son empreinte architecturale. L'édifice alaouite fut ensuite décrit au début du XXe siècle par l'orientaliste français Edmond Doutté, dont la description reste l'un des témoignages scientifiques les plus complets sur l'état de la forteresse avant son entrée dans le délaissement contemporain. Les écrits de Thomas Belleau, d'al-Zayani et d'al-Nasiri complètent le corpus documentaire de la kasbah.


La kasbah de Boulaouane fut classée patrimoine national par le dahir du 11 mars 1924, publié au Bulletin Officiel n°599 d'avril 1924. Ce classement colonial, qui visait à protéger les monuments historiques marocains sous le Protectorat, lui confère depuis lors une protection juridique formelle qui n'a pas empêché sa dégradation progressive. En 2019, le ministère marocain de la Culture et de la Communication lança un ambitieux projet de réhabilitation du site, avec l'objectif de le transformer en musée. Ce projet marqua la première attention institutionnelle sérieuse portée à la kasbah depuis son classement, soit quatre-vingt-quinze ans plus tôt.


C'est le cinéma qui a le plus contribué à faire connaître la kasbah de Boulaouane au grand public marocain. Le film "Kharboucha", réalisé en 2001 par Hassan Benjelloun, raconte l'histoire de la résistance d'une chikha de la région d'Abda, Hadda bint Mimoun, dite Kharboucha, contre Si Issa Ben Omar, puissant caïd des Doukkala-Abda à la fin du XIXe siècle. Si Issa Ben Omar était l'un des représentants locaux les plus influents de l'empire chérifien dans la région, un personnage que les chroniques décrivent comme exerçant son autorité avec une dureté qui engendra une résistance populaire. Kharboucha, par ses chants, proclamait cette résistance en nommant le tyran et en décrivant ses méfaits : la brûlure des récoltes, la capture du bétail, le traitement inhumain des familles. Sa parole, diffusée dans les souks et les places des villages, représentait une forme d'opposition que le pouvoir local ne pouvait pas silencier par la seule force. Le film de Benjelloun a situé la plupart de ses événements dans et autour de la kasbah de Boulaouane, transformant cet édifice en décor vivant d'une épopée de résistance populaire et le faisant découvrir à des millions de Marocains qui en ignoraient l'existence.


La kasbah de Boulaouane est aujourd'hui dans l'état que décrit la contribution avec une franchise qui mérite d'être entendue : ses murs s'érodent jour après jour, le sable a atteint par endroits la hauteur des murailles avant que des travaux de dégagement ne soient entrepris, et des parties de l'édifice se sont effondrées au fil des décennies de délaissement. Le projet de 2019 a apporté un commencement de réponse institutionnelle à un cri d'alarme que les acteurs de la société civile, les élus locaux et les associations de la région répètent depuis des années. La kasbah de Boulaouane porte l'inscription de 1710, le nom d'un ingénieur qui mérite d'être connu, la mémoire personnelle de Moulay Ismail et de son épouse, et la résistance chantée de Kharboucha. Ces quatre couches d'histoire méritent des murs pour les abriter.



Commentaires


bottom of page