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LES KASBAHS DES OASIS DU DRÂA, MILLE ANS D'ARCHITECTURE EN TERRE CRUE AU SERVICE DES ROUTES TRANSSAHARIENNES

20 août
6 min de lecture
LES KASBAHS DES OASIS DU DRÂA, MILLE ANS D'ARCHITECTURE EN TERRE CRUE AU SERVICE DES ROUTES TRANSSAHARIENNES

Entre Ouarzazate et M'hamid El Ghizlane, sur près de trois cents kilomètres, la vallée du Drâa déroule ce que les voyageurs appellent la route des mille kasbahs. Ce nom est à peine une hyperbole. Tout au long de cette vallée qui fut pendant des siècles la principale voie caravanière entre Marrakech et l'Afrique subsaharienne, des centaines de forteresses en terre crue rouge-ocre ponctuent les palmeraies, signalent les confluences, veillent sur les passages. Certaines sont aujourd'hui classées à l'UNESCO. D'autres s'effritent dans le silence des oasis. Toutes racontent l'histoire d'une civilisation qui a su bâtir en harmonie avec son environnement, en terre, avec la précision d'un horloger et la vision d'un stratège.


Le mot qui désigne ces édifices dit déjà leur ancienneté. En langue amazighe, la kasbah est appelée "Taghremt", diminutif du mot "Ighrem" qui désigne le palais. Cette filiation étymologique établit que la kasbah, dans son origine la plus profonde, est une extension du palais, un édifice qui concentre en un même lieu l'autorité, la résidence et la protection. En arabe classique, le terme correspondant est "qasaba", dérivé de "qasab" qui désigne toute plante tubulaire, par métaphore de la structure creuse et verticale de l'édifice. "Qasaba" désigne l'intérieur d'un palais, ou selon certains lexicographes l'intérieur d'une ville, voire l'intérieur d'une forteresse où un bâtiment central constitue le noyau de l'ensemble. En arabe dialectal, le terme se décline en "qusayba" au diminutif et "qasabi" au pluriel. Ces deux racines, amazighe et arabe, convergent vers la même réalité physique : une construction fortifiée aux murs hauts et robustes, généralement de forme carrée ou rectangulaire, avec des tours de guet à ses quatre angles, comprenant plusieurs étages, parfois quatre ou plus, servant à la fois de résidence, de refuge et de siège du pouvoir local.



LES KASBAHS DES OASIS DU DRÂA, MILLE ANS D'ARCHITECTURE EN TERRE CRUE AU SERVICE DES ROUTES TRANSSAHARIENNES

L'architecture qui donne corps à cette définition est celle du pisé, un matériau de construction en terre crue mélangée à de la paille et parfois au gypse, damée entre des coffrages en bois puis séchée au soleil. Sa couleur rouge-ocre, tirée de la terre argileuse des vallées présahariennes, donne aux kasbahs du Drâa leur unité chromatique saisissante. L'universalité de ce matériau sur la "Route des Mille Kasbahs" entre Ouarzazate et Zagora n'est pas un hasard : le même pisé, les mêmes tours crénelées, les mêmes motifs géométriques en relief sur les façades, village après village pendant trois cents kilomètres. Cette cohérence architecturale reflète que ces édifices ont été bâtis pour la même raison, sur la même route, par des dynasties successives qui avaient le même objectif : contrôler le passage entre le Maroc et l'Afrique subsaharienne. Cette architecture incarne à elle seule la mémoire d'un axe commercial parmi les plus anciens du monde.


La vallée du Drâa est, depuis le Moyen Âge, le corridor naturel le plus favorable aux caravanes reliant Marrakech à Tombouctou. Les chroniqueurs arabes et européens s'accordent sur ce rôle de premier plan. Luis del Mármol Carvajal, historien espagnol de l'Afrique du Nord auteur de la "Descripción General de Africa" publiée en 1573, note que "les caravanes commerciales bénéficiaient de la sécurité assurée par les garnisons militaires des kasbahs établies le long de la vallée." Ce témoignage contemporain des grandes dynasties marocaines dit que les kasbahs du Drâa sont nées d'une nécessité économique et politique : protéger et contrôler le flux de l'or, du sel, des épices, des textiles et des esclaves qui traversaient le désert depuis les royaumes du Soudan occidental vers les marchés méditerranéens.



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Les recherches historiques distinguent trois grandes générations de kasbahs dans les oasis du Drâa central, correspondant à trois phases politiques distinctes du Maroc médiéval et moderne. La première génération est celle des anciennes citadelles, héritières directes du modèle palatial. Ces forteresses d'origine, les plus anciennes, se distinguent par la maîtrise et la précision de leur construction en pisé, avec des blocs rectangulaires disposés horizontalement et verticalement en alternance, leurs tours et leurs angles construits avec une méticulosité qui force l'admiration des spécialistes de l'architecture berbère. La kasbah de Tinzouline, connue dans les textes médiévaux sous le nom d'"al-Qasiba", appartient à cette catégorie. Elle fut le siège de l'émirat des Mazwariyin à la fin du XVe siècle, une entité politique qui exerçait son autorité sur les habitants des oasis de Ternata, de Tinzouline et de Mezguita, et dont les cheikhs étaient issus des tribus Haskoura et Aït Waouzkit. Les vestiges de cette kasbah subsistent encore aujourd'hui près du ribat de Tinzouline.


La deuxième génération est celle des kasbahs saadienne, bâties aux XVIe et XVIIe siècles pour consolider le contrôle de l'axe transsaharien après le déclin des routes concurrentes du Tafilalt et du Souss. Le sultan Muhammad al-Sheikh al-Saadi, fondateur de la puissance saadienne, nomma son fils Abdullah gouverneur du Drâa et l'installa à la kasbah de Tamanoukalt, dans l'oasis de Mezguita, mettant à sa disposition toutes les ressources matérielles et militaires nécessaires pour appliquer les ordres de l'État et maintenir l'ordre dans une région stratégique. L'intérêt pour cette vallée s'intensifie encore sous le sultan Ahmad al-Mansur, dont le projet de conquête de l'Afrique subsaharienne dépendait du contrôle du couloir drâoui. En 1591, c'est par la vallée du Drâa que l'armée saadienne amorça son avancée vers Tombouctou, qui aboutit à la victoire décisive de la bataille de Tondibi et à la destruction de l'empire Songhaï. Ahmad al-Mansur ordonna la construction d'une série de forteresses le long de la vallée et les dota en hommes et en matériel militaire pour sécuriser cette artère vitale.


La troisième génération est alaouite, et son architecte principal est Moulay Ismail. Peu après l'arrivée au pouvoir des chérifs alaouites, le sultan entreprit d'organiser la région en faisant construire de nouvelles kasbahs dans la vallée. La kasbah d'Aghlan Bacha, au nord de l'oasis de Ternata, fut bâtie en 1699 pour loger son fils Abd al-Malik lorsqu'il le nomma gouverneur du Drâa. Cette construction répondait à un objectif stratégique précis : contrôler les cols de Tizi-n-Tafilalt et de Foum Ouarti, deux voies de passage essentielles pour les déplacements des tribus Aït Atta depuis les régions de Tazarine, de Saghro et du Dadès vers le Drâa. Moulay Ismail ordonna également la restauration des kasbahs existantes : la kasbah du Makhzen, la kasbah d'Afra Oulad Sultan dans l'oasis de Tinzouline, et la kasbah d'Al-Alouj à M'hamid El Ghizlane, qui devint un point de ralliement pour les caravanes commerciales venant du désert.



LES KASBAHS DES OASIS DU DRÂA, MILLE ANS D'ARCHITECTURE EN TERRE CRUE AU SERVICE DES ROUTES TRANSSAHARIENNES

Le résultat accumulé de ces trois siècles de construction est un patrimoine architectural exceptionnel dont la pièce maîtresse est aujourd'hui le ksar d'Aït Benhaddou, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1987, premier site marocain de la région à bénéficier de cette reconnaissance internationale. Situé dans la vallée de l'Ounila, affluent du Drâa, à trente kilomètres au nord-ouest d'Ouarzazate, Aït Benhaddou est un groupe de constructions en terre entourées de hauts murs avec des tours angulaires, qui incarnent l'exemple le plus complet de l'architecture pré-saharienne marocaine selon l'UNESCO. Le ksar était habité par plus de quatre-vingt-dix familles dans les années 1940 ; aujourd'hui, seules quelques familles perpétuent la présence humaine dans ses ruelles, tandis que la reconnaissance internationale a attiré une industrie cinématographique qui a utilisé ses murs comme décor pour des productions mondiales. Dans la région d'Ouarzazate, la kasbah de Taourirt, ancienne résidence du pacha Glaoui construite au XVIIIe siècle en pisé, est représentée sur le billet de 50 dirhams, tandis que la kasbah d'Amridil dans l'oasis de Skoura, bâtie au XIXe siècle pour la famille Nasiri et classée site patrimonial national, offre l'un des exemples les mieux conservés de résidence familiale fortifiée amazighe.


Les fonctions que remplissaient ces édifices étaient multiples et souvent simultanées. La fonction résidentielle était première : en plus de l'usage palatial, certaines familles des oasis, particulièrement les plus aisées, y établissaient leur demeure principale, leur richesse trouvant dans les murs épais et les tours de guet la protection que leur position sociale exigeait. La fonction défensive structurait l'ensemble : les tours aux angles permettaient une surveillance permanente des alentours, les murs hauts et robustes constituaient un rempart contre les razzias des tribus nomades, et les positions en hauteur que privilégiait l'implantation de la plupart des kasbahs offraient un avantage visuel décisif sur les environs. La fonction politique était indissociable des deux premières : la kasbah était le siège administratif du caïd ou du pacha local, représentant du Makhzen dans sa région. On y trouvait un lieu de collecte des impôts et des dîmes, une écurie, une aile pour les domestiques et les provisions (le trésor), une maison d'hôtes pour les représentants du Sultan, le tribunal et la prison. Enfin, la fonction commerciale complétait l'ensemble, la surveillance des routes caravanières étant l'une des missions essentielles des kasbahs positionnées le long du Drâa, véritables postes de contrôle et de protection du commerce transsaharien.


Cette architecture de terre crue est aujourd'hui reconnue comme un patrimoine en péril. La fragilité inhérente au pisé face aux pluies, même rares dans ces régions présahariennes, et l'abandon progressif des kasbahs par des familles qui leur préfèrent des constructions modernes en béton, fragilisent un tissu patrimonial que des siècles de savoir-faire artisanal avaient construit. L'UNESCO, le ministère marocain de la Culture et diverses organisations patrimoniales nationales et internationales multiplient les programmes de restauration. La Route des Mille Kasbahs reste l'un des itinéraires culturels les plus évocateurs du Maroc, et le ksar d'Aït Benhaddou continue d'attirer des visiteurs du monde entier. Mais la véritable préservation de ce patrimoine passe par la transmission du savoir-faire du pisé aux générations suivantes et par le maintien d'une vie communautaire dans ces édifices qui n'ont de sens que lorsqu'ils sont habités.

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