MOULAY ISMAIL, PORTRAIT D'UN SOUVERAIN QUI A CHANGÉ L'HISTOIRE DU MAROC
- Brahim Al Maghribi

- il y a 2 jours
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Le 14 avril 1672, dans la grande mosquée de Fès, un homme de vingt-six à vingt-sept ans se proclame sultan du Maroc. Il vient d'apprendre la mort de son demi-frère Moulay Rachid, tué accidentellement lors d'une promenade nocturne où son cheval avait heurté une branche d'oranger. Cet homme s'appelle Ismaïl ibn Chérif. L'histoire le retiendra sous le nom de Moulay Ismail. Il régnera cinquante-cinq ans, jusqu'à sa mort le 22 mars 1727 à Meknès. Ce règne, le plus long de toute l'histoire de la monarchie marocaine, restera l'un des plus décisifs qu'ait connus le Royaume : cinquante-cinq ans au cours desquels un empire menacé de fragmentation se transformera en État unifié, redouté de ses voisins et respecté des puissances européennes.
Moulay Ismail naît vers 1645 à Sijilmassa, dans la région du Tafilalet, berceau de la dynastie alaouite. Les sources historiques donnent des dates légèrement différentes mais le consensus académique se fixe autour de 1645. Il est le septième fils de Moulay Chérif ben Ali, fondateur de la branche alaouite qui règne encore aujourd'hui sur le Maroc. Sa mère, Lalla Mubarka bint Yark al-Maghfiri, aussi désignée dans les chroniques de l'époque sous le prénom de Lalla Mbarka, est une concubine originaire de la vallée du fleuve Sénégal. Les chroniqueurs contemporains la décrivent comme une femme de haute stature, d'une rare intelligence et d'un caractère affirmé. Cette origine maternelle, que les sources sénégalaises rappelent régulièrement avec fierté, fait de Moulay Ismail un souverain d'une singularité particulière puisqu'il incarnera un lien profond entre le Maroc et l'Afrique subsaharienne qui se traduira, entre autres, dans la constitution de son armée des Abid al-Bukhari.
L'enfance et l'adolescence de Moulay Ismail se déroulent dans le contexte instable de l'affirmation de la jeune dynastie alaouite. Son père Moulay Chérif puis son demi-frère Moulay Rachid ont, avant lui, entrepris de reunifier le Maroc après les décennies de fragmentation qui ont suivi le déclin des Saadiens. Moulay Rachid réussit cette unification entre 1664 et 1672, et c'est sous son autorité que Moulay Ismail exerce d'abord la fonction de gouverneur de Meknès, puis celle de calife feudataire et vice-roi de Fès, apprenant ainsi l'art de gouverner dans l'une des cités les plus complexes du Royaume.

La mort de Moulay Rachid en 1672 ouvre la succession dans des conditions difficiles. Moulay Ismail entretient pendant une quinzaine d'années une rivalité avec son neveu Moulay Ahmed ben Mehrez, également prétendant au trône, jusqu'à la mort de ce dernier en 1687. Cet affrontement fratricide, qui dure quatorze ans, oblige le nouveau sultan à conduire simultanément une guerre intérieure contre son neveu et les campagnes d'unification du territoire contre les tribus dissidentes, les zaouias rebelles comme celle de Dila et les groupes sanhaja du Moyen Atlas qui refusent l'autorité centrale. Cette période de double pression, intérieure et extérieure, forge chez Moulay Ismail une capacité de commandement et une dureté dans la décision qui marqueront l'ensemble de son règne.
La singularité politique de son projet est analysée avec précision par l'historien français Daniel Rivet dans son *Histoire du Maroc* (Fayard, 2012) : Moulay Ismail voulait "établir un État marocain unifié comme autorité absolue, indépendant de tout groupe particulier au sein du Maroc, en contraste avec les dynasties précédentes qui s'appuyaient sur certaines tribus ou régions comme base de leur pouvoir." Cette ambition explique tout à la fois la création des Abid al-Bukhari comme armée ne devant sa loyauté qu'au sultan, la politique de kasbahs quadrillant le territoire pour assurer la présence physique du pouvoir central, et la brutalité systématique exercée contre toute expression de désobéissance tribale.

Moulay Ismail est l'un des souverains les plus difficiles à saisir dans la complexité de leur personnalité. Les récits contemporains, qu'ils viennent des ambassadeurs européens, des chroniqueurs arabes ou des captifs chrétiens rachetés de leur esclavage, convergent sur un portrait d'une contradiction saisissante. D'un côté, un souverain d'une dévotion religieuse sincère et régulière, qui connaît par cœur le Coran, qui respecte scrupuleusement les prescriptions islamiques, qui entretient des relations étroites avec les confréries soufies et les grandes familles savantes du Maroc. De l'autre, un homme capable d'une brutalité extrême, que les sources européennes qualifient de "tyran" tout en reconnaissant son génie politique et militaire.
Bernard Lugan, historien français spécialiste de l'Afrique du Nord et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l'histoire du Maroc, souligne que cette apparente contradiction est moins une anomalie personnelle qu'un produit du contexte. Gouverner le Maroc du XVIIe siècle, avec ses tribus jalouses de leur indépendance, ses frontières sous pression européenne sur les côtes et ottomane à l'est, ses rivalités dynastiques internes et ses zaouias rivales du pouvoir central, exigeait une autorité sans équivoque et une répression des dissidences suffisamment visible pour décourager toute tentative de sécession. La violence de Moulay Ismail était une politique autant qu'un tempérament.
Ce que les sources européennes de l'époque ne peuvent s'empêcher de noter, malgré leur hostilité de principe, c'est l'intelligence politique du souverain. Le père Dominique Busnot, qui rédigea un compte-rendu de son séjour au Maroc au début du XVIIIe siècle comme négociateur pour le rachat des captifs chrétiens, décrit un homme qui reçoit ses interlocuteurs avec une aisance remarquable, parle de politique internationale avec pertinence et manie l'argument diplomatique avec une habileté qui surprend ses visiteurs européens. Voltaire lui-même, dans le onzième chapitre de *Candide* (1759), fait mentionner le nom de Moulay Ismail dans un passage consacré à la puissance des souverains orientaux, preuve que sa réputation avait traversé la Méditerranée jusqu'au cœur des Lumières françaises.

Aucun portrait de Moulay Ismail ne peut faire l'économie d'un fait qui a frappé tous les témoins de son époque et que les études génétiques contemporaines ont confirmé : de son vivant, Ismaïl constitua un harem de plus de 500 femmes et eut plus de 800 enfants biologiques, ce qui fait de lui l'un des pères les plus prolifiques de l'histoire. Les sources historiques les plus précises donnent les chiffres de 525 fils et 343 filles. Ce harem royal, installé dans les palais de Meknès, rassemblait des femmes venues de toute l'Afrique du Nord, d'Andalousie, d'Afrique subsaharienne et d'Europe, certaines captives rachetées, d'autres issues d'alliances diplomatiques ou tribales. Parmi ses épouses les plus documentées figurent Lalla Aisha Mubarka, Khanatha bint Bakkar, Ma'azuza, Aouda Doukalia et Lalla Umm al-Iz at-Taba. Cette configuration familiale n'était pas seulement le reflet d'un appétit personnel : elle avait une dimension politique, les alliances matrimoniales avec les familles tribales et les dynasties régionales constituant un instrument de contrôle et de pacification que le sultan utilisait avec le même calcul que ses campagnes militaires.
Moulay Ismail meurt le 22 mars 1727 à Meknès, à l'âge d'environ quatre-vingt-deux ans. Il est inhumé dans le mausolée qu'il avait lui-même fait construire en 1703 à l'intérieur de sa kasbah impériale, un monument d'une beauté austère que les visiteurs peuvent encore voir à Meknès. Sa mort ouvre l'une des crises dynastiques les plus graves de l'histoire alaouite. Le nombre considérable de ses fils, estimé à plus de cinq cents, dont plusieurs dizaines atteignaient l'âge adulte à sa mort, rend la succession particulièrement disputée. Les années qui suivent voient se succéder plusieurs sultans en quelques décennies, dans un cycle de guerres intestines qui fragmente temporairement l'autorité centrale que Moulay Ismail avait mis cinquante-cinq ans à construire. Ce n'est qu'avec l'avènement de son petit-fils Sidi Mohammed III en 1757 que la stabilité est pleinement retrouvée, ce dernier transférant la capitale de Meknès à Marrakech.
Moulay Ismail demeure, cinquante-cinq ans après son accession au trône et trois siècles après sa mort, l'une des figures les plus débattues de l'histoire marocaine. Trop autoritaire pour les uns, trop brutal pour les autres, mais trop nécessaire à l'unification du Maroc pour être jugé simplement : il est le sultan qui a transformé un Royaume fragmenté en État centralisé, qui a bâti une capitale impériale dont les vestiges sont classés patrimoine mondial de l'UNESCO, qui a repris aux puissances européennes leurs enclaves sur les côtes marocaines et qui a correspondu d'égal à égal avec Louis XIV et les rois d'Espagne et d'Angleterre. Peu de souverains dans l'histoire mondiale ont autant marqué leur pays en un seul règne.






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