Rabat
top of page

SAGRAJAS 1086, QUAND LE MAROC ALMORAVIDE SAUVA L'ANDALOUSIE MUSULMANE

il y a 11 minutes
6 min de lecture
SAGRAJAS 1086, QUAND LE MAROC ALMORAVIDE SAUVA L'ANDALOUSIE MUSULMANE

Le 23 octobre 1086, sur une plaine proche de Badajoz, une armée venue de Marrakech écrase les troupes du roi Alphonse VI de Castille. Les chroniques arabes baptiseront ce lieu az-Zallaqa, "l'endroit glissant", tant le sang y coula ce jour-là. Appelé au secours par des princes andalous incapables de se défendre seuls, l'émir almoravide Youssef Ibn Tachfine ne se contente pas de sauver Al-Andalus du naufrage. En quelques années, il en fait une province de l'empire marocain.


En 1086, Al-Andalus n'est plus l'unique et puissant califat qui avait fait trembler l'Europe chrétienne deux siècles plus tôt. Depuis l'effondrement du califat de Cordoue en 1031, à l'issue d'une longue guerre civile opposant Berbères, Arabes et populations locales, l'Espagne musulmane s'est morcelée en une dizaine de principautés rivales, les taïfas, chacune dirigée par un roitelet soucieux avant tout de sa propre survie face à ses voisins musulmans autant que face aux royaumes chrétiens du nord. Pour financer leurs armées de mercenaires, souvent chrétiens eux-mêmes, ces taïfas en sont réduites, dès les années 1050, à verser aux souverains du nord un tribut annuel appelé paria, un système qui permet aux rois chrétiens de peser directement sur les rivalités musulmanes tout en accroissant leur propre fragilité.


Le choc décisif survient en 1085. Cette année-là, le roi Alphonse VI de Castille et León s'empare de Tolède, ancienne capitale wisigothique et l'une des villes les plus prestigieuses d'Al-Andalus, sans même livrer de grande bataille rangée. Cette chute, documentée notamment par les chroniqueurs arabes du XIIIe siècle dont les récits ont été étudiés dans un chapitre consacré à cet épisode publié par les Presses universitaires de Lyon, résonne dans tout le monde musulman comme un coup de tonnerre. Elle rompt la logique même du système des parias, puisqu'un roi chrétien vient pour la première fois de s'emparer directement d'une capitale musulmane majeure plutôt que de se contenter d'en percevoir tribut. Pour les taïfas les plus exposées, à commencer par celle de Séville, l'inquiétude devient existentielle.



SAGRAJAS 1086, QUAND LE MAROC ALMORAVIDE SAUVA L'ANDALOUSIE MUSULMANE
Enluminure sur parchemin de 1086, année de la bataille. Les Quatre Cavaliers

C'est dans ce contexte que le roi de Séville, Al-Mutamid ibn Abbad, prend la décision qui allait bouleverser le destin de la péninsule ibérique. Malgré les mises en garde de son propre fils, qui craint de voir entrer en Espagne une puissance étrangère aussi difficile à maîtriser que les Castillans, Al-Mutamid choisit de faire appel à l'émir almoravide du Maroc, Youssef Ibn Tachfine. Sa justification, restée célèbre dans l'historiographie de la période, tient en une formule : il préfère, dit-il, être "chamelier en Afrique du Nord plutôt que porcher en Castille", refusant de laisser à ses descendants le souvenir d'avoir livré Al-Andalus en proie aux infidèles. Cette décision, aussi périlleuse qu'elle se révélera, illustre l'ampleur du désarroi des taïfas face à l'avancée castillane.


Youssef Ibn Tachfine n'est alors pas un inconnu. Cousin d'Abou Bakr ibn Omar, chef des Almoravides, il avait reçu le commandement des troupes en Afrique du Nord lorsque celui-ci était parti mater une révolte tribale dans le Sahara, avant de conserver le pouvoir à son retour tant sa popularité s'était affirmée, selon le récit qu'en fait l'Encyclopaedia Britannica. Vers 1062, il fonde la ville de Marrakech, qui devient la capitale d'un État almoravide en pleine expansion, unifiant sous son autorité l'essentiel du Maroc et une large part de l'actuelle Algérie occidentale. Par déférence envers le califat abbasside de Bagdad, dont il reconnaît la suzeraineté nominale, il se contente du titre d'Amir al-Muslimin, "commandeur des musulmans", plutôt que de celui de calife, réservé au seul souverain de Bagdad.


Répondant à l'appel d'Al-Mutamid, Youssef Ibn Tachfine rassemble ses contingents et franchit le détroit de Gibraltar à l'été 1086, embarquant à Ceuta pour débarquer à Algésiras. Le chroniqueur Abd al-Wahid al-Marrakushi, dont le récit rédigé en 1224 est considéré par les historiens comme l'un des comptes rendus les plus sobres et les moins légendaires de la bataille, rapporte qu'Al-Mutamid l'invita à faire une halte à Séville pour se reposer du voyage, une offre que l'émir refusa net : "Je ne suis venu que dans le but de mener le jihad contre l'ennemi ; où qu'il se trouve, je m'y rendrai", aurait-il répondu, selon la traduction anglaise de ce texte republiée par la Society for Medieval Military History. Alerté de ce débarquement, Alphonse VI lève le siège du château d'Aledo qu'il menait alors et rassemble à la hâte l'ensemble de ses forces disponibles pour marcher à la rencontre des Almoravides.



SAGRAJAS 1086, QUAND LE MAROC ALMORAVIDE SAUVA L'ANDALOUSIE MUSULMANE
Alphonse VI conquiert Tolède le 25 mai 1085. Il est ensuite battu de façon décisive par les Almoravides à la Bataille de Sagrajas un an plus tard.

La bataille se joue le 23 octobre 1086, sur la plaine de Sagrajas, non loin de Badajoz. Selon le récit d'al-Marrakushi, les négociateurs des deux camps peinent à s'accorder sur la date de l'affrontement, chacun invoquant son propre jour sacré, le vendredi pour les musulmans, le samedi pour les juifs au service de l'administration castillane, le dimanche pour les chrétiens, jusqu'à ce qu'Alphonse VI propose le lundi, tout en profitant en réalité du vendredi, jour de prière musulmane, pour lancer une attaque surprise pendant que les troupes de Youssef Ibn Tachfine, désarmées, s'apprêtaient à prier. C'est la vigilance d'Al-Mutamid, resté en armes derrière les rangs almoravides par méfiance envers ce qu'il appelait "ce porc", en référence au roi castillan, qui aurait permis d'éviter le désastre initial. Repris de leur surprise, les Almoravides et leurs alliés andalous, réunissant selon les estimations une force totale avoisinant les vingt à trente mille combattants face à une armée castillane bien plus réduite, submergent finalement les troupes chrétiennes.


La défaite d'Alphonse VI est totale. Le roi ne doit son salut qu'à une fuite précipitée, accompagné d'une poignée d'hommes seulement selon le récit d'al-Marrakushi, tandis que d'autres chroniques castillanes postérieures avancent le chiffre, longtemps repris par l'historiographie occidentale, d'environ cinq cents survivants seulement sur l'ensemble de son armée, un ordre de grandeur qui reste débattu par les historiens modernes mais qui traduit, quel que soit le chiffre exact, l'ampleur du désastre castillan. Le champ de bataille reçoit dans les sources arabes le nom d'az-Zallaqa, "le lieu glissant", tant le sang versé ce jour-là aurait rendu le sol impraticable sous les pieds des combattants. Cette victoire, l'une des plus retentissantes de toute l'histoire d'Al-Andalus, met un coup d'arrêt brutal à l'avancée castillane et redonne, du jour au lendemain, tout son prestige au nom de Youssef Ibn Tachfine dans les mosquées et sur les chaires de toute la péninsule.


Pourtant, contrairement à ce que l'ampleur de la victoire aurait pu laisser présager, Youssef Ibn Tachfine ne cherche pas, dans l'immédiat, à conquérir Al-Andalus. Il regagne le Maroc peu après la bataille, rappelé par des affaires internes à son empire naissant. Ce n'est qu'en 1089, trois ans plus tard, qu'il revient dans la péninsule pour y soumettre méthodiquement, l'une après l'autre, les taïfas restantes, à commencer par celles dont les souverains, à l'image d'Al-Mutamid lui-même, avaient fait preuve selon lui de trop de complaisance envers les Castillans ou de trop de faste dans leurs cours. Grenade tombe en 1090, Séville en 1091, la propre capitale de l'homme qui avait appelé les Almoravides à la rescousse. Ibn Abbad, déchu, finira ses jours en exil au Maroc, à Aghmat, près de Marrakech. À la mort de Youssef Ibn Tachfine en 1106, à l'âge de près de quatre-vingt-dix-sept ans selon l'Encyclopaedia Britannica, la quasi-totalité de l'Espagne musulmane est passée sous l'autorité directe de Marrakech, intégrée à un empire almoravide qui s'étend alors du Sahara à l'Èbre.


Sagrajas occupe ainsi une place singulière dans l'histoire du Maroc et de la Méditerranée occidentale. La bataille elle-même n'est pas une conquête, elle est un sauvetage, celui d'un Al-Andalus fragmenté et à bout de souffle par une puissance venue d'au-delà du détroit. Mais ce sauvetage se transforme, en l'espace de quelques années à peine, en l'une des plus vastes extensions territoriales jamais réalisées par une dynastie originaire du Maroc, unifiant sous une même autorité marocaine des terres allant du Sahara occidental jusqu'au cœur de la péninsule ibérique. L'ironie historique n'échappe à aucun historien de la période : c'est la peur de perdre leur indépendance face aux Castillans qui a précipité les rois des taïfas dans les bras d'une puissance marocaine qui allait, en définitive, leur ôter cette même indépendance, mais qui allait aussi offrir à Al-Andalus un siècle supplémentaire d'existence sous souveraineté musulmane, jusqu'à ce que la dynastie almohade, elle aussi issue du Maroc, prenne le relais au siècle suivant.

Commentaires


bottom of page