UN MANUSCRIT MÉDICAL D'IBN TOUFAIL, SAVANT MAROCAIN DU XIIE SIÈCLE, ENTRE DANS LA MÉMOIRE DU MONDE DE L'UNESCO

Le 17 avril 2025, l'UNESCO a inscrit à son registre Mémoire du monde un manuscrit vieux de huit siècles conservé à Fès, un poème de 7 700 vers dans lequel un savant marocain du XIIe siècle avait entrepris de classer méthodiquement toutes les maladies connues de son temps et leurs traitements. Son auteur, Ibn Toufail, est resté célèbre pour tout autre chose : un roman philosophique qui allait, plusieurs siècles plus tard, inspirer Robinson Crusoé.
C'est un nouveau joyau du patrimoine intellectuel marocain que la communauté internationale a distingué et qui a été présenté par le Royaume, le manuscrit médical Al Orjoza fi teb, attribué à Ibn Toufail, a été inscrit le 17 avril 2025 au registre Mémoire du monde de l'UNESCO, ainsi que le confirme le dossier officiel de candidature déposé auprès de l'organisation. Cette reconnaissance confirme l'importance du Maroc dans la préservation et la transmission des savoirs universels, un engagement que le Royaume a tenu à formaliser un peu plus encore le 7 juillet 2026, lors d'une cérémonie officielle de remise du certificat d'inscription organisée à la bibliothèque Al-Qaraouiyine de Fès.

Composé au XIIe siècle sous la forme d'un poème didactique de près de 7 700 vers répartis sur 148 pages, le manuscrit Al Orjoza fi teb est aujourd'hui précieusement conservé à la bibliothèque Al-Qaraouiyine de Fès, haut lieu de la connaissance fondé au IXe siècle par Fatima al-Fihriya. Le texte adopte la forme du rajaz, un genre poétique arabe ancien, particulièrement adapté à la mémorisation orale des savoirs scientifiques grâce à sa simplicité rythmique, précise l'UNESCO dans sa fiche de présentation de l'œuvre. Organisé en sept parties elles-mêmes subdivisées en chapitres, le poème propose une classification méthodique des maladies selon les parties du corps qu'elles affectent, de la tête à l'appareil urinaire en passant par le système digestif, ainsi que leurs symptômes et leurs traitements, alliant précision scientifique et élégance poétique, comme le détaille une étude publiée dans le Journal of the British Islamic Medical Association. Il témoigne de l'extraordinaire vitalité intellectuelle du Maroc médiéval et de son rôle de carrefour du savoir entre l'Andalousie musulmane et l'Afrique du Nord.
Le lieu de conservation du manuscrit n'est pas anodin. Fondée en 859 par Fatima al-Fihriya, la bibliothèque de la Qaraouiyine est reconnue par l'UNESCO et le Guinness World Records comme la plus ancienne bibliothèque en activité continue au monde, rattachée à ce qui est également considéré comme le plus ancien établissement d'enseignement supérieur délivrant encore des diplômes aujourd'hui. Restaurée entre 2012 et 2017 sous la direction de l'architecte maroco-canadienne Aziza Chaouni, elle continue d'abriter environ 4 000 manuscrits et ouvrages rares, parmi lesquels celui d'Ibn Toufail occupe désormais une place internationalement reconnue.
Une précision mérite d'être apportée pour éviter toute confusion, tant le genre était répandu dans la médecine arabe classique : Al Orjoza fi teb d'Ibn Toufail n'est pas à confondre avec l'Urjuza fi al-Tibb, poème médical bien plus connu composé par le savant persan Ibn Sina, Avicenne pour l'Occident latin, et qui circula largement en Europe médiévale sous sa traduction latine. Les deux médecins ont chacun mis leur art poétique au service de l'enseignement médical, un genre alors solidement enraciné dans la tradition scientifique arabo-musulmane, mais il s'agit bien de deux œuvres distinctes, signées par deux auteurs différents, à un siècle d'écart. C'est précisément la version marocaine, plus rare et longtemps restée moins étudiée que celle d'Avicenne, que la bibliothèque Al-Qaraouiyine a préservée et que l'UNESCO vient de consacrer.
Lancé en 1992, le programme Mémoire du monde de l'UNESCO vise à préserver et à rendre accessibles les manuscrits, archives et documents qui marquent de manière exceptionnelle l'histoire de l'humanité. L'édition 2025 a porté à 570 le nombre total de collections inscrites à travers le monde, après l'ajout de 74 nouveaux éléments, précise l'UNESCO sur son portail dédié au registre. L'inscription d'Al Orjoza fi teb illustre ainsi l'engagement du Royaume dans la sauvegarde de son patrimoine documentaire et souligne l'apport du Maroc à l'histoire universelle de la médecine et des sciences.
Né vers 1110 à Guadix, dans le royaume andalou, et mort en 1185 à Marrakech, Ibn Toufail incarne la figure du savant polymathe telle que l'a produite la civilisation arabo-musulmane médiévale. Médecin, philosophe, mathématicien et astronome, il fut d'abord médecin à Grenade avant de devenir, à partir de 1163, médecin personnel et conseiller du calife almohade Abu Yaqub Yusuf, qu'il servit à la cour de Marrakech jusqu'en 1184, selon la biographie qu'en dresse l'Encyclopaedia Britannica. C'est à ce titre qu'il présenta au souverain almohade, en 1169, un jeune savant appelé à devenir l'un des plus grands philosophes de l'histoire, Averroès, dont il devint ainsi le protecteur et l'introducteur à la cour.
Sa renommée ne se limite toutefois pas à la médecine ni même à ce rôle de passeur. Ibn Toufail est surtout connu pour son roman philosophique Hayy Ibn Yaqzan, récit allégorique dans lequel un enfant grandissant seul sur une île déserte accède progressivement à la connaissance du monde et de Dieu par sa seule expérience sensible et son raisonnement, sans le secours d'aucun maître ni d'aucune révélation transmise. C'est la seule œuvre philosophique d'Ibn Toufail qui nous soit parvenue dans son intégralité, l'essentiel de sa production médicale et scientifique ayant depuis disparu, à l'exception notable du manuscrit aujourd'hui distingué par l'UNESCO.
L'influence de ce texte a traversé les siècles et les continents d'une manière que peu d'œuvres médiévales peuvent revendiquer. Selon le médiéviste Jean-Baptiste Brenet, professeur de philosophie arabe à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, Hayy Ibn Yaqzan est, écrit-il dans la postface de son ouvrage Robinson de Guadix paru aux éditions Verdier en 2020, un texte dont, « le Coran et Les Mille et Une Nuits mis à part, jamais sans doute l'Europe n'aura lu autant » un équivalent arabe. Traduit en hébreu dès le Moyen Âge, le récit connaît sa diffusion la plus décisive en 1671, lorsque l'orientaliste anglais Edward Pococke le traduit en latin sous le titre Philosophus Autodidactus. La traduction anglaise suit dès 1674, puis une nouvelle version en 1708, et le texte trouve un écho retentissant auprès des plus grands esprits de l'Europe moderne : le philosophe Baruch Spinoza en encourage une traduction néerlandaise dès 1672, tandis que Gottfried Wilhelm Leibniz salue dans le récit d'Ibn Toufail un exemple achevé de la philosophie arabe classique. Le mouvement quaker naissant s'en empare également comme d'une démonstration que la raison humaine, livrée à elle-même, peut s'élever jusqu'à la connaissance de Dieu sans le secours d'aucune Église établie. C'est dans ce contexte de large diffusion que le parallèle avec Robinson Crusoé, publié par Daniel Defoe en 1719, prend tout son sens : un homme seul sur une île, contraint de reconstruire par lui-même son rapport au monde, à la nature et à la connaissance. Si Defoe n'a jamais explicitement reconnu cette filiation, la ressemblance structurelle entre les deux récits a conduit plusieurs générations de chercheurs, dont Brenet est aujourd'hui l'un des porte-voix les plus notables en langue française, à y voir bien davantage qu'une coïncidence littéraire.
Ibn Toufail avait ainsi, plusieurs siècles avant l'Europe des Lumières et son culte de la raison autonome, ouvert la voie au roman philosophique et d'aventures, posant les bases de thèmes que l'on croit parfois propres à la modernité occidentale : l'autodidaxie, la quête individuelle de vérité, et la relation entre l'homme et la nature à l'état de nature. Une paternité intellectuelle longtemps restée dans l'ombre de son héritier supposé, et que les chercheurs contemporains, à l'image de Brenet, s'emploient aujourd'hui à documenter et à réhabiliter.

Al Orjoza fi teb n'est du reste pas un cas isolé dans le patrimoine documentaire marocain reconnu par l'UNESCO. Le Royaume compte déjà à son actif deux autres inscriptions au registre Mémoire du monde, le Kitab al-Ibar, somme historique majeure de la pensée arabo-musulmane médiévale, et un manuscrit attribué à Al-Zahrawi, le grand chirurgien andalou considéré comme l'un des pères de la chirurgie moderne. Une nouvelle candidature marocaine est d'ores et déjà attendue pour le cycle 2026-2027, dont la date limite de dépôt est fixée au 30 novembre, preuve que cette dynamique de reconnaissance internationale du patrimoine documentaire du Royaume est appelée à se poursuivre.
L'inscription d'Al Orjoza fi teb au registre Mémoire du monde rappelle, en définitive, que le Maroc est plus qu'un simple gardien de son patrimoine médiéval : il en est un acteur vivant, capable de faire reconnaître à l'échelle mondiale des textes restés dans l'ombre de leurs équivalents plus célèbres. À travers Ibn Toufail, médecin de cour, penseur de l'autodidaxie et inspirateur discret de l'un des romans fondateurs de la littérature occidentale, le Royaume illustre son rôle ancestral de carrefour intellectuel entre l'Andalousie, l'Afrique du Nord et l'Europe, un héritage dont la reconnaissance internationale continue, huit siècles plus tard, d'éclairer l'histoire universelle des sciences et des idées. De Guadix à Marrakech, en passant par Fès où repose aujourd'hui son manuscrit, la trajectoire même d'Ibn Toufail dessine la carte d'un Maroc médiéval pleinement inséré dans les grands courants intellectuels de son temps, capable de former, de protéger et de faire rayonner ses savants bien au-delà de ses frontières.







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