"MAROC, 174E SUR 199 EN INTELLIGENCE" : LE CLASSEMENT ESPAGNOL QUE LA SCIENCE RÉFUTE
- Loubna

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La précision des décimales donne au classement l'apparence d'une mesure scientifique établie. Sa méthodologie raconte une tout autre histoire. Le score attribué au Maroc appartient à la famille des estimations de "QI nationaux" associées aux travaux de Richard Lynn et de ses collaborateurs, élaborées à partir de données recueillies sur des échantillons, à des périodes et dans des contextes différents, puis extrapolées à l'échelle de pays entiers. Le résultat présenté au lecteur comme le "QI des Marocains" repose ainsi sur une construction statistique dont la fiabilité fait l'objet de critiques scientifiques majeures. L'European Human Behaviour and Evolution Association (EHBEA), société savante internationale consacrée à l'étude scientifique du comportement humain, a consacré une déclaration officielle à ces bases de données. Elle relève des échantillons parfois extrêmement réduits ou non représentatifs, l'utilisation de groupes particuliers pour représenter des populations nationales, des données concernant parfois des enfants, des valeurs attribuées à certains pays à partir d'informations provenant d'autres populations, des problèmes de comparabilité culturelle et des choix de données insuffisamment transparents. L'association estime que ces bases restent très en dessous des standards attendus de rigueur, de validité et de transparence et rejette leur capacité à produire des conclusions fiables sur les différences d'intelligence entre populations. Derrière le spectaculaire "67,03" se trouve donc une estimation dont les fondations scientifiques sont directement mises en cause par des spécialistes du comportement humain.
Les performances marocaines dans l'enseignement scientifique supérieur offrent des données autrement concrètes. En France, l'École Polytechnique indique officiellement que les étudiants de nationalité marocaine "réussissent particulièrement bien" au concours d'entrée de son cycle ingénieur et qu'ils constituent la nationalité étrangère la plus représentée dans cette formation. En 2024, 105 Marocains étudiaient dans les promotions du cycle ingénieur, auxquels s'ajoutaient une douzaine d'étudiants en Bachelor of Science et une dizaine en Master of Science & Technology. Cette présence remonte à 1948 avec l'admission de M'hamed Douiri, premier étudiant marocain de l'établissement, tandis que le réseau des anciens élèves marocains compte désormais plus de 300 membres. Dans une école française fondée sur une sélection scientifique particulièrement exigeante, la réussite marocaine possède ainsi une ampleur officiellement constatée par l'institution elle-même. Cette excellence apparaît également chez une génération beaucoup plus jeune. L'équipe marocaine Robotics For Future, composée d'élèves du lycée 11 Janvier de Moulay Yacoub dans la région Fès-Meknes, a remporté aux États-Unis le premier prix mondial dans la catégorie "Performance du robot" lors d'un championnat organisé au Worcester Polytechnic Institute. La compétition réunissait 108 équipes internationales et le projet développé par les Marocains fut également sélectionné parmi les meilleurs pour une présentation sur la scène principale. L'équipe remportait cette distinction pour la deuxième année consécutive. Le ministère marocain de l'Éducation nationale a officiellement documenté cette performance, obtenue dans une compétition technologique où les participants internationaux étaient confrontés aux mêmes épreuves. "Cet attrait pour l'excellence académique marocaine ne s'arrête d'ailleurs pas aux frontières françaises. En février 2025, la neuvième édition du salon Étudier en Espagne au Maroc, organisée par le bureau de l'Éducation de l'Ambassade d'Espagne en collaboration avec 25 universités espagnoles, a réuni plus de 6 000 étudiants marocains à Casablanca, Rabat et Tanger, signe que les établissements du pays même à l'origine de la polémique considèrent la jeunesse marocaine comme un vivier académique à courtiser plutôt qu'à mépriser, selon le SEPIE, l'agence publique espagnole pour l'internationalisation de l'éducation."
La provenance espagnole de cette publication, drapée dans une prétention explicite de supériorité intellectuelle, rend la confrontation avec l'histoire particulièrement révélatrice. Au 11e siècle, les Almoravides, dynastie amazigh marocaine, fondent Marrakech et en font la capitale d'une puissance qui s'étend bientôt jusqu'à la péninsule Ibérique. Après leur intervention en Al-Andalous, ils en prennent le contrôle à partir de 1090 tout en conservant Marrakech comme centre de leur empire. Au 12e siècle, les Almohades, autre dynastie amazighe marocaine née dans le Haut Atlas, leur succèdent et gouvernent à leur tour un vaste ensemble comprenant notamment Séville, Cordoue, Badajoz et Almería. Marrakech demeure le grand centre politique de leur puissance tandis que Séville devient leur capitale en Al-Andalous. Pendant cette période, les deux rives appartiennent à un espace où circulent hommes, connaissances, techniques et formes artistiques. L'influence de ces dynasties marocaines s'inscrit encore physiquement dans le patrimoine espagnol. Les cours de Marrakech et de Séville deviennent sous les Almohades des centres de savoir et de création, tandis que l'architecture développée sous leur autorité transforme durablement le paysage andalou. À Séville, le minaret construit pour la grande mosquée almohade à la fin du 12e siècle survit à la conquête chrétienne de la ville et devient plus tard le clocher de la cathédrale. Il porte aujourd'hui le nom de Giralda et constitue l'un des emblèmes les plus célèbres de Séville. L'histoire de l'Espagne médiévale porte ainsi l'empreinte durable d'un empire dont Marrakech constituait l'un des principaux centres politiques et culturels.
Au 20e siècle, la relation maroco-espagnole entre dans l'époque de la décolonisation. En 1957, l'Armée de libération marocaine lance des opérations contre les positions espagnoles d'Ifni. Madrid perd le contrôle d'une grande partie de l'intérieur du territoire et concentre ses forces autour de Sidi Ifni. L'Espagne engage des renforts et reçoit l'appui militaire français au Sahara. La séquence ouvre néanmoins une période décisive dans la récupération territoriale marocaine : Tarfaya revient au Royaume en 1958 et la question d'Ifni reste au centre des négociations entre Rabat et Madrid pendant la décennie suivante. Le 4 janvier 1969, les deux États signent à Fès le traité réglant définitivement la question. Le Boletín Oficial del Estado espagnol emploie lui-même l'expression "retrocesión del territorio de Ifni", rétrocession du territoire d'Ifni. Le transfert de souveraineté devient effectif le 30 juin de la même année. Ce choix du terme « rétrocession » dans le droit espagnol possède une portée historique évidente : l'ancienne puissance coloniale reconnaît officiellement le retour du territoire sous souveraineté marocaine. Six ans plus tard, la Marche verte de 1975 prolonge cette reconquête territoriale par la voie politique et diplomatique : quelque 350 000 Marocains marchent pacifiquement vers le Sahara, tandis que les négociations aboutissent aux accords de Madrid du 14 novembre 1975, par lesquels l'Espagne organise son retrait du territoire. Un demi-siècle plus tard, la diplomatie marocaine obtient un nouveau tournant de Madrid : après la grave crise de 2021 provoquée par l'accueil en Espagne, dans la discrétion, du chef du Polisario Brahim Ghali pour y être soigné, qui conduit Rabat à rappeler son ambassadrice pour consultations, Pedro Sánchez reconnaît en 2022 l'importance de la question du Sahara pour le Maroc et qualifie officiellement l'initiative marocaine d'autonomie de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le différend.
Les rapports entre les deux pays ont connu un retournement économique remarquable il y a quelques années : la crise financière qui frappe durement l'Espagne à partir de 2008 provoque un chômage massif et pousse des Espagnols à chercher de nouvelles perspectives au sud du détroit. Une étude officielle du ministère espagnol chargé des migrations décrit une "vague significative" d'Espagnols ayant émigré au Maroc comme débouché professionnel et entrepreneurial à la crise financière de 2010. Des entreprises sont créées notamment dans la construction et l'hôtellerie. L'administration espagnole explique également que de nombreux salariés détachés au Maroc conservaient leur résidence en Espagne et ne s'enregistraient pas systématiquement auprès des consulats, ce qui rendait les statistiques officielles incomplètes. À une époque où des centaines de milliers d'Espagnols perdaient leur emploi, le Royaume constituait donc pour certains d'entre eux un espace de travail et d'investissement.
L'économie espagnole contemporaine bénéficie à son tour d'une présence marocaine considérable. En juillet 2026, les statistiques officielles recensent 415 310 Marocains affiliés à la Sécurité sociale espagnole, faisant du Maroc la première nationalité étrangère du système, devant la Colombie et la Roumanie. Le ministère espagnol de l'Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations a lui-même qualifié la contribution quotidienne des travailleurs marocains de « fondamentale » pour la croissance économique espagnole, soulignant l'apport d'une population active jeune ainsi que sa participation, par les cotisations et les impôts, au financement de l'État-providence. Voilà une appréciation du rôle des Marocains formulée directement par les autorités du pays d'où provient aujourd'hui la polémique et donc, présenter les Marocains comme l'un des peuples "les moins intelligents du monde" exige finalement une certitude scientifique que le classement invoqué ne possède pas. Un nombre affiché avec deux décimales impressionne facilement ; sa valeur dépend entièrement de la qualité des données qui l'ont produit. Lorsque les échantillons, les extrapolations et la comparabilité de ces données font précisément l'objet d'une mise en cause scientifique aussi profonde, la hiérarchie qui en résulte perd l'autorité que son apparence mathématique cherche à lui donner.
Le Maroc n'a aucune justification à fournir sur l'intelligence de son peuple. L'histoire comme le présent ont déjà donné aux Marocains suffisamment d'occasions de montrer ce qu'ils savent bâtir, apprendre, créer et transmettre. Le mépris peut toujours se déguiser en statistique, mais il reste du mépris lorsque la science qui devrait le soutenir s'effondre.






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