L'INTERVIEW DE NABILA MOUNIB À OK DIARIO DÉCRYPTÉE : "RÉGIME MAROCAIN", "DÉMOCRATIE DE FAÇADE"
- Brahim Al Maghribi

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À l'approche des élections législatives de 2026, Nabila Mounib reste l'une des figures les plus identifiables de la gauche marocaine, première femme à avoir dirigé un parti politique au Royaume. Son parcours, ses positions documentées sur le Sahara et Israël, et une interview récente accordée au média espagnol OK Diario dessinent le portrait d'une opposante dont le discours varie sensiblement selon l'auditoire auquel elle s'adresse.
Nabila Mounib naît le 14 février 1960 à Casablanca. Son père, Ahmed Mounib, diplomate de carrière, est en poste comme consul du Maroc à Oran dans les années 1970, où elle passe une partie de son enfance et obtient son baccalauréat en 1977. Sa mère, Khadija Belmekki, est originaire de Fès. Titulaire d'un doctorat en endocrinologie délivré par l'université de Montpellier, elle devient professeure de physiologie et génétique moléculaire à la faculté des sciences Aïn Chock de l'Université Hassan II de Casablanca, et secrétaire régionale du Syndicat national de l'enseignement supérieur.
Son engagement politique démarre en 1985, alors qu'elle prépare sa thèse en France, au sein de la mouvance étudiante démocrate. Elle rejoint ensuite l'Organisation pour les libertés d'information et d'expression puis l'Organisation de l'action démocratique populaire, qui fusionnera avec d'autres formations de gauche pour donner naissance au Parti socialiste unifié. Elle en devient secrétaire générale le 16 janvier 2012, devenant la première femme à diriger un parti politique marocain, fonction qu'elle occupe jusqu'au 5 novembre 2023. Lors du référendum constitutionnel de 2011, elle appelle au boycott avec l'Alliance de la gauche démocratique, jugeant le texte insuffisamment démocratique dans la séparation des pouvoirs, position qu'elle maintient lors des élections législatives suivantes. Lors des législatives de 2021, elle est la seule candidate de son parti à obtenir un siège, dans la circonscription de Casablanca-Settat, qu'elle occupe toujours comme non-inscrite.
Sur le Sahara marocain, sa position documentée est plus affirmée que ce que son discours face à OK Diario pourrait laisser penser. En 2016, lors de la crise diplomatique entre le Maroc et la Suède provoquée par un projet de loi suédois visant à reconnaître la "République sahraouie", Nabila Mounib préside une délégation marocaine de gauche, PSU, PPS, USFP, à Stockholm pour convaincre les autorités suédoises d'abandonner ce projet, mission que Jeune Afrique décrit comme celle d'une émissaire officieuse du Royaume. La télévision publique suédoise SVT confirmera par la suite que Stockholm avait renoncé à son projet de reconnaissance. En décembre 2020, réagissant à l'annonce de Donald Trump reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara, elle déclare que "le Maroc n'a pas besoin d'aide pour accomplir son intégrité territoriale, au final ce seront les Marocains qui auront à le faire", rejetant le lien établi avec la cause palestinienne mais sans jamais remettre en cause la revendication marocaine elle-même.
Sa position sur Israël est en revanche constante et documentée dans la durée. Depuis l'annonce de la signature des accords tripartites en décembre 2020, elle la juge contraire aux intérêts du Maroc et défavorable à la cause palestinienne. En février 2024, dans le contexte de tensions entre supporters marocains et algériens pendant la CAN 2023, elle attribue à des "mouches électroniques sionistes" la responsabilité d'attiser l'hostilité entre les deux pays, déclaration qui lui vaut d'être qualifiée de conspirationniste par plusieurs médias marocains, dont La Relève et Le Collimateur.
C'est à la lumière de ce parcours qu'une analyse de son interview accordée au média espagnol OK Diario, connu pour ses positions marquées à droite de l'échiquier politique espagnol, prend son sens. Le premier glissement se produit sur le terrain lexical. Interrogée sur la perception marocaine de Ceuta et Melilla, elle évoque "le régime marocain, la monarchie marocaine" avant de développer un rappel historique. Le terme "régime" est un choix discursif rare dans la bouche d'une élue marocaine s'exprimant sur son propre pays : il appartient davantage au registre employé par le Polisario ou l'Algérie officielle pour qualifier le système politique marocain que par ses propres représentants élus. Sur la question du vote de la diaspora, elle qualifie la démocratie marocaine de "démocratie de façade", puis, plus loin dans l'entretien, affirme que "nous avons une oligarchie qui gouverne, il n'y a pas de démocratie, il n'y a pas de possibilité de traduire la volonté populaire en souveraineté populaire", et généralise en avançant qu'"aucun pays arabe n'est démocratique", rangeant implicitement le Maroc parmi des "régimes qui sont presque absolus".
Le deuxième point relève d'une asymétrie plus directement analysable entre son discours documenté depuis 2020 et sa réponse face à la journaliste espagnole. Poussée sur la question de savoir si le gouvernement marocain, au-delà de l'opinion populaire, considère lui aussi que Ceuta et Melilla sont marocaines, Nabila Mounib ne répond jamais par l'affirmative. Elle avance que "ça fait 500 ans que l'Espagne est à Ceuta et à Melilla" et conclut que "ce n'est peut-être pas l'urgence aujourd'hui de revendiquer Ceuta et Melilla, mais de renforcer les relations qui existent entre le Maroc et l'Espagne". Cette formulation s'écarte de la ligne officielle marocaine, qui qualifie ces deux villes de présides occupés et n'a jamais reconnu de légitimité à l'ancienneté de la présence espagnole comme argument de fond. En creux, une élue marocaine reprend, devant un média espagnol, un raisonnement qui relativise plutôt qu'il ne réaffirme la revendication de son propre pays.
Le troisième point concerne sa gestion de la question directe posée sur les événements du 30 juillet 2026, quand plusieurs dizaines de milliers de jeunes ont convergé vers Ceuta. Interrogée frontalement sur l'hypothèse que ce mouvement ait pu être organisé par le Maroc lui-même, Nabila Mounib ne l'écarte à aucun moment. Elle répond que "les autorités [marocaines], elles savaient que quelque chose se préparait", avant de développer une explication alternative fondée sur l'idée que "l'impérialisme et le sionisme" chercheraient à déstabiliser le gouvernement de Pedro Sánchez en raison de ses positions sur la cause palestinienne, via des "organismes internationaux" capables de "déclencher un mouvement de masse". Confrontée à une question qui met en cause la conduite des autorités marocaines, elle ne la défend à aucun moment et privilégie une explication géopolitique externe, ce qui laisse la question initiale sans réponse claire.
Le quatrième point touche à la terminologie sur le Sahara. Évoquant la colonisation espagnole, elle mentionne que l'Espagne "avait colonisé le Rif" et "le Sahara occidental", reprenant la dénomination onusienne de ce territoire plutôt que celle, constitutionnellement consacrée au Maroc, de "provinces du Sud" ou "Sahara marocain", un choix qui contraste avec sa déclaration de 2020, où elle défendait sans ambiguïté lexicale la marocanité du Sahara face à un gouvernement étranger.
Sur d'autres points, son discours reste documenté et cohérent avec ses positions publiques connues. Elle confirme avoir personnellement demandé la libération des détenus du Hirak du Rif, condamnés en lien avec les mouvements de 2016 et 2017 : "j'ai signé une énième pétition, j'ai posé des questions écrites, des questions orales au Parlement pour qu'on puisse libérer ces jeunes", précisant avoir suivi leur procès et visité leurs familles. Elle développe également une critique économique classique de la gauche marocaine, dénonçant le poids de la dette, les 56 accords de libre-échange signés par le Royaume et les pressions du FMI et de la Banque mondiale en faveur de la privatisation de l'école et de la santé, position partagée par une partie du spectre politique marocain sur au moins certains de ces points.
Ce que dit Nabila Mounib sur le chômage des jeunes, la représentation de la diaspora ou les prisonniers du Hirak du Rif s'inscrit dans un débat intérieur marocain réel, porté aussi par d'autres voix non radicales, et relève d'un droit constitutionnel pour une élue d'opposition. Ce que révèle l'analyse de cette interview n'est donc pas une trahison, mais une asymétrie discursive mesurable : sur Ceuta et Melilla comme sur les événements du 30 juillet 2026, ses réponses face à un média espagnol s'écartent sensiblement de la position officielle marocaine et de ses propres déclarations passées, sans jamais la contredire frontalement ni clairement la défendre non plus. C'est cette zone grise, documentée quote par quote, qui définit le mieux l'ambiguïté de son positionnement.






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