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ALGÉRIE EN FEU, DERRIÈRE LES FLAMMES, LA DÉFAILLANCE STRUCTURELLE D'UN RÉGIME

ALGÉRIE EN FEU, DERRIÈRE LES FLAMMES, LA DÉFAILLANCE STRUCTURELLE D'UN RÉGIME

Chaque été depuis une décennie, le nord de l'Algérie brûle. Ce n'est pas une singularité algérienne, et il serait malhonnête de le prétendre : la Grèce, le Portugal, l'Espagne et la France combattent chaque saison des incendies qui ravagent des milliers d'hectares de forêts méditerranéennes. Ce qui distingue l'Algérie du reste du bassin méditerranéen n'est pas l'existence des feux. C'est ce qui se passe autour : le bilan officiel que personne ne croit, les morts enterrés sans identification, la peine de mort annoncée en 48 heures, et les accusations automatiques contre le Maroc et Israël. C'est cette mécanique de gestion de la catastrophe qui révèle, mieux que n'importe quel discours, la nature d'un régime.


Depuis la nuit du 26 août 2026, plusieurs wilayas du nord-est algérien sont ravagées par des feux d'une violence que les témoins sur place décrivent comme sans précédent. Jijel, Béjaïa, Tizi Ouzou, Sétif, Skikda, Tébessa, treize wilayas au total touchées selon la Protection civile. Les températures dépassaient 45°C, des vents violents ont attisé les flammes jusqu'à encercler des villages entiers, des familles ont fui en abandonnant tout, des oliviers centenaires ont disparu en quelques heures. La catastrophe naturelle est réelle. Ce qui est moins naturel, c'est tout le reste.


Le bilan officiel du ministère de l'Intérieur algérien s'établit à dix-huit morts pour l'ensemble de l'été 2026, six en juillet et douze lors de la vague d'août. Ce chiffre est contesté de toutes parts, y compris depuis l'intérieur du pays. La journaliste algérienne Nozha Khelalef a répertorié à partir des seuls avis de décès publiés et des témoignages de familles un minimum de cinquante-sept noms identifiés. Le Parti des Travailleurs, formation d'opposition légale en Algérie, a évoqué "des centaines de morts et de blessés" et demandé que les wilayas sinistrées soient déclarées zones de catastrophe nationale. Des sources locales relayées par plusieurs médias avancent des chiffres autrement plus lourds pour la seule wilaya de Jijel, sans qu'il soit possible à ce stade de les vérifier indépendamment. Jeune Afrique, l'une des publications de référence sur l'Afrique, a jugé le 28 août que le bilan officiel "semble largement sous-estimé". Le Matin d'Algérie, quotidien algérien indépendant, a posé la question sans détour dans un article titré "Quand l'État compte les incendies mais pas les morts" : "Pourquoi est-il si facile de connaître le nombre d'incendies et leur localisation, mais si difficile de connaître précisément le bilan humain d'une catastrophe qui a déjà donné lieu à un deuil national de trois jours ?"



Cette opacité n'est pas nouvelle. Lors des incendies de 2021, qui avaient frappé la même région de Kabylie et tué au moins quatre-vingt-dix personnes dont trente-trois militaires selon le bilan officiel, le même décalage avait été observé entre les chiffres officiels et les réalités de terrain. La récurrence du phénomène, saison après saison, avec les mêmes wilayas touchées, les mêmes moyens insuffisants et les mêmes communications lacunaires, dessine non pas un incident mais une défaillance structurelle.


Ce qui a choqué au-delà du bilan, ce sont les images. Des cercueils alignés dans la cour d'un établissement hospitalier à El Milia. Des corps déplacés dans des camions frigorifiques. Dans plusieurs communes de la wilaya de Jijel, des enterrements collectifs ont été effectués dans des fosses communes, selon des témoignages convergents rapportés par Jeune Afrique et Le Matin d'Algérie. Aucune prise d'ADN n'a été documentée, aucun protocole d'identification des victimes n'a été annoncé publiquement. Pour des familles dont certains membres n'ont pas été retrouvés, cette absence de procédure est une blessure supplémentaire. Elle pose une question que le droit islamique rend particulièrement sensible : comment faire le deuil d'un mort que l'on n'a pas pu reconnaître, dont on ne sait pas avec certitude où il est enterré, dont le nom n'est inscrit nulle part ?


La question religieuse s'est d'ailleurs posée d'une autre façon. Lorsque le président Tebboune a observé une minute de silence à la mémoire des victimes lors d'une réunion officielle, la scène a suscité des réactions sur les réseaux sociaux algériens. La minute de silence est une tradition d'origine occidentale, pratiquée dans les pays européens depuis la Première Guerre mondiale. En Islam, le deuil se marque par la lecture de la Fatiha, la prière des morts et l'invocation de la miséricorde divine. Ce décalage entre la forme choisie par le pouvoir et les pratiques culturelles et religieuses de la population qu'il gouverne n'a pas échappé aux observateurs algériens, qui y ont vu un symbole de plus de la distance entre l'appareil d'État et le peuple.



Sur la question des moyens, le diagnostic est sévère et documenté. L'Algérie a affrété en 2025 douze avions Air Tractor AT802 via Tassili Airlines, dont sept loués à une société argentine avec des équipages brésiliens et argentins. Elle ne possède pas sa propre flotte d'avions bombardiers d'eau de type Canadair. Pendant les incendies d'août 2026, Tebboune lui-même a reconnu que "la vitesse du vent n'a pas permis l'utilisation des avions". Ce qu'il n'a pas dit, c'est que le Maroc dispose depuis des années d'une flotte de huit Canadair CL-415 opérés en propre par les Forces Royales Air, qu'il a proposé à deux reprises à l'Algérie, en 2021 et en 2023, sur instructions royales de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'assiste. L'Algérie a refusé les deux fois. Elle a préféré laisser ses forêts brûler plutôt que d'accepter une aide marocaine. Ce choix politique a un coût humain que le bilan officiel dissimule.


Face à l'ampleur de la catastrophe et à la colère croissante de la population, le régime a déployé deux réponses caractéristiques. La première, la plus spectaculaire, est l'annonce par Tebboune le 30 août 2026, lors d'une réunion réunissant hauts responsables civils et militaires, du rétablissement de l'exécution de la peine de mort contre les pyromanes. "Il faut réviser le Code pénal avant le 15 septembre pour rétablir l'exécution de la peine de mort contre les pyromanes", a-t-il déclaré directement au ministre de la Justice Lotfi Boudjemaa. La peine de mort n'a jamais été abolie en droit algérien, mais aucune exécution n'avait eu lieu depuis 1993, soit trente-trois ans de moratoire de fait. Sa réactivation, annoncée en moins de quarante-huit heures après les pires incendies de mémoire récente, sans que les enquêtes soient terminées, sans que les responsabilités soient établies, et alors que des familles attendaient encore de retrouver leurs morts, a été décrite par le Matin d'Algérie comme "une décision davantage politique que judiciaire". L'avocat Hakim Saheb et l'ancien cadre du FFS Samir Bouakouir ont publiquement dénoncé une "réponse dictée par l'émotion" qui ne répond pas à la vraie question : qui répondra des défaillances dans la prévention et la gestion de la catastrophe ?



La deuxième réponse est encore plus ancienne dans le répertoire du pouvoir algérien. Dès les premières heures de la crise, la piste criminelle a été avancée. "Je pense qu'il y a quelque chose de criminel dans ces incendies", a dit Tebboune le 29 août en visitant des blessés à l'hôpital des grands brûlés de Zéralda. Le lendemain, la DGSN annonçait la découverte d'un "réseau criminel classé comme organisation terroriste" responsable des feux, selon "l'aveu de ses membres arrêtés". Ce scénario est une répétition exacte de 2021. Cette année-là, après les incendies de Kabylie qui avaient fait au moins quatre-vingt-dix morts, Tebboune avait réuni une session extraordinaire du Haut Conseil de Sécurité et avait accusé nommément le MAK, Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, d'être responsable des incendies, précisant qu'il "reçoit le soutien et l'aide de parties étrangères, en tête desquelles le Maroc et l'entité sioniste". Le MAK avait catégoriquement rejeté ces accusations. Le Maroc avait répondu en soulignant qu'il venait précisément de proposer son aide pour éteindre ces mêmes feux. En 2026, le même mécanisme se remet en route.


Ce réflexe accusatoire mérite une analyse. Il ne s'agit pas d'une maladresse ou d'une réaction à chaud. C'est une stratégie politique documentée et répétée, qui vise à transformer chaque catastrophe en preuve d'un complot extérieur, détournant ainsi l'attention de la défaillance des pouvoirs publics. Les historiens qui étudient les autoritarismes arabes, notamment Koenraad Bogaert dans ses travaux sur la gouvernance nord-africaine publiés à la Middle East Journal of Culture and Communication, ont analysé ce mécanisme : lorsqu'un régime ne peut pas rendre compte de sa propre incompétence, il externalise la responsabilité. L'ennemi extérieur devient le paratonnerre institutionnel.


Que des incendies puissent avoir des causes criminelles est une possibilité que personne ne peut exclure, des enquêtes judiciaires existent et des arrestations ont eu lieu. Mais affirmer qu'un "réseau terroriste soutenu par le Maroc et Israël" est responsable de centaines de départs de feu simultanés dans treize wilayas, sans preuve présentée publiquement, avant même la fin des enquêtes, est une affirmation politique, pas une conclusion judiciaire. Et le fait que ce même discours ait été tenu mot pour mot en 2021 affaiblit considérablement sa crédibilité.


Ce qui s'est passé en Algérie cet été est une catastrophe humaine et écologique réelle, amplifiée par des décennies de sous-investissement dans la prévention des incendies, une flotte aérienne inexistante, une communication opaque sur les victimes, et un réflexe politique qui consiste à accuser les voisins plutôt qu'à rendre des comptes au peuple. Les Algériennes et les Algériens qui ont perdu leurs maisons, leurs familles et leurs forêts méritent mieux que cela. Ils méritent la vérité sur le nombre de morts, des procédures d'identification dignes de ce nom, et des responsables publics capables d'assumer leurs manquements plutôt que de les noyer dans la rhétorique complotiste.



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