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LA DYNASTIE IDRISSIDE

4 sept.
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LA DYNASTIE IDRISSIDE

Le 14 octobre 793, un chérif fugitif tombe assassiné près de Oualili, empoisonné sur ordre du calife abbasside. Il vient pourtant, en moins de cinq ans de règne, de poser la première pierre de l'État marocain. Son fils portera cet héritage jusqu'à la fondation de Fès en 808. Huit siècles avant que les Alaouites ne montent à leur tour sur le trône chérifien, les Idrissides inventent une idée qui n'a jamais quitté le Maroc : celle d'une monarchie descendante du Prophète Muhammad ﷺ, unificatrice des tribus et fondatrice d'un royaume.


L'histoire des Idrissides s'ouvre dans une Afrique du Nord fracturée. Les raids d'Oqba ibn Nafi', entre 680 et 682, puis l'expédition de Musa ibn Nusayr n'ont laissé qu'une islamisation superficielle, célébrée par les chroniqueurs orientaux mais contestée par les faits. En 740, la révolte kharijite arrache la région à l'autorité du califat omeyyade puis abbasside : l'islam s'y maintient, sans que Bagdad ne parvienne à y reprendre pied, tandis que des courants hétérodoxes comme les Barghwata prospèrent dans les marges. C'est dans ce vide de pouvoir qu'Idris ibn Abdullah, descendant d'Ali par Hassan ibn Hassan, débarque au Maroc vers 788. Il fuit le massacre de Fakhkh, près de La Mecque, où les Abbassides ont exterminé une grande partie des Alides, et où lui-même figure parmi les rares survivants, comme le rappelle l'Encyclopaedia Britannica dans sa biographie d'Idris Ier.


Accompagné de Rashîd, un affranchi resté énigmatique dans toutes les versions du récit, Idris Ier gagne la confiance des Awraba, la puissante confédération amazighe qui contrôle la région d'Oualili, l'antique Volubilis romaine. Sa filiation chérifienne, remontant au Prophète Muhammad ﷺ par sa fille Fatima, joue en sa faveur : les Awraba lui prêtent baï'a, puis d'autres tribus zénètes, les Zouagha, les Lwata et les Zwawa, se rallient à lui. L'historien Mohamed Mezzine, dans l'ouvrage collectif Fès, l'âme du Maroc, douze siècles d'histoire, souligne qu'Idris Ier était initialement zaydite, une branche modérée du chiisme, avant d'adopter le malékisme alors en pleine expansion au Maroc, un choix qui facilitera durablement son intégration parmi les populations locales. Il attire à Oualili des émigrés andalous et kairouanais, lance des expéditions pour islamiser le Moyen Atlas et les forteresses ghiata de l'Oriental, et laisse à sa mort, malgré la brièveté de son règne, l'embryon d'un État. Les Abbassides, inquiets de voir naître une nouvelle dynastie chérifienne en Occident musulman, le font empoisonner le 14 octobre 793, à l'apogée de son prestige d'imam, selon la datation transmise par le Rawd al-Qirtas d'Ibn Abi Zar' et reprise par Mezzine ; certains ouvrages occidentaux, dont l'Encyclopaedia Britannica, situent plus largement la fin de son règne autour de 791, signe des incertitudes qui pèsent sur cette période mal documentée.


Quelques mois après ce meurtre naît son fils, issu de Kenza, une épouse berbère dont l'origine exacte, awraba ou nafza selon les sources, reste débattue jusque dans les récits de Léon l'Africain. Cette union arabo-berbère devient, dans l'historiographie marocaine, le symbole fondateur d'un Maroc uni par-delà ses composantes ethniques. Sous la régence de Rashîd, l'enfant grandit à l'abri des Abbassides, puis reçoit la baï'a des tribus vers octobre 803, alors qu'il n'a pas encore onze ans. Il règne sous le nom d'Idris II jusqu'en 828, et c'est à lui que la tradition attribue la fondation de Fès en 808, un point que confirme la biographie que lui consacre l'Encyclopaedia Britannica. L'historiographie du XXe siècle a toutefois nuancé ce récit : depuis 1938, sous l'impulsion des travaux de Lévi-Provençal et Georges Colin, appuyés sur les études numismatiques de Henri-Michel La Voix et de Brèth sur les monnaies idrissides, plusieurs chercheurs attribuent à Idris Ier lui-même la construction d'un premier noyau urbain sur la rive droite de l'oued Fès, avant même sa mort, Idris II n'ayant fait qu'aménager la rive gauche, celle de la Qarawiyyine, comme le détaille Mezzine dans son étude sur la fondation de la ville.


Fès devient, sous Idris II, bien plus qu'une capitale militaire. Le prince y installe des milliers de familles venues d'Ifriqiya et surtout d'Andalousie, jusqu'à huit mille familles cordouanes selon la tradition rapportée par Mezzine, pour équilibrer le peuplement entre populations arabes et amazighes. Il organise autour de lui une administration encore rudimentaire mais réelle : selon le chroniqueur andalou du Xe siècle Ahmad ibn Sahl ar-Razi, cité dans Akhbar Fakh et repris par les historiens de Fès, l'âme du Maroc, Idris II met en place six diwans distincts, celui du ministère, du secrétariat, de la justice, des impôts, de l'armée et de la frappe des monnaies. C'est la première tentative connue d'organiser, en dehors du seul cadre tribal, un pouvoir central composé en partie d'Arabes, une nouveauté que souligne également Britannica dans sa présentation de la dynastie. Idris II étend par ailleurs son autorité jusqu'à Tlemcen et consolide Nafis et Aghmat dans le Sud, sans toutefois parvenir à soumettre les Barghwata du Tamesna, qui resteront une menace constante jusqu'à sa mort en 828.


La question de la grande mosquée Qarawiyyine illustre à elle seule la difficulté de reconstituer cette période. Le Rawd al-Qirtas attribue sa fondation à Fatima al-Fihriya, une riche héritière kairouanaise. Mais un panneau de bois exhumé dans les années 1960 porte une inscription, déchiffrée par l'orientaliste Gaston Deverdun, datant la fondation de "cette mosquée" au mois de Dhu al-Qa'da 263 de l'hégire, soit juillet-août 877, et l'attribuant à Dawud ibn Idris, un fils d'Idris II qui gouvernait alors la région, comme le détaille la base Discover Islamic Art du réseau Museum With No Frontiers. Deverdun lui-même n'excluait pas que ce panneau provienne d'un autre édifice et n'ait été réemployé à la Qarawiyyine que plus tard, au XVe ou XVIe siècle, lorsque la ferveur envers les Idrissides connaît un regain à Fès. Les historiens locaux réconcilient aujourd'hui les deux versions : la mosquée aurait bien été construite sous l'autorité de Dawud ibn Idris, mais financée et portée par Fatima al-Fihriya elle-même.


À la mort d'Idris II, sa mère Kenza conseille à son petit-fils Mohamed de répartir le royaume entre ses huit frères pour préserver la cohésion familiale. Mohamed garde Fès, Oualili et le titre d'imam ; al-Qassim reçoit le Habt et les villes du Nord, Tanger, Basra, Sebta et Arzila ; Omar hérite des Ghmara et de Tétouan ; Hamza obtient le Zerhoun et Tlemcen ; Issa reçoit Salé ; Ahmed s'installe à Meknès et dans le Tadla ; Dawud gouverne les terres hawara et miknasa ; Abdullah enfin reçoit le Jbel Lamta, Aghmat et Nafis, selon le détail qu'en donne Mezzine à partir d'Ibn Abi Zar' et d'al-Bekri. Loin de renforcer l'unité voulue par Kenza, ce partage transforme chaque frère en gouverneur quasi autonome et ouvre un siècle de rivalités internes que les sources anciennes, déjà avares de détails sur les princes de Fès, Mohamed, Yahya Ier, Yahya II, Ali ibn Omar puis Yahya III, documentent à peine pour les autres branches de la famille.


Cette dispersion du pouvoir rend la dynastie vulnérable à ses deux puissants voisins, les Omeyyades de Cordoue et les Fatimides naissants d'Ifriqiya. En 918, Fès tombe aux mains des kharijites Madiouna, puis des troupes fatimides commandées par Mçala ibn Habbus al-Miknassi. La rupture définitive survient en 925, lorsque Musa ibn Abi al-Afiya, chef zénète des Miknassa jusque-là allié des Idrissides, retourne ses armes contre eux et lance une campagne d'extermination qui ne cesse qu'après l'intercession des chefs tribaux de la région, plaidant la grâce des chorfas. Les princes idrissides survivants se dispersent alors dans les tribus, dissimulant parfois leur nisba pendant des générations. Une branche marginale se maintient cependant plus au nord, dans le Rif, où le dernier prince idrisside connu, capturé par les Omeyyades de Cordoue, est mis à mort en 985 comme le rapporte Britannica, preuve que l'effacement politique de la dynastie à Fès en 925 n'a pas signifié sa disparition immédiate du théâtre nord-africain.


Ce déclin politique n'efface pourtant pas le prestige chérifien des Idrissides. Il se perpétue à travers les grandes voies mystiques du Maroc, portées notamment par Moulay Abdeslam ibn Machich puis par son disciple ash-Shadili, fondateur de la confrérie chadiliyya. Le mausolée de Moulay Idris Ier, toujours vénéré aujourd'hui à Moulay Idriss Zerhoun, et celui de Moulay Idris II au cœur de la médina de Fès, restent les témoins vivants de cette mémoire. Plus largement, c'est l'idée même d'une légitimité chérifienne, transmise par le sang du Prophète Muhammad ﷺ, que les Idrissides installent durablement dans l'imaginaire politique marocain, une idée que reprendront à leur tour les Saadiens puis les Alaouites, jusqu'à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, dont la dynastie revendique elle aussi une ascendance chérifienne.


Mal documentée, parfois idéalisée par des chroniques tardives soucieuses de glorifier ses fondateurs, la dynastie idrisside n'en demeure pas moins l'acte de naissance du Maroc en tant qu'État. En un peu plus d'un siècle, Idris Ier et Idris II ont uni des tribus amazighes disparates sous une bannière chérifienne, fondé Fès qui deviendra la capitale spirituelle et intellectuelle du royaume, et esquissé les premiers rouages d'une administration centrale là où ne régnait auparavant que l'organisation tribale. Leur déclin, précipité par la fragmentation du pouvoir entre héritiers puis par la pression conjuguée des Omeyyades et des Fatimides, n'a jamais effacé ce socle fondateur. Treize siècles plus tard, Fès continue de porter dans ses murs, sa mosquée Qarawiyyine et son mausolée de Moulay Idris, la mémoire vivante de cette première dynastie chérifienne, matrice de toutes celles qui ont depuis gouverné le Maroc.

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