AHMAD IBN TAWIT, UN DEMI-SIÈCLE AU SERVICE DU SAVOIR MAROCAIN
- Brahim Al Maghribi

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Tétouan a une double âme que ses ruelles blanches disent mieux que les livres. Cité ibéro-marocaine fondée en 1307 par un réfugié de Grenade, reconstruite au XVe siècle par les familles andalouses fuyant la Reconquista, la ville a toujours été un carrefour entre deux rives de la Méditerranée, un lieu où la tradition islamique marocaine et l'héritage andalou se sont nourris l'un de l'autre pour produire une culture savante d'une densité particulière. C'est dans cette ville, en 1322 AH correspondant à 1903, que naquit Ahmad ibn Muhammad ibn Amr ibn Abd al-Salam ibn Tawit al-Wadrasi, dont le nom de famille renvoie au village de Tawitish, à une quinzaine de kilomètres de Tétouan, au sein de la tribu des Wadras. Son père, Muhammad ibn Amr, occupait la fonction de cheikh du groupe des mémorisateurs du Saint Coran à Tétouan, posant d'emblée le cadre dans lequel le jeune Ahmad allait grandir : une famille où la transmission du savoir coranique est à la fois vocation et responsabilité collective.
L'enfance et la première formation d'Ibn Tawit se déroulent à Tétouan dans le cadre classique des grandes familles d'érudits marocains. Il mémorise le Coran sous la supervision paternelle, puis aborde les textes fondateurs de la tradition scientifique islamique classique que les cercles de Tétouan transmettent selon des chaînes pédagogiques ininterrompues depuis des générations : la Ajrumiyya d'Ibn Ajrum pour la grammaire arabe, l'Alfiyya d'Ibn Malik, le Mukhtasar de Khalil pour le droit malékite, la Tuhfa, le Muwatta de l'imam Malik. Ses maîtres tetouanais, dont plusieurs sont nommément cités dans les sources, lui accordent les premiers degrés d'une formation qu'il va approfondir de manière décisive à Fès.
En 1342 AH, vers 1923, le jeune savant prend la route de Fès pour rejoindre la mosquée Qarawiyyin, fondée en 859 et reconnue par l'UNESCO et le Livre Guinness des records comme la plus ancienne université du monde encore en activité. Il y séjourne six années complètes, étudiant l'interprétation coranique, le hadith, la jurisprudence malékite, la grammaire, la morphologie, la rhétorique et l'arithmétique auprès d'un ensemble de maîtres qui lui délivreront des autorisations d'enseigner, les ijazat, formalisées par écrit. Cette durée, six années de résidence à la Qarawiyyin correspond au cycle complet d'une formation approfondie dans les sciences islamiques, qui faisait de ses titulaires des hommes capables non seulement d'enseigner mais d'émettre des avis juridiques indépendants et d'exercer les fonctions de juge. Il retourne à Tétouan en 1348 AH, vers 1929-1930, avec cet acquis qui va structurer tout le reste de sa carrière.
À son retour dans sa ville natale, Ibn Tawit exerce d'abord les fonctions de notaire, puis d'enseignant en langue arabe dans une école franco-arabe, deux activités qui lui permettent de conserver la double dimension de son engagement, le service de la communauté par l'acte juridique d'une part, et la transmission du savoir par l'enseignement d'autre part. Sa réputation dans les deux domaines grandit progressivement dans les cercles savants de la ville.
Pour comprendre la signification de sa nomination comme juge en 1371 AH/1952, il faut rappeler le contexte institutionnel singulier dans lequel Tétouan se trouvait à cette époque. La ville était la capitale administrative du protectorat espagnol au Maroc, instauré par la convention franco-espagnole du 27 novembre 1912. Le système maintenu dans cette zone reposait sur une dualité formelle d'autorités : d'un côté le haut-commissaire espagnol, de l'autre le Khalifa, représentant du Sultan auprès de l'Espagne, exerçant par délégation sultaniène ses pouvoirs civils et religieux. Le Khalifa exerçait, par délégation du sultan, tous ses pouvoirs, notamment le législatif, exercé au moyen du dahir. C'est ce Khalifa, Moulay El Hassan ben Al Mehdi, qui nomme Ibn Tawit juge à Tétouan en 1952.
Moulay El Hassan ben Al Mehdi, né le 30 mai 1911 et meurt le 1er novembre 1984, mérite qu'on s'y arrête. Il avait été nommé Khalifa à l'âge de quinze ans par dahir royal du 26 juin 1925. Loin de s'accommoder passivement du rôle de façade que les autorités espagnoles auraient voulu lui attribuer, il se comporta en patriote marocain. En 1947, il se rendit à Tanger pour accueillir Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, lors de sa visite historique, lui renouvelant ses expressions de loyauté. Lorsque le général Guillaume manœuvra pour faire déposer Mohammed V en août 1953 et le remplacer par Mohammed Ben Arafa, Moulay El Hassan, seul dans la zone espagnole à avoir ce pouvoir de refus, affirma "son rejet catégorique du complot et son attachement à l'autorité légitime de Mohammed V", faisant de Tétouan, un bastion de la résistance politique et militaire et une base arrière pour les membres de la résistance nationale. C'est cet homme-là qui choisit Ibn Tawit pour exercer la magistrature en 1952. Ce choix dit quelque chose sur les deux : sur la qualité du savant jugée digne d'un Khalifa patriote, et sur le soin qu'apportait ce Khalifa à s'entourer d'hommes reconnus pour leur intégrité.
La carrière d'Ibn Tawit ne s'arrête pas à la magistrature. Il est ensuite nommé inspecteur de la justice islamique dans la région occidentale, couvrant les districts de Jebala, Loukkos et Chefchaouen, un poste d'encadrement et de contrôle de la qualité de la justice rendue dans des zones géographiquement étendues et culturellement complexes. Il prend ensuite la direction de l'Institut supérieur religieux de Tétouan, puis revient à l'enseignement secondaire de 1383 AH jusqu'à sa retraite en 1386 AH. Membre fondateur de la Ligue des savants marocains et de l'Association Imam al-Shatibi pour la mémorisation et l'enseignement du Coran, il participe à la construction des institutions de la vie intellectuelle islamique du Maroc indépendant.
Après sa retraite, la reconnaissance internationale vient valider un parcours local. Sur nomination de Cheikh Abdullah Kanoun, éminent intellectuel et secrétaire général de la Ligue des savants marocains, il passe deux années comme professeur à l'Université Umm al-Qura de La Mecque, l'une des universités islamiques les plus prestigieuses du monde, fondée en 1949 dans la ville sainte. Ce détachement vers La Mecque rappelle le voyage de formation qu'avaient accompli les générations précédentes de savants marocains vers al-Azhar et le Hedjaz, une tradition de rayonnement mondial que la carrière d'Ibn Tawit perpétue en l'inversant puisque c'est La Mecque qui fait appel au savant marocain pour enseigner.
De retour à Tétouan, il poursuit son engagement malgré les problèmes de santé. Lorsque les chaires universitaires sont rétablies, il est nommé à la chaire d'interprétation de la Grande Mosquée. Il enseigne également, dans le cadre de la prestigieuse institution que SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme, avait fondée à Rabat en 1964, Dar al-Hadith al-Hassaniyya, le désaccord avancé à partir du texte du Bidayat al-Mujtahid d'Ibn Rushd, un enseignement qui témoigne d'une maîtrise des sources primaires du droit islamique que peu de juristes peuvent encore assumer à ce niveau dans la seconde moitié du XXe siècle. C'est dans cette continuité d'engagement qu'il s'éteint à Tétouan en 1414 AH/1993, à près de quatre-vingt-dix ans.
Le savant Abd al-Salam ibn Tawit, cité dans les sources comme témoin de son époque, note qu'Ahmad ibn Tawit al-Wadrasi fut "un juriste érudit qui participait aux sciences communes, mais il était compétent en jurisprudence, en grammaire et en principes, et il possédait de hautes qualités, de nobles vertus et une grande humilité." Cette formule ramassée dit tout ce que les grandes biographies disent parfois en deux cents pages. Ahmad Ibn Tawit a exercé son métier, transmis son savoir, servi ses institutions. Il a traversé le protectorat espagnol, l'indépendance, la construction de l'État marocain moderne et la mondialisation islamique sans jamais rompre le fil que la Qarawiyyin de 1923 avait noué entre lui et la tradition la plus ancienne du Maroc savant.






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