MOHAMMED R'GUIBI, ALIAS EDOUARD MOHA, L'HOMME QUI A DONNÉ SA VIE À LA CAUSE DU SAHARA MAROCAIN
- Brahim Al Maghribi

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En 1997, un homme qui avait dîné à la table de Feu SM le Roi Hassan II, qui avait porté la cause du Sahara marocain devant les Nations unies pendant deux décennies, et à qui le Souverain avait un jour rendu hommage devant sa propre cour en le qualifiant de Marocain libre, se voit couper son salaire sur ordre du ministre de l'Intérieur Driss Basri. Cet homme, c'est Mohammed R'guibi, plus connu sous son nom de plume Edouard Moha, fondateur en 1969 du premier mouvement de résistance sahraoui du Royaume. Son parcours, documenté à la fois par les archives diplomatiques françaises de l'époque coloniale et par ses propres confidences recueillies des décennies plus tard, mérite d'être raconté dans son intégralité, avec ses zones de lumière comme ses zones d'ombre.
Né en 1943 au sein d'une famille sahraouie de la tribu des Ouled Taleb, une fraction de la grande confédération des Reguibat, le jeune Mohammed R'guibi grandit dans un Sahara encore sous administration coloniale espagnole. Il fait ses études au Maroc puis en France, où il se trouve exposé aux courants de pensée de la gauche anticoloniale de l'époque, avant de rejoindre très tôt la lutte clandestine armée contre les forces espagnoles présentes sur le territoire. C'est dans ce contexte qu'apparaît, selon les documents diplomatiques français consultés dans une précédente enquête de notre rédaction et republiés par Le Calame, le Mouvement de résistance des hommes bleus, le MOREHOB, révélé publiquement à l'été 1972 par une dépêche de l'AFP présentant son président comme un homme d'une trentaine d'années parlant couramment le français et l'espagnol. La charte fondatrice du mouvement, transmise dès juin 1972 au Cabinet royal selon le télégramme de l'ambassadeur de France à Rabat de l'époque, fixait pour devise Dieu, la Patrie et le Roi, et engageait ses membres à cesser toute activité si le Souverain l'exigeait.

Moha va se confier dans un long entretien accordé au journal marocain Al Ousboue Al Sahafi, dont les citations directes rapportées ici engagent la parole de l'intéressé sur son propre parcours plutôt qu'un jugement de tiers. Il y raconte être né sous le nom de Mohammed R'guibi, avoir utilisé plusieurs noms de plume dont Edouard Moha et Ahmed Rachid pour signer ses écrits, et avoir fondé le MOREHOB quelques années avant que son propre cousin, El-Ouali Moustapha Sayed, également issu des Reguibat, ne fonde à son tour le Front Polisario. Selon ses propres mots, le mouvement qu'il dirigeait avait fini par établir des contacts politiques jusqu'en Espagne même, où il affirme avoir trouvé un relais auprès du Parti communiste espagnol et du mouvement indépendantiste des îles Canaries, tout en entretenant dans le même temps des relations avec Alger. C'est précisément cette double allégeance qui a fait l'objet de notre précédente enquête sur les archives de 1973 : un mouvement officiellement fidèle au trône mais qui, au printemps 1973, cherchait dans le même temps à installer une antenne puis un quartier général à Alger, ainsi que le rapportait déjà Le Monde dans son édition du 11 avril 1973.
La rupture avec Alger survient précisément en 1973. Moha affirme avoir perçu les véritables intentions du président algérien Houari Boumédiène concernant l'avenir du Sahara, intentions qu'il jugeait incompatibles avec son propre projet d'intégration du territoire au Royaume, et avoir alors quitté l'Algérie pour Paris, muni selon son propre récit d'un passeport tchadien falsifié pour échapper à une arrestation. Il raconte avoir été accueilli à l'aéroport d'Orly par plusieurs figures de l'opposition marocaine alors en exil en France, qui l'auraient aidé à obtenir l'asile politique auprès des autorités françaises. C'est à Paris, en 1975, qu'il affirme avoir échappé à une tentative d'assassinat qu'il attribue directement à son ancien interlocuteur au sein des services algériens, Kasdi Merbah, alors responsable de la sécurité militaire algérienne et futur chef du gouvernement de ce pays. Cette même année 1975 marque le tournant décisif de sa trajectoire : au moment où Feu SM le Roi Hassan II organise la Marche Verte pour parachever l'intégration du Sahara au Royaume, le MOREHOB fusionne avec d'autres mouvements pro-marocains, et Moha lui-même rentre au Maroc pour poursuivre son combat, selon ses propres termes, depuis le front politique, diplomatique et médiatique plutôt que depuis la clandestinité armée. Il fonde alors l'AOSARIO, l'Association des originaires du Sahara anciennement espagnol, qu'il présidera pendant des années pour porter la voix des Sahraouis marocains devant les instances internationales.

C'est dans cette période que s'ouvre le chapitre le plus productif de sa carrière d'écrivain. Moha publie, selon son propre décompte, plus d'une douzaine d'ouvrages en langue française chez des éditeurs parisiens et espagnols reconnus, dont plusieurs sont aujourd'hui référencés dans des travaux académiques consacrés au dossier sahraoui. Son témoignage Un Sahraoui révèle, paru chez Albin Michel à Paris en 1983, est ainsi cité dans un article scientifique publié sur la plateforme Cairn.info consacré au statut de la "République arabe sahraouie démocratique". Il publie également, entre autres, Mercenaires d'un pays imaginaire chez Albatros en 1984, ou encore Trente ans de relations algéro-marocaines, les vérités cachées, paru en 1993 à l'Académie diplomatique internationale et référencé dans les fonds documentaires. Il rédige également une réponse au brûlot de Gilles Perrault, Notre ami le roi, dont il affirme, dans l'entretien déjà cité, que Feu SM le Roi Hassan II lui-même aurait salué la publication devant sa cour.
Sa proximité avec le Palais lui vaut, toujours selon son propre récit, une nomination par dahir royal au poste d'agent d'autorité au sein du ministère de l'Intérieur à partir de 1987, ainsi que l'octroi d'une licence d'exploitation d'une carrière de marbre et de six autorisations de pêche maritime.
Ce que confirment en revanche les éléments les plus récents disponibles, c'est que Mohammed R'guibi vivait encore récemment, selon ce même entretien datant de la fin de l'année 2023, dans le quartier Hay Hassani à Casablanca. Il y poursuivait selon ses propres mots, son travail d'analyse et d'écriture sur le dossier du Sahara. Aucune annonce officielle de son décès n'a pu être recensée dans les sources consultées à ce jour, ce qui laisse penser, sous toutes réserves d'usage propres à ce type de vérification, qu'il était toujours vivant à la date de la dernière information disponible.
L'histoire de Mohammed R'guibi ne se résume donc ni à celle d'un héros sans faille, ni à celle d'un simple agent d'influence, mais à celle, plus complexe et plus humaine, d'un homme qui a porté seul, dès 1969, le premier flambeau de la résistance sahraouie contre la colonisation espagnole, qui a un temps cherché des appuis à Alger avant d'en mesurer les dangers, et qui a fini par consacrer sa vie entière, jusque dans le dénuement de ses dernières années documentées, à la défense de la marocanité du Sahara. Son parcours illustre à quel point l'histoire de cette cause nationale ne s'est jamais construite dans la ligne droite d'une propagande simplifiée, mais dans le tumulte de trajectoires individuelles, parfois récompensées, parfois oubliées par l'appareil d'État lui-même. Que le Royaume ait aujourd'hui les moyens diplomatiques et politiques de faire reconnaître internationalement la marocanité de ses provinces sahariennes doit beaucoup à des hommes comme lui, dont l'histoire personnelle mérite d'être connue dans sa vérité complète plutôt que réduite à une légende commode.






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