MUHAMMAD IBN TAWIT AL-TATAOUANI, L'HOMME QUI A RENDU SON ÂME À LA LITTÉRATURE MAROCAINE
- Brahim Al Maghribi

- il y a 3 jours
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En 1938, quarante et un jeunes Marocains du Nord quittèrent Tétouan pour Le Caire sous la bannière de la mission hassanienne, une initiative culturelle portée par Moulay El Hassan ben Al Mehdi, le Khalifa patriote qui gouvernait la zone espagnole du protectorat. Parmi eux, un jeune homme de vingt et un ans, né dans la médina de Tétouan, fils d'un cheikh des mémorisateurs du Coran, qui portait dans ses bagages trois ans d'études à la Qarawiyyin et une curiosité intellectuelle que rien n'allait pouvoir contenir. Il s'appelait Muhammad ibn Tawit al-Tataouani, et il allait devenir l'un des monuments silencieux de la vie intellectuelle marocaine du XXe siècle, celui que ses étudiants des facultés de Fès et de Rabat appelaient simplement "le polymathe", le savant qui enseignait le persan, le nahw, l'histoire de la littérature et la rhétorique avec la même aisance qu'un artisan qui n'a jamais eu qu'un seul métier.
Tétouan, 1917. La ville blanche vit sous le protectorat espagnol depuis cinq ans, mais ses ruelles gardent l'empreinte andalouse que les familles de Grenade y ont inscrite quatre siècles plus tôt. C'est dans ce cadre que Muhammad ibn Tawit naît le 24 avril, fils de Muhammad ibn Amr ibn Abd al-Salam ibn Tawit al-Wadrasi, dont le nom renvoie à la tribu Wadras et au village de Tawitish, à une quinzaine de kilomètres de la ville. Le père est cheikh du groupe des mémorisateurs du Saint Coran à Tétouan, figure reconnue de la transmission savante locale. La famille porte donc le Coran comme d'autres portent un titre de noblesse, comme une responsabilité vivante que chaque génération reçoit et restitue. La formation du jeune Muhammad commence là, dans ce cadre familial où le texte sacré est la langue première, avant même l'arabe littéraire, avant même les madrasas.
Après les cercles d'enseignement des mosquées et zaouïas de Tétouan, et une brève expérience dans les écoles espagnoles du protectorat qui lui ouvre la porte d'une langue supplémentaire, Muhammad ibn Tawit prend en 1933 le chemin de Fès. Il entre à la Qarawiyyin, fondée en 859 et reconnue comme la plus ancienne université du monde encore en activité. Il y passe trois années complètes, de 1933 à 1936, étudiant les sciences religieuses et les sciences du langage auprès de maîtres dont les chaînes pédagogiques remontent, de génération en génération, aux grands juristes et grammairiens du Moyen Âge arabe. Ce passage par la Qarawiyyin forge chez lui une méthode, une rigueur dans l'usage des sources primaires et une familiarité avec les grandes œuvres de la tradition islamique qui traverseront toute sa carrière académique ultérieure. Rentré à Tétouan en 1936, il enseigne une année à l'École nationale avant de participer à la correction des épreuves du livre fondateur d'Abdellah Guennoun, "Al-Nubugh al-Maghribi fil-Adab al-Arabi", alors en cours d'impression à la Matba'a al-Mahdiyya de Tétouan. Ce contact précoce avec l'œuvre de Abdellah Guennoun, l'un des grands intellectuels marocains du siècle, lui indique la voie.
La mission hassanienne de 1938 constitue un acte politique autant qu'un acte culturel. Moulay El Hassan ben Al Mehdi, nommé Khalifa à quinze ans par dahir du 26 juin 1925 et qui refusera en 1953 de reconnaître la déposition de Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, par les autorités coloniales françaises, comprend que la résistance culturelle est une condition de la résistance politique. Envoyer quarante et un étudiants marocains à l'Université de Fouad Ier du Caire, alors l'une des grandes capitales intellectuelles du monde arabe, c'est affirmer que le Maroc du Nord construit ses élites malgré le protectorat, et qu'il entend ancrer sa jeunesse dans la modernité arabe sans rompre avec sa tradition. Muhammad ibn Tawit fait partie de cette promotion fondatrice. Il s'inscrit à la Faculté des Lettres, dans le département de langue arabe, et obtient sa licence en littérature arabe avant de poursuivre vers un diplôme d'études supérieures en langues sémitiques, selon la revue Daouat al-Haq du Ministère des Habous qui a retracé l'histoire de cette mission historique. Il rentre au Maroc en 1949, onze années après son départ, avec dans ses sacoches une licence, un diplôme de langues sémitiques, et une maîtrise du persan suffisante pour enseigner la littérature de Rumi à des étudiants marocains des décennies plus tard.
Ce qui distingue Muhammad ibn Tawit des lettrés de sa génération, c'est précisément cette pluralité. Là où beaucoup de savants marocains de formation traditionnelle restaient dans le périmètre de l'arabe et des sciences islamiques, lui avait traversé l'université cairote moderne, appris le persan jusqu'à en faire un vecteur d'enseignement, et maîtrisait en outre le turc, l'anglais, l'espagnol et l'allemand, cinq langues dans lesquelles il lira, traduira et publiera tout au long de sa carrière. Ses traductions des Quatrains de Khayyam depuis le persan original, publiées dans la revue "Al-Manahil" avec le texte farsi en regard, témoignent d'une rigueur philologique rare à cette époque au Maroc. La revue "Al-Manahil", publiée par le Ministère des Affaires Culturelles marocain, lui ouvrit ses colonnes pour vingt-huit contributions distinctes, sur des sujets aussi variés que la rhétorique chez le Cadi Iyad, la grammaire andalouse comparée à celle d'Ibn Hisham le Cairote, ou la poésie d'Al-Hassan Al-Yussi.
De retour au Maroc, il est nommé chercheur à l'Institut franco-arabe de recherches islamiques, puis professeur à l'Institut religieux supérieur de Tétouan dont il prend ensuite la direction, avant d'assumer également la direction de l'Institut Moulay Hassan de recherches dans la même ville. Ces postes successifs dessinent le portrait d'un homme que ses contemporains sollicitent autant pour administrer que pour enseigner, ce qui n'est pas la même vocation et qui révèle une polyvalence institutionnelle autant qu'intellectuelle. En 1956, la fin du protectorat du Maroc ouvre les universités nationales. Muhammad ibn Tawit est appelé à enseigner à la Faculté des Lettres de l'Université Mohammed V de Rabat, avant de rejoindre les Facultés des Lettres de Fès, Tétouan, Oujda et Agadir. Ses anciens étudiants se souviennent d'un professeur exigeant, au sens plein du terme, qui imposait les examens oraux de persan avec une sévérité sans concession, parce qu'il savait, lui, ce que cela coûtait d'apprendre vraiment une langue.
Rédacteur en chef de la revue "Tétouan", tribune culturelle qui atteignait le niveau des meilleures revues marocaines de l'époque, il utilisait cette tribune pour faire rayonner l'adab maghribi, la littérature marocaine dans toute son amplitude historique, de l'époque almoravide à la période contemporaine. Ses émissions sur l'antenne nationale de Rabat et les radios régionales de Tétouan et Fès lui offraient un public plus large que les amphithéâtres universitaires, ce qui distingue l'intellectuel engagé du simple producteur de textes académiques. Il ne séparait pas la transmission savante de la diffusion populaire du savoir.

L'œuvre écrite de Muhammad ibn Tawit al-Tataouani s'articule autour d'un monument central, "Al-Wafi bil-Adab al-Arabi fil-Maghrib al-Aqsa", dont les trois volumes paraissent en 1982, 1983 et 1984 aux éditions Dar al-Thaqafa de Casablanca. Cet ouvrage s'inscrit dans la continuité directe d'une tradition marocaine d'historiographie littéraire, après "Al-Adab al-Arabi fil-Maghrib al-Aqsa" de Muhammad Al-Qabbaj et "Al-Nubugh al-Maghribi" d'Abdellah Guennoun, dont il avait corrigé les épreuves quarante ans plus tôt. Mais Al-Wafi va plus loin, en couvrant l'ensemble de la production littéraire marocaine en arabe depuis les origines jusqu'à la fin du, en adoptant une démarche critique qui assume les apports de la philologie moderne tout en restant ancrée dans les outils de la tradition. L'ouvrage "Al-Wafi bil-Adab al-Arabi", dont la description est disponible dans les catalogues académiques marocains, est aujourd'hui une référence incontournable pour quiconque travaille sur la littérature marocaine de langue arabe. À côté de ce monument, il publie "Ibn Zaydun", une étude sur le grand poète andalou, "Muhadarat fi Tarikh al-Tashri al-Islami", un cours d'histoire du droit islamique, et "Al-Istishraq wal-Islam", une réflexion critique sur l'orientalisme. Ses travaux de tahqiq, d'édition critique de manuscrits, incluent notamment "Dala'il al-I'jaz" et plusieurs textes d'Ibn Abd Rabbih, posant ainsi un pied ferme dans la philologie arabe classique.
Muhammad ibn Tawit al-Tataouani s'éteint à Tétouan en 1993, la même année que son frère aîné Ahmad, le faqih. Deux frères, une même famille de Wadras, deux itinéraires qui s'étaient croisés au départ de Tétouan pour rejoindre la Qarawiyyin, puis avaient bifurqué, l'un vers le droit islamique et la magistrature, l'autre vers la littérature et l'université moderne. Ensemble, ils illustrent ce que Tétouan a su produire dans le siècle le plus difficile de son histoire, sous le double poids du protectorat espagnol et de la transition vers l'indépendance, des hommes qui n'ont jamais cessé de construire, de transmettre et d'écrire.
La leçon de Muhammad ibn Tawit est d'une actualité tranchante. Dans une époque qui valorise la spécialisation étroite et la production rapide, il rappelle que la profondeur intellectuelle se construit lentement, en plusieurs langues, sur plusieurs décennies, dans la fréquentation patiente des textes et des maîtres. La Qarawiyyin de 1933, Le Caire de 1938, les salles de cours de Fès et de Rabat des années 1960 et 1970, la revue Tétouan et les ondes de la radio nationale : chaque étape de sa vie a été une contribution à la même tâche, rendre à la littérature marocaine la mémoire qu'elle mérite, et offrir à ses étudiants les outils pour la lire, la critiquer et la transmettre. Tétouan lui doit ce que toute ville doit à ses grands lettrés : la conscience de sa propre richesse.






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