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IBN AJURRUM, LE GRAMMAIRIEN DE FÈS QUI A APPRIS L'ARABE À DES SIÈCLES DE SAVANTS

IBN AJURRUM, LE GRAMMAIRIEN DE FÈS QUI A APPRIS L'ARABE À DES SIÈCLES DE SAVANTS

En 1592, sous les presses de l'imprimerie Médicis à Rome, sort l'un des tout premiers livres arabes jamais imprimés en Europe. Ce texte, minuscule par sa taille, quelques centaines de lignes à peine, porte le nom d'un érudit né à Fès trois siècles plus tôt, mort dans cette même ville en 1323. Cet homme s'appelle Ibn Ajurrum, et son manuel de grammaire arabe, l'Ajurrumiyya, deviendra pendant plus de sept cents ans le premier livre que des générations d'élèves, du Maroc à l'Indonésie, apprennent par cœur juste après le Coran.


Abou Abdallah Mohammed ben Mohammed ben Daoud Sanhadji naît à Fès en 672 de l'hégire, soit 1273 de l'ère chrétienne. Sa famille appartient à la tribu berbère de Sanhaja, dont plusieurs branches s'étaient installées dans la région de Safrou avant de rejoindre Fès. Il grandit et étudie dans cette ville qui, à la même époque, s'impose comme la capitale intellectuelle du Maroc mérinide, la dynastie berbère fondée en 1244 ayant fait de Fès sa capitale à partir de 1276, en pleine enfance du futur grammairien. C'est dans ce contexte d'effervescence savante, porté par la mosquée-université Al-Qarawiyyin, qu'Ibn Ajurrum se forme et acquiert le titre d'imam en science de la grammaire arabe.



IBN AJURRUM, LE GRAMMAIRIEN DE FÈS QUI A APPRIS L'ARABE À DES SIÈCLES DE SAVANTS
Al-Ajurrumiyya

Son surnom mérite qu'on s'y attarde. Selon les biographes et plusieurs oulémas cités par les recueils biographiques arabes consacrés à sa vie, "Ajurrum" est un mot amazigh signifiant l'homme pieux, le pauvre au sens spirituel du terme, l'ascète soufi. Ce titre aurait d'abord été porté par son grand-père Daoud, avant de devenir le nom sous lequel toute la famille, puis le petit-fils grammairien, resteront connus dans l'histoire. Ce détail, en apparence anecdotique, rappelle une réalité que les études savantes sur l'ethnonyme et la culture sanhadjienne, comme celle publiée par l'Encyclopédie berbère, permettent de replacer dans son contexte, cette grande confédération berbère qui a produit des dynasties et des savants du Xe au XIVe siècle à travers toute l'Afrique du Nord et l'Andalousie. L'un des piliers de la transmission de la langue arabe classique dans le monde musulman fut ainsi un savant amazigh, formé et façonné par la culture berbère du Maroc avant de rayonner bien au-delà de ses frontières, une place de l'amazighité dans l'histoire intellectuelle islamique que l'historien Mehdi Ghouirgate analyse plus largement dans son étude Le berbère au Moyen Âge, publiée dans la revue Annales.


Ibn Ajurrum consacre sa vie à l'enseignement de la grammaire, discipline reine dans le cursus des études islamiques médiévales puisqu'elle conditionne la juste compréhension du Coran et des textes de jurisprudence. De cet enseignement naît son œuvre majeure, Al-Muqaddima al-Ajurrumiyya fi Mabadi' 'Ilm al-'Arabiyya, plus connue sous le nom simple d'Al-Ajurrumiyya. Le texte tient sa force de sa concision extrême, quelques pages en prose rimée qui condensent l'essentiel de la syntaxe arabe, pensées pour être mémorisées par de jeunes élèves avant même qu'ils ne soient en mesure d'en saisir toute la portée. Cette économie de moyens, exceptionnelle pour l'époque, en fait rapidement l'un des tout premiers ouvrages que l'on fait apprendre par cœur aux enfants dans les écoles coraniques, juste après le Livre saint lui-même, une place que le texte conservera durant des siècles à travers tout le monde arabo-musulman.



IBN AJURRUM, LE GRAMMAIRIEN DE FÈS QUI A APPRIS L'ARABE À DES SIÈCLES DE SAVANTS

Le rayonnement de l'Ajurrumiyya dépasse de loin les frontières du Maroc et même celles du monde musulman. Dès la fin du XVIe siècle, l'orientalisme européen naissant s'empare du texte, jugé si bien construit qu'il constitue une porte d'entrée idéale vers l'apprentissage de l'arabe classique. L'édition de 1592, imprimée à Rome sous le titre Grammatica Arabica in compendium redacta, quae vocatur Giarrumia, sort des presses de la Typographia Medicea fondée par Ferdinand de Médicis, la toute première imprimerie européenne spécialisée dans les caractères arabes, comme le retrace le chapitre que lui consacre l'ouvrage collectif publié par les éditions Brill sur cette entreprise éditoriale. Le texte d'Ibn Ajurrum figure ainsi parmi les tout premiers livres en caractères arabes jamais publiés en Europe. Il sera par la suite traduit et réédité en plusieurs versions à travers le continent, en latin puis dans d'autres langues européennes, une longévité et une diffusion que bien peu d'ouvrages de grammaire, dans quelque langue que ce soit, peuvent revendiquer.


Ibn Ajurrum meurt à Fès en 723 de l'hégire, soit 1323, après une vie entière consacrée à l'enseignement, ainsi que le consigne l'entrée qui lui est réservée dans l'Encyclopédie de l'Islam publiée par les éditions Brill, ouvrage de référence de l'islamologie académique. Il est inhumé dans sa ville natale, dans le quartier andalou de la médina, non loin d'une porte de l'enceinte fortifiée qui, selon la tradition locale rapportée par plusieurs biographes, aurait fini par porter son nom. Cette proximité entre le tombeau du grammairien et les remparts d'une cité qui n'a alors de cesse de se développer sous l'impulsion des sultans mérinides illustre à quel point le lien entre le savoir et la ville de Fès s'est noué très tôt, bien avant que les grandes médersas mérinides, construites quelques décennies plus tard, ne viennent consacrer définitivement la réputation intellectuelle de la cité.


Sept siècles plus tard, l'Ajurrumiyya continue d'être commentée, éditée et enseignée. Des générations de savants du monde entier lui ont consacré des commentaires, des gloses et des adaptations pédagogiques, un phénomène éditorial qui n'a pratiquement pas d'équivalent pour un texte de grammaire médiéval. Chaque élève qui, aujourd'hui encore, à Fès, à Tombouctou ou à Damas, ouvre pour la première fois un manuel d'initiation à la grammaire arabe, marche dans les pas de ce savant berbère de Fès dont le nom même, Ajurrum, rappelle qu'il fut avant tout un homme de piété autant que de science.


L'histoire d'Ibn Ajurrum dit quelque chose d'essentiel sur ce que le Maroc a offert à la civilisation islamique et, au-delà, à l'histoire des idées. Un érudit issu d'une tribu amazighe de la région de Fès a produit, depuis cette ville, un texte si limpide qu'il a traversé les frontières, les siècles et les continents, enseigné aussi bien dans les zaouïas du Maroc que dans les imprimeries de la Renaissance romaine. Cette histoire rappelle que l'identité amazighe du Royaume, aujourd'hui reconnue comme langue officielle aux côtés de l'arabe, n'a jamais été étrangère à la grandeur intellectuelle de la civilisation islamique, elle en a été, au contraire, l'un des piliers les plus discrets et les plus durables. De Fès à Rome, d'un manuscrit médiéval aux presses de la Renaissance, l'Ajurrumiyya demeure un témoignage vivant, et toujours enseigné, de cette rencontre féconde entre l'amazighité marocaine et le rayonnement de la langue arabe à travers le monde.



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