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ABDELLAH GUENNOUN, L'ÉRUDIT DE TANGER QUI A CONSACRÉ SA VIE AU GÉNIE MAROCAIN

ABDELLAH GUENNOUN, L'ÉRUDIT DE TANGER QUI A CONSACRÉ SA VIE AU GÉNIE MAROCAIN

En 1953, quand les autorités du protectorat français poussent Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, vers l'exil forcé, un théologien de Tanger pose un geste rare pour l'époque. Directeur de l'Institut islamique de Tanger depuis sa fondation cette même année, il démissionne de son poste en signe de fidélité au Trône, ainsi que le rapporte la notice officielle que l'Académie du Royaume du Maroc consacre à sa carrière. Cet homme s'appelle Abdellah Guennoun. Théologien, historien, écrivain et l'une des grandes figures de la renaissance intellectuelle marocaine du XXe siècle, il a consacré sa vie entière à démontrer, par l'écrit autant que par l'exemple, que le savoir marocain n'avait rien à envier à celui du reste du monde arabo-musulman.


Abdellah Guennoun naît en 1908 à Fès, ainsi que le confirme la fiche biographique établie par l'Académie du Royaume du Maroc, dont il deviendra plus tard membre d'honneur. Encore enfant, sa famille s'installe à Tanger, ville avec laquelle son nom restera associé pour le reste de son existence. Il y reçoit un enseignement religieux traditionnel, mémorise le Coran et étudie le fiqh, le hadith et les sciences de la langue arabe auprès de plusieurs maîtres, avant de poursuivre en grande partie en autodidacte une formation qui le rend, dès le milieu des années 1920, l'une des plumes les plus respectées du Maroc, une trajectoire qui décrit celle d'un cercle restreint d'intellectuels de Tanger dont les débats politico-religieux du début du XXe siècle sont considérés, avec le recul, comme l'un des points de départ du mouvement national marocain.



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An-Nubûgh al-Maghribî fî al-Adab al-'Arabî - Le Génie marocain dans la littérature arabe

C'est dans ce contexte que naît son œuvre la plus retentissante. Abdellah Guennoun entreprend, dès la fin des années 1920, un vaste projet éditorial destiné à recenser et à célébrer la richesse de la littérature arabe produite par des auteurs marocains à travers les siècles. Ce travail aboutit à la publication d'An-Nubûgh al-Maghribî fî al-Adab al-'Arabî, Le Génie marocain dans la littérature arabe, une anthologie en trois volumes qui restera son ouvrage de référence. Les autorités du protectorat français en interdisent purement et simplement l'introduction, la vente et la diffusion dans leur zone, jugeant que l'ouvrage nourrissait un sentiment national marocain trop affirmé pour leurs intérêts. Le livre circule néanmoins largement dans les cercles nationalistes de l'époque et vaut à son auteur, en 1936, un doctorat honoris causa décerné par l'université de Madrid, une reconnaissance internationale précoce pour un érudit encore jeune, documentée par l'Académie du Royaume du Maroc.


Son engagement pour l'éducation ne se limite pas à l'écrit. Dès 1936, il fonde à Tanger une école privée mixte, ouverte aux garçons comme aux filles, à une époque où l'enseignement moderne reste largement embryonnaire dans la ville internationale. Il enseigne lui-même dans cet établissement avant de prendre, en 1953, la direction de l'Institut islamique de Tanger dès sa création. C'est de ce poste qu'il démissionne la même année, en signe de solidarité avec le Sultan exilé, un épisode qui illustre la cohérence entre ses écrits patriotiques des années 1930 et ses actes une fois les responsabilités venues. Cette fidélité au Trône ne l'empêche pas de servir, en parallèle, les institutions de la zone du Califat de Tétouan, sous administration espagnole, où il occupe la fonction de ministre de la Justice, une carrière institutionnelle documentée par la même source académique.



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Guennoun (debout) lors d'un banquet à Tanger, avril 1957, aux côtés de Habib Bourguiba (au nœud papillon) et Allal al-Fassi.

Le retour du Sultan d'exil et la fin du protectorat en 1956 ouvrent une nouvelle phase de sa vie publique. Abdellah Guennoun est nommé gouverneur de la ville de Tanger, une charge par laquelle l'État marocain reconnaît son autorité morale sur la ville qui l'a vu grandir. Il ne s'y attarde cependant pas au détriment de son œuvre intellectuelle, poursuivant en parallèle une carrière académique qui dépasse largement les frontières du Royaume. Il devient membre du Conseil des oulémas arabes de Damas en 1956, puis membre actif de l'Académie de la langue arabe du Caire en 1961, l'une des institutions linguistiques les plus prestigieuses du monde arabe, avant de rejoindre plus tard l'Académie des études islamiques Al-Azhar et le Conseil constitutif de la Ligue islamique mondiale, réuni à La Mecque en 1974. En 1977, l'Académie de la langue arabe de Jordanie le nomme à son tour membre d'honneur, une accumulation de distinctions qui atteste du rayonnement international d'un érudit resté profondément enraciné dans sa ville natale d'adoption.


C'est toutefois au service de l'institution religieuse marocaine que le nom d'Abdellah Guennoun reste le plus durablement attaché. Dès sa création en 1961, il en devient le secrétaire général et le restera jusqu'à sa mort en 1989, soit près de trente années consacrées à structurer et à représenter le corps des oulémas du Royaume, selon la même fiche institutionnelle de l'Académie du Royaume du Maroc. Cette fonction, qui fait de lui l'un des porte-voix officiels de l'islam marocain de rite malikite pendant près de trois décennies, s'accompagne d'une production éditoriale continue. Il signe des dizaines d'ouvrages sur l'exégèse coranique, la grammaire arabe, la pensée islamique et l'histoire littéraire du Maroc, parmi lesquels une interprétation détaillée des sourates du Coran, une introduction à l'histoire du Maroc et plusieurs recueils consacrés à la poésie et à la littérature marocaine moderne, une bibliographie recensée dans le détail par l'Académie du Royaume.



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Lycée Abdellah Guennoun Oujda

L'historiographie marocaine contemporaine n'a pas manqué de souligner l'ampleur de ce parcours. Dans le numéro que la revue Horizons Maghrébins lui consacre en 1996, sept ans après sa disparition, Abdellah Guennoun est décrit comme la figure la plus emblématique de la culture tangéroise du XXe siècle, un homme ayant joué, selon les mots mêmes de la revue, un rôle extraordinaire dans la vie politique et intellectuelle de sa ville et du Maroc tout entier, tout en restant relativement peu connu du grand public en dehors des cercles savants. Ce paradoxe, celui d'une influence considérable exercée loin des projecteurs, correspond bien à l'image d'un homme que ses contemporains décrivaient comme resté volontairement distant du pouvoir, préférant l'autorité morale du savoir à l'exercice direct de la puissance politique.


Abdellah Guennoun s'éteint à Tanger le 9 juillet 1989, à l'âge de 81 ans, laissant derrière lui une œuvre écrite considérable et une génération d'élèves et de disciples formés à son contact. Son parcours résume, à lui seul, plusieurs des grandes lignes de force de l'histoire marocaine du XXe siècle : la résistance intellectuelle à l'entreprise coloniale par la valorisation du patrimoine littéraire national, la fidélité indéfectible à la dynastie alaouite au moment le plus critique de son histoire contemporaine, l'exil du Sultan légitime, et la construction patiente d'institutions religieuses et académiques marocaines capables de rayonner bien au-delà des frontières du Royaume. Là où d'autres se sont illustrés par les armes ou par l'action politique directe, Abdellah Guennoun a choisi la plume et la chaire, convaincu que la démonstration du génie marocain, méthodique et savante, servait tout autant la cause nationale que n'importe quel autre combat. Près de quarante ans après sa mort, cette conviction reste le socle sur lequel repose encore une partie de l'identité intellectuelle du Maroc contemporain.

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