MOHAMED SERGHINI, LE PÈRE DE LA MODERNITÉ POÉTIQUE MAROCAINE
- Brahim Al Maghribi

- il y a 15 minutes
- 4 min de lecture

Fès, 1930. Dans cette cité millénaire dont les ruelles abritent depuis onze siècles la plus ancienne université du monde encore en activité, naît un enfant dont le nom allait devenir, au fil des décennies, synonyme de renouveau poétique au Maroc et dans le monde arabe. Mohamed Serghini grandit dans une ville où le savoir est une valeur héréditaire, où les familles transmettent depuis des générations le goût des lettres arabes dans toute leur profondeur classique. C'est dans ce milieu que s'enracine sa formation première, et c'est paradoxalement de ce terreau conservateur que va surgir l'un des esprits les plus résolument modernes de la littérature marocaine du XXe siècle.
Ses premières études se déroulent à l'Université Al Quaraouiyine où il va entrer en contact direct avec des siècles de tradition savante islamique, de jurisprudence, de grammaire arabe et de sciences religieuses. Mohamed Serghini y absorbe cette culture avec une profondeur qui marquera tout son œuvre ultérieur, même lorsqu'il s'en éloignera formellement. Car la rupture qu'il opérera avec les formes poétiques traditionnelles ne sera jamais une rupture avec la culture qu'elles portent mais une ouverture, un élargissement et une façon de faire dialoguer l'héritage avec le présent.
Au début des années 1950, il quitte Fès pour la France, amorçant le premier chapitre de ce qui allait devenir une formation résolument internationale. Puis il se rend en Irak, où il obtient sa licence à l'Université de Bagdad. Ce séjour est loin d'être anodin dans sa trajectoire. Bagdad est alors l'une des capitales les plus effervescentes de la renaissance poétique arabe, la ville où Badr Chaker al-Sayyab et Nazik al-Malaika posent les fondements du vers libre arabe moderne. Serghini rencontre ce moment fondateur de l'intérieur, dans la ville même où il se joue.
Il rejoint ensuite la Sorbonne, où il obtient en 1970 un doctorat de troisième cycle, avant d'y soutenir sa thèse pour le doctorat d'État. Le choix de son sujet révèle la cohérence profonde de son projet intellectuel puisqu'il consacre ses recherches à Ibn Sab'in, le penseur maroco-andalou du XIIIe siècle, philosophe soufi dont la pensée sur l'unité de l'être lui valut une correspondance célèbre avec l'Empereur Frédéric II du Saint-Empire. En choisissant Ibn Sab'in à la Sorbonne, Serghini affirme que la pensée marocaine et andalouse a toujours sa place dans les débats les plus exigeants de la philosophie universelle. Il n'y va pas pour importer une culture étrangère. Il y va pour y faire entrer la sienne.
Sa maîtrise du français et de l'espagnol, nourrie par ces années européennes, enrichit durablement son travail de traducteur et lui permet d'établir des ponts vivants entre la création poétique arabe et les traditions littéraires ibériques et françaises. Cette pluralité linguistique est une dimension essentielle de son œuvre.
À son retour au Maroc, il intègre l'université marocaine comme professeur de littérature dès les années 1960, contribuant à former ce que la Maison de la Poésie au Maroc appellera "plusieurs générations d'étudiants." Son rôle dépasse celui d'un enseignant : il est "l'un des fondateurs de l'enseignement littéraire à l'université marocaine." Cette formule dit quelque chose d'important puisque Mohamed Serghini a participé à la construction de l'institution elle-même, à la définition de ce que la littérature arabe signifie comme objet d'étude universitaire au Maroc indépendant.
L'œuvre littéraire de Mohamed Serghini commence à prendre forme dès la fin des années 1940. Ces premiers textes portent la marque d'une rupture en gestation, ils s'éloignent des formes classiques de la poésie arabe et sont empreints du romantisme de l'école du Mahjar, incarné avant tout par Gibran Khalil Gibran. Cette école avait introduit dans la poésie arabe une intériorité plus directe, une langue plus souple, une relation au monde moins codifiée. Le jeune Serghini y trouve un premier langage pour ce qu'il cherche à dire.
Mais cette première orientation n'est qu'un point de départ. L'expérience poétique de Mohamed Serghini va s'approfondir et se complexifier au fil des décennies, puisant dans le patrimoine arabo-islamique, l'héritage marocain et andalou, les courants poétiques universels qu'il lit en arabe, en français et en espagnol. La Maison de la Poésie décrit une œuvre reposant sur "une interaction profonde entre la sensibilité soufie et l'horizon de la modernité, dans une quête permanente de nouvelles formes et visions de l'expression poétique." Serghini n'oppose jamais le mystique au contemporain, la tradition à l'invention. Il les fait dialoguer, cherchant dans l'héritage des ressources pour l'innovation et dans la modernité des outils pour approfondir l'héritage.
Cette démarche lui confère une place singulière que aucune école au sens strict ne peut revendiquer. Son recueil Tahta Al-Anqadh, Faouqa Al-Anqadh, Sous les ruines, au-dessus des ruines lui vaut le Prix du Maroc du Livre dans la catégorie poésie. Il est ensuite couronné du Prix international de poésie Argana, décerné par la Maison de la Poésie au Maroc lors de sa deuxième édition, faisant de lui l'un des premiers grands poètes marocains à recevoir cet honneur. En 2007, le ministère de la Culture publie ses œuvres poétiques quasi complètes en trois volumes, consécration de l'ampleur d'un parcours sans équivalent dans la poésie marocaine contemporaine.
Mohamed Serghini s'est éteint le 14 août 2026, à l'âge de 96 ans, des suites d'une longue maladie. Il aura traversé presque un siècle d'histoire marocaine, de la Qarawiyyin de Fès à la Sorbonne de Paris, de Bagdad à l'université marocaine, sans jamais cesser d'interroger les mots et ce qu'ils peuvent porter. Il laisse derrière lui une œuvre qui continuera d'être lue, enseignée et citée, et des générations d'étudiants qui portent en eux quelque chose de sa façon d'habiter la langue.
Qu'Allah ait Son âme en Sa Sainte Miséricorde.






Commentaires