TAMGHART, AMGHAR, LA FEMME AMAZIGHE, CHEFFE DE TOUJOURS
- Brahim Al Maghribi

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Il existe, dans l'étude des sociétés humaines, une méthode qui consiste à lire l'histoire là où les archives écrites n'arrivent pas : dans les langues elles-mêmes. Les langues, plus stables et plus résistantes aux changements que les institutions, les modes de production ou les rapports de force politiques, conservent dans leur lexique des fossiles sociaux, des termes dont l'étymologie révèle des structures qui ont disparu depuis longtemps de la surface visible de la société. Le tachelhit, la langue amazighe parlée par les Masmuda du Haut Atlas occidental, est à cet égard un terrain d'investigation remarquable. Ce que son vocabulaire familial dit de la place des femmes dans l'histoire sociale des tribus du Haut Atlas dépasse de loin ce que les chroniques et les voyageurs ont pu en noter.
La Constitution marocaine de 2011, qui reconnaît la langue amazighe comme langue officielle aux côtés de l'arabe en son article 5, a consacré au plus haut niveau juridique du Royaume ce que l'Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM), créé par dahir royal en 2001 sous l'impulsion de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, travaille à documenter, préserver et transmettre depuis plus de deux décennies : la richesse culturelle, historique et linguistique des populations amazighes du Maroc. C'est dans ce cadre que l'étude du tachelhit comme archive sociale prend tout son sens patrimonial.
La structure sociale qui prévalait dans les tribus de la région des Anfifa, cette confédération tribale du Haut Atlas occidental entre Marrakech et la façade atlantique, était celle de la famille élargie, que les anthropologues anglophones qui ont étudié ces sociétés, en premier lieu Ernest Gellner dans son ouvrage de référence Saints of the Atlas (Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1969, traduit en français aux Éditions Bouchène en 2003), ont reconnue comme la cellule fondamentale de l'organisation sociale berbère du Haut Atlas. Le "Takat" ou "Kanoun", le foyer traditionnel, réunissait autour du grand-père paternel, appelé "Baba Jdidi", l'ensemble des petites familles de ses fils mariés. Cette organisation n'était pas seulement affective ou culturelle mais aussi économique. L'agriculture et l'élevage, qui exigeaient la mise en commun des forces et la coordination des efforts pour les travaux agricoles saisonniers comme pour la défense du territoire, imposaient cette cohésion. Le sang était le ciment de la solidarité, et la famille élargie en était le vecteur institutionnel. L'architecture des vieux villages de la région en porte encore la trace : des groupes d'habitations organisées autour d'une maison centrale appartenant au grand-père, à partir de laquelle chaque fils marié ouvrait progressivement une porte sur l'extérieur, agrandissant le hameau à chaque génération comme des anneaux qui s'ajoutent autour d'un noyau.
C'est en s'immergeant dans le vocabulaire de cette famille élargie que la langue tachelhit révèle ses secrets les plus profonds. Le terme central est "Tamghart", qui désigne la femme mariée, l'épouse. Il derive du verbe "Ittimghur" ou "Ittimqar", signifiant "grandir", "devenir grand". De ce même verbe dérivent plusieurs autres termes dont la liste mérite d'être lue avec attention. "Amghar" désigne le chef de tribu. "Timughra" désigne l'exercice de l'autorité et du leadership, que ce soit au sein de la famille par la "Tamghart" ou au sein de la tribu par l'"Amghar". "Amghar" et "Tamghart" partagent donc non seulement la même racine étymologique mais la même racine sémantique : "celui" ou "celle qui est grand". La femme mariée et le chef de tribu portent des noms issus du même verbe de grandeur.

Cette identité de racine traduit, enfouie dans le lexique, une réalité sociale ancienne : le statut de la "Tamghart" au sein de la famille est structurellement parallèle au statut de l'"Amghar" au sein de la tribu. L'une gouverne l'espace domestique, l'autre gouverne l'espace tribal, mais leur autorité respective relève du même principe : la "Timughra", le leadership. Dans les sociétés du Haut Atlas occidental, la femme mariée exerçait une autorité réelle sur l'espace intérieur de la famille, l'organisation du foyer, la gestion des ressources alimentaires, la transmission du savoir artisanal et la direction des relations de parenté. Le fait que cette autorité porte le même nom que celle du chef de tribu dit qu'elle était reconnue comme telle, non pas comme une autorité subalterne ou déléguée, mais comme une autorité parallèle dans sa sphère. Le poète de la tribu Anfifa, Raïs Mubarak al-Rasman, le formulait d'ailleurs dans une danse Ahwash de la fin du XIXe siècle : la "Timughra", pour être légitime, devait être héritée et enracinée dans la durée, et non un simple ornement de circonstance.
L'enquête lexicale se prolonge dans les termes de parenté, qui constituent l'un des domaines où la stabilité linguistique est la plus grande. En tachelhit, le frère se dit "Kuma", contraction de "Ku ma", où "Ku" est le pronom d'affiliation masculin et "Ma" signifie "mère". Le pluriel "Aytma" (les frères) est composé de "Ayt" (pluriel de "Ku") et de "Ma" (la mère). La sœur se dit "Oultma", mot composé de "Oult" (affiliation féminine) et "Ma" (la mère). Le groupe des sœurs se dit "Istma", même structure. Dans tous ces termes de parenté fondamentaux, c'est la mère qui est le référent, le point d'ancrage de la relation. On est "frère" parce qu'on est "de la même mère", non parce qu'on est "du même père". La maison elle-même, en tachelhit, est appelée "Tikmi", terme composé de "Tik" (pronom d'attribution) et de "Mmi" (ma mère). La maison est linguistiquement la maison de la mère.
Cette configuration lexicale, dans laquelle la mère est l'axe des relations de parenté et la femme mariée est l'autorité domestique portant le même titre que le chef tribal, conduit les chercheurs en linguistique historique à poser l'hypothèse d'une phase ancienne de l'organisation sociale masmuda dans laquelle les femmes occupaient une position centrale dans la structuration des liens familiaux. La langue tachelhit conserve également, dans la féminisation de nombreux termes désignant des activités économiques fondamentales, comme "tayuka" (le labour), "tamkra" (la récolte), "tayssa" (le pâturage) et "tasbabt" (le commerce), la trace de pratiques dans lesquelles les femmes jouaient un rôle productif majeur. Ces traces ne prouvent pas de façon certaine l'existence d'une société matrilinéaire organisée à une période préhistorique déterminée : la linguistique historique permet de formuler des hypothèses sur des tendances profondes, pas de reconstituer des sociétés disparues. Mais elles disent avec une clarté qui mérite l'attention que la langue des Masmuda du Haut Atlas a été façonnée par des sociétés dans lesquelles la femme était bien davantage qu'une figure secondaire ou domestique.
Ce que ce regard linguistique révèle sur la civilisation amazighe du Haut Atlas marocain s'inscrit dans une tradition de recherche sérieuse sur laquelle l'IRCAM travaille à donner des bases académiques rigoureuses. La langue tachelhit, parlée par des millions de Marocains dans les vallées du Souss, du Haut Atlas et de l'Anti-Atlas, est une archive vivante d'une histoire sociale que les documents écrits n'ont pas toujours enregistrée. La reconnaître comme telle, la protéger, la transmettre et la faire étudier, c'est aussi préserver une part essentielle de la mémoire du Maroc profond.






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