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LE MELLAH MAROCAIN, UN MODÈLE DE COEXISTENCE QUI DÉFIE LES CLICHÉS DE L'HISTOIRE

LE MELLAH MAROCAIN, UN MODÈLE DE COEXISTENCE QUI DÉFIE LES CLICHÉS DE L'HISTOIRE

En 1438, dans la ville royale de Fès, le sultan mérinide Abd el-Haqq prenait une décision qui allait façonner pour des siècles l'organisation urbaine des grandes cités du Maroc. Il ordonnait le déplacement de la communauté juive de Fès el-Bali vers un espace nouvellement aménagé à Fès el-Jdid, à la contiguïté immédiate du palais royal. Ce quartier, construit sur un terrain salé dont le nom arabe donnerait son appellation à l'institution, le mellah, serait le premier d'une longue série qui s'étendrait à travers le Royaume, de Marrakech à Meknès, de Safi à Tétouan, de Mogador à Debdou. L'histoire de ces espaces urbains singuliers dit quelque chose d'essentiel sur la nature du rapport entre le pouvoir chérifien et sa communauté juive, un rapport que ni la complaisance ni la caricature ne peuvent saisir.


L'historien spécialisé dans l'histoire du judaïsme marocain Robert Assaraf rappelle dans ses travaux que la décision de 1438 s'inscrit dans une logique de protection et d'organisation d'une communauté dont le rôle dans l'économie et la diplomatie du Makhzen était central. Placé à la contiguïté immédiate du palais royal, le Mellah incarnait un espace sous protection directe du souverain, où la communauté juive pouvait exercer ses activités artisanales, commerciales et financières à l'abri des tensions qui pouvaient traverser les villes médiévales. Cette imbrication spatiale entre le cœur du pouvoir et le quartier juif n'est pas un hasard d'urbanisme : elle traduit une vision politique propre au modèle monarchique marocain, qui a très tôt compris que la prospérité de ses sujets juifs contribuait directement au rayonnement et à la stabilité du Royaume.



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Plan Quartier Juif Mellah Ancient

Ce qui distingue radicalement le Mellah du ghetto européen n'est pas l'absence de séparation physique, les murs existent, les portes se ferment la nuit, mais la logique qui préside à cette séparation et les rapports qui s'y établissent. Dans l'Europe chrétienne médiévale et moderne, de Venise à Cracovie, le ghetto naît d'une théologie de l'exclusion, d'une doctrine qui exclut le juif du corps social au nom de sa culpabilité supposée. Au Maroc, le Mellah naît d'un régime de la dhimma, certes discriminatoire dans ses conditions, mais qui assigne à la communauté juive un rôle reconnu et une protection institutionnelle au sein de l'État chérifien. La juxtaposition spatiale du Mellah et du palais royal, visible à Fès, à Marrakech et à Meknès, n'est pas un hasard d'urbanisme. Elle traduit une relation de patronage direct entre le Trône et la communauté, dont les membres occupent des fonctions essentielles dans les finances, le commerce extérieur, la diplomatie et l'artisanat d'art du Makhzen. L'orfèvrerie et la frappe de monnaie relèvent à Fès de prérogatives spécifiquement juives, comme le rappelle le géographe El-Bekri dès le onzième siècle en notant que les Juifs sont alors plus nombreux à Fès que dans toute autre ville de la région et qu'ils rayonnent de là pour leurs affaires dans toutes les parties du monde.


L'architecture du Mellah porte à elle seule la marque de cette singularité. Contrairement aux maisons de la médina, qui tournent leurs façades aveugles vers la rue pour mieux concentrer la vie intérieure autour du patio, les demeures du Mellah s'ouvrent vers l'extérieur par de larges balcons de bois sculpté et de fer forgé, des fenêtres donnant sur la rue, une façade orientée vers le négoce et la relation à l'autre. Cette architecture de l'ouverture commerciale traduit une communauté dont l'identité professionnelle s'inscrit dans l'échange plutôt que dans le repli, dont le rapport au quartier est celui d'une place de marché autant que d'un espace de vie. Le Mellah de Marrakech, fondé au seizième siècle sous les Saadiens à proximité immédiate des vestiges du complexe El Badi, construit par Ahmed el-Mansour à partir de 1578, conserve encore aujourd'hui cette empreinte architecturale distinctive, comme une métaphore bâtie de la place tenue par les artisans et commerçants juifs dans l'économie palatiale des dynasties marocaines.



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Mellah Rabat

Ce continuum historique trouve une illustration particulièrement lumineuse dans les années sombres de la Seconde Guerre mondiale. Alors que le régime de Vichy tente d'étendre ses lois raciales aux territoires sous influence française, Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, oppose à cette idéologie étrangère une résistance morale d'une netteté remarquable. Réunissant en privé les dirigeants de la communauté juive marocaine, il leur assure que rien ne changera pour eux à ses yeux. Devant les représentants du régime collaborationniste, il prononce une formule restée dans l'histoire : "Il n'y a pas de Juifs au Maroc. Il n'y a que des sujets marocains." Robert Assaraf, dont l'ouvrage "Mohammed V et les Juifs du Maroc à l'époque de Vichy", publié aux éditions Plon en 1997, constitue la référence académique incontournable sur ce sujet, qualifie cette posture de "protection morale et symbolique décisive" : aucun Juif marocain ne sera déporté vers les camps d'extermination nazis. Dans une région où d'autres territoires pliaient sous la brutalité de Vichy, la résistance du sultan marocain représente une distinction historique que le monde a retenue, et qui s'inscrit dans la continuité d'une monarchie qui n'a jamais abandonné ses sujets, quelle que soit leur confession.


L'héritage de ces siècles de coexistence, traversé de tensions autant que de solidarités, n'appartient pas au passé. Il structure activement la vision contemporaine du Maroc. Sous l'impulsion directe de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, de vastes programmes de réhabilitation du patrimoine hébraïque ont été déployés dans les principales cités historiques. La synagogue Ibn Danan de Fès, classée monument historique par le ministère de la Culture en 2002, a fait l'objet d'une restauration complète avec le soutien de la Fondation américaine World Monuments Fund. La synagogue Al Fassiyyne, dite Slat Al Fassyinn, a été réhabilitée dans le cadre des programmes royaux de valorisation de la médina de Fès. Des cimetières juifs ont été restaurés, les appellations historiques de rues du Mellah ont été préservées, et le Musée du Judaïsme marocain de Casablanca, unique en son genre dans le monde arabe, constitue depuis 1997 un espace de mémoire vivante pour cette composante essentielle de l'identité nationale.


Cette identité plurielle trouve sa consécration juridique la plus haute dans le préambule de la Constitution du Royaume de 2011, qui définit l'unité du Maroc comme "forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie" enrichie de ses "affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen." L'affluent hébraïque, inscrit dans la loi fondamentale du Royaume, est une formule unique dans le monde arabe, et peut-être au-delà. Elle dit que la mémoire juive n'est pas une parenthèse de l'histoire marocaine, ni une dette symbolique à acquitter, mais une composante constitutive et irréductible de ce que ce pays est et de ce qu'il veut être.


SAR le Prince Héritier Moulay El Hassan, qu'Allah le préserve, s'inscrit dans la droite ligne de cette transmission pluriséculaire. Ce modèle, qui a traversé les dynasties idrisside, mérinide, saadienne et alaouite en se renouvelant à chaque époque, témoigne d'une capacité proprement marocaine à faire de la diversité un levier de cohésion plutôt qu'un facteur de division. À l'heure où de nombreuses sociétés peinent à concilier identité nationale et pluralisme culturel, le Mellah marocain, dans ses balcons sculptés ouverts sur la rue et dans ses synagogues restaurées, continue d'offrir une réponse architecturale, juridique et civilisationnelle à une question que le monde moderne n'a pas encore fini de se poser.



1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a 10 heures

Ce texte est d'une grande justesse. Merci à Maroc-Patriotique pour ce travail rigoureux de restitution historique, loin des simplifications habituelles.


La force de cet article réside dans sa précision. En distinguant clairement la logique de protection du Mellah de la théologie d'exclusion du ghetto européen, l'auteur remet les faits à leur place. L'analyse architecturale est tout aussi pertinente : ces façades ouvertes sur la rue traduisent concrètement une culture de l'échange et de la coexistence, bien loin du repli sur soi.


De la décision fondatrice du sultan mérinide Abd el-Haqq en 1438 à la position courageuse de Feu SM Mohammed V face aux lois de Vichy, jusqu'aux restaurations actuelles portées par SM Mohammed VI, l'article retrace avec clarieté ce fil…


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