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LE RIAD, L'ÂME ARCHITECTURALE DU MAROC ET CE QU'ELLE DIT DE NOTRE CIVILISATION

LE RIAD, L'ÂME ARCHITECTURALE DU MAROC ET CE QU'ELLE DIT DE NOTRE CIVILISATION

À Fès, certaines portes de cèdre sculpté n'ont pas changé d'aspect depuis sept siècles, alors que le mur qui les entoure ne révèle absolument rien de ce qu'il protège. C'est tout le paradoxe du riad marocain : une discrétion presque austère sur la rue, et derrière, un monde entier, fontaine, orangers, zellige, lumière tombée d'un carré de ciel. Ce contraste est la signature d'une civilisation urbaine qui a mis plus de mille ans à se construire, avant que le mot riad ne devienne, au tournant des années 2000, un argument touristique mondial.


Le terme vient de l'arabe riyāḍ, pluriel de rawda, qui désigne un jardin. Cette étymologie dit déjà tout : au centre de la maison marocaine traditionnelle, il y a la nature, pas la façade. L'historien et architecte Quentin Wilbaux, auteur d'une étude de référence sur les maisons-jardins de Marrakech, situe l'apparition des premiers riads véritables dans la ville ocre au tout début du XIIe siècle, sous le règne du souverain almoravide Ali ibn Youssef, dans le sillage direct de l'art andalou.



LE RIAD, L'ÂME ARCHITECTURALE DU MAROC ET CE QU'ELLE DIT DE NOTRE CIVILISATION

Mais les racines marocaines de la maison à cour sont plus anciennes encore que cette influence andalouse, et elles remontent à la fondation même des premières villes islamiques du Royaume. Fès naît au IXe siècle sous les Idrissides, et l'UNESCO, qui inscrit sa médina au patrimoine mondial en 1981, rappelle que l'essentiel du tissu urbain et des monuments visibles aujourd'hui, médersas, fondouks, palais, mosquées, date de l'apogée mérinide des XIIIe et XIVe siècles. C'est dans ce terreau urbain dense, fait de ruelles étroites et de quartiers organisés par corporations, que la cour intérieure s'impose progressivement comme la cellule de base de l'habitat citadin. Elle n'est pas un luxe réservé à une élite restreinte. La majorité des Fassis, des Marrakchis et des Meknassis de l'époque vivent selon cette même logique spatiale, avec des écarts de taille et de raffinement mais un principe identique : la rue est fonctionnelle, parfois rude, la maison est un refuge.


Sous les Mérinides, à partir du XIVe siècle, l'art décoratif marocain atteint une maturité que peu de traditions architecturales contemporaines peuvent revendiquer. Le zellige géométrique, taillé pièce par pièce dans la faïence émaillée, le stuc ciselé au plâtre frais, le bois de cèdre sculpté puis peint, ne sont pas de simples ornements : ils traduisent un rapport au temps et à la transmission du geste qui structure encore aujourd'hui les corporations artisanales des médinas. L'eau, presque toujours présente au centre de la cour sous forme de vasque ou de fontaine, évoque la pureté et la vie dans l'imaginaire islamique du jardin. La lumière, filtrée par une galerie couverte, n'entre jamais de façon frontale. L'air circule par convection naturelle entre la fraîcheur du patio et la chaleur extérieure. Bien avant l'invention de la climatisation mécanique, l'architecture marocaine avait déjà résolu, par l'observation et l'expérience accumulée sur des générations, le problème du confort thermique en climat chaud.


Du XVIe au XVIIIe siècle, sous les Saadiens puis sous les Alaouites, le riad devient un marqueur social affirmé dans les grandes villes impériales. Les familles fortunées y investissent sans jamais renoncer au principe fondateur de cette architecture : la richesse ne s'expose pas vers la rue. Cette retenue volontaire dépasse la seule question du bâti. Elle traduit une valeur centrale de la société marocaine traditionnelle, où la dignité se loge dans la discrétion plutôt que dans l'ostentation, un principe qui vaut pour l'habitat comme pour la parole et le comportement en société.


Le basculement survient au XXe siècle. L'urbanisme introduit après 1912 valorise d'autres références, venues des modèles urbains européens : façades ouvertes, larges fenêtres, lignes droites. Dans l'esprit de nombreux urbanistes de l'époque, le riad se trouve associé à un habitat dépassé. Des centaines de maisons historiques sont alors divisées, dénaturées ou abandonnées, et ce patrimoine qui avait traversé plus de mille ans sans rupture majeure commence à s'effacer des pratiques urbaines courantes dans la seconde moitié du siècle.



LE RIAD, L'ÂME ARCHITECTURALE DU MAROC ET CE QU'ELLE DIT DE NOTRE CIVILISATION

Le retournement vient paradoxalement de l'extérieur. À partir des années 1990, des amateurs étrangers, en majorité européens, redécouvrent dans les médinas marocaines une valeur patrimoniale que l'accélération de la modernisation avait partiellement occultée aux yeux d'une partie des Marocains eux-mêmes. Ce mouvement contribue à remettre sur le devant de la scène internationale des sites déjà reconnus par l'UNESCO, la médina de Fès depuis 1981 et celle de Marrakech depuis 1985, cette dernière ayant été distinguée notamment pour son rôle décisif dans l'histoire de l'urbanisme médiéval islamique. Cette reconnaissance accompagne, au sein même du Royaume, une prise de conscience grandissante sur la nécessité de préserver ce patrimoine bâti plutôt que de le laisser disparaître.


Cette prise de conscience s'est traduite, depuis le règne de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, par des programmes de réhabilitation d'une ampleur inédite. En mai 2018, le Souverain a présidé au Palais Royal de Rabat la cérémonie de présentation des programmes de valorisation des médinas de Rabat, Marrakech et du programme complémentaire pour Fès, pour une enveloppe budgétaire totale d'1,4 milliard de dirhams, avec une contribution majeure du Fonds Hassan II pour le développement économique et social. Ces chantiers ont déjà permis le traitement de plus de 2 200 édifices menaçant ruine dans la seule médina de Fès et la réhabilitation de quartiers entiers à Marrakech, dont le Mellah. D'autres programmes similaires ont depuis été étendus aux médinas de Salé, Meknès, Tétouan et Essaouira, confirmant une politique patrimoniale de long terme plutôt qu'une initiative ponctuelle.


Posséder un riad relève rarement d'une simple transaction immobilière, et c'est peut-être ce qui le distingue le plus radicalement d'une maison ordinaire. La très grande majorité des riads de médina n'ont jamais changé de propriétaire au sens où l'entend le marché classique : ils sont restés dans la même famille depuis des générations, transmis de père en fils selon les règles de la succession plutôt que vendus. Cette réalité crée une situation juridique propre au Maroc, l'indivision successorale, qui transforme l'achat d'un riad en parcours bien plus long et incertain que celui d'un appartement en ville nouvelle. Au décès du propriétaire, le bien revient automatiquement à l'ensemble de ses héritiers, parfois cinq, dix ou quinze personnes dispersées entre le Maroc et la diaspora, qui en deviennent copropriétaires indivis. Tant que le partage n'a pas été formalisé devant notaire, aucune vente n'est juridiquement possible sans la signature de chacun d'entre eux, et il suffit qu'un seul héritier reste injoignable ou s'oppose par principe pour que le dossier reste bloqué, parfois pendant des années. À cette complexité s'ajoute une autre particularité de la médina : nombre de ces maisons anciennes n'ont jamais été immatriculées à la Conservation foncière et ne sont couvertes que par des actes adoulaires traditionnels, des documents qui ne confèrent pas la même sécurité juridique qu'un titre foncier inscrit et qui peuvent exposer un acquéreur à des contestations de propriété surgissant plusieurs années après la signature. Une fois le bien acquis, restaurer un riad ne s'apparente pas non plus à des travaux ordinaires : la médina étant classée, toute intervention suppose un architecte inscrit à l'ordre national, l'aval de l'Agence Urbaine et de la Commission de la médina sur les matériaux et les volumes, ainsi que des délais d'autorisation qui se comptent en mois plutôt qu'en semaines. C'est cette accumulation de contraintes, familiales autant que juridiques et patrimoniales, qui explique qu'un riad authentique reste un bien rare sur le marché et que son acquisition, loin d'être un simple achat, ressemble davantage à l'entrée dans une histoire de famille qui dépasse largement celle de l'acheteur.


La question qui reste posée aujourd'hui est celle de la transmission vivante. Un riad restauré selon les techniques d'origine et habité par une famille qui perpétue le geste du zelligeur ou du sculpteur sur cèdre porte un sens que ne peut jamais avoir un riad transformé en simple décor commercial. La modernité marocaine n'a aucun besoin de renier son passé pour exister, elle peut au contraire s'en nourrir directement. Préserver le riad, le restaurer avec patience plutôt que le dénaturer pour aller plus vite, c'est affirmer que le Royaume a, en matière d'habitat, de durabilité et de beauté, une proposition à offrir au monde qui dépasse largement ce que l'architecture standardisée contemporaine sait produire. La cour intérieure, le carré de ciel ouvert, la fontaine au centre du silence : ce n'est pas une nostalgie tournée vers le passé. C'est une intelligence architecturale éprouvée par douze siècles d'usage, et qui reste, encore aujourd'hui, profondément marocaine.


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