Rabat
top of page

LA MOSQUÉE AL MOHAMMADI DES HABOUS, HISTOIRE, ARCHITECTURE ET SIGNIFICATION INSTITUTIONNELLE

AL MOHAMMADI, SYMBOLE DE SOUVERAINETÉ

Le 30 juin 1934, dans le quartier naissant des Habous à Casablanca, le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, futur Mohammed V, pose la première pierre d'un édifice qui portera bientôt son nom. Il y reviendra plusieurs fois pendant les deux années de chantier, observant avec attention l'avancée des travaux, jusqu'à l'inauguration solennelle du 12 juin 1936. Cette mosquée, connue aujourd'hui sous le nom d'Al Mohammadi, est bien plus qu'un édifice religieux remarquable. Elle est la preuve construite, en pierre, en zellige et en cèdre, qu'un pouvoir chérifien actif et engagé continuait de façonner le Royaume pendant les années du protectorat français.


Au cœur du quartier des Habous à Casablanca se dresse la mosquée Al Mohammadi, également connue sous le nom de mosquée Sidi Mohammed Ben Youssef. Les travaux débutent le 30 juin 1934, sur un terrain destiné à accueillir un édifice plus vaste que la mosquée Moulay Youssef, construite une décennie plus tôt par le père du jeune sultan dans ce même quartier, et devenue trop modeste pour répondre à l'affluence grandissante des fidèles casablancais. La cérémonie de pose de la première pierre réunit une foule compacte ainsi que plusieurs dignitaires du Makhzen, dont le pacha El Mokri et le Nadir des Habous Serghini. Le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef suit personnellement l'avancement du chantier, s'y rendant notamment en août 1934 pour observer la cadence des travaux, qui mobilisent alors jusqu'à 300 ouvriers par jour. L'inauguration officielle a lieu le 12 juin 1936, lors d'une cérémonie présidée par le Sultan lui-même, accompagné du prince héritier Moulay Hassan, futur Hassan II.



Si l'architecte français Auguste Cadet, déjà auteur de la mosquée Moulay Youssef en 1921 et figure centrale de l'urbanisme du quartier des Habous, est responsable des plans, le projet relève directement de l'initiative du souverain, désireux d'inscrire ce nouveau quartier dans la continuité des traditions urbaines et religieuses du Royaume. Cadet, qui se définissait lui-même comme l'architecte du gouvernement chérifien, conçoit un édifice de 4 210 mètres carrés réparti entre la salle de prière et sa cour intérieure, le sahn, doté de sept portes réparties sur trois façades. Son plan reprend les codes architecturaux des grandes mosquées almohades, avec des nefs transversales perpendiculaires au mur de la qibla, une nef médiane plus large que les nefs latérales, et un minaret culminant à environ 56 mètres dont l'inspiration est directement puisée dans la tradition almohade du XIIe siècle, et dont certains chercheurs soulignent la parenté avec la mosquée Kairaouine de Fès.


La mosquée témoigne d'un effort artisanal considérable, mobilisant des matériaux provenant des quatre coins du Royaume : pierre de Bouskoura et de Benslimane pour la structure, zelliges de Fès pour les revêtements géométriques, marbre d'Oued Ykem pour les colonnes et les sols, bois de cèdre de l'Atlas pour les plafonds sculptés et les portes monumentales, plâtre de Safi pour les stucs ciselés qui ornent les pavillons d'ablutions de la cour. Des artisans venus de tout le pays contribuent à sa réalisation, faisant de l'édifice une véritable synthèse du savoir-faire marocain rassemblé en un seul lieu. Cette mobilisation de matériaux et de mains d'œuvre à l'échelle nationale pour un chantier unique illustre la capacité du Royaume à mettre en scène, à travers une mosquée, l'unité géographique et artisanale de ses régions.



LA MOSQUÉE AL MOHAMMADI DES HABOUS, HISTOIRE, ARCHITECTURE ET SIGNIFICATION INSTITUTIONNELLE

L'édifice illustre, au-delà de sa seule valeur architecturale, le fonctionnement institutionnel du Maroc durant le protectorat. L'autorité du Sultan demeurait active, notamment dans le champ religieux, à travers la gestion des habous, ces fondations pieuses et biens de mainmise inaliénables consacrés à des œuvres charitables et religieuses, ainsi que la supervision des mosquées et des affaires du culte. La construction d'un lieu de culte majeur portant le nom du souverain, à proximité immédiate du palais royal, traduit cette permanence d'un pouvoir chérifien qui conservait des prérogatives essentielles dans l'organisation interne du pays. Le protectorat n'a donc pas effacé les institutions marocaines : il a coexisté avec elles dans un cadre politique complexe où le Trône, par le biais du champ religieux notamment, continuait d'exercer une autorité réelle et visible aux yeux du peuple.


Cette réalité institutionnelle marocaine prend tout son relief lorsqu'on la compare à la situation vécue par l'Algérie sous domination française. L'ancien ordre politique de la Régence d'Alger, entité rattachée à l'Empire ottoman jusqu'en 1830, disparaît avec la conquête. La domination française s'y traduit par une administration directe du territoire, sans maintien d'une autorité locale souveraine comparable à celle exercée par le Sultan marocain. Dans ce contexte, les politiques coloniales ont eu un impact considérable sur le religieux. Selon la thèse de doctorat de Samir Nedjari soutenue à l'Université Paris I-Sorbonne en 2012, la mosquée Ketchaoua d'Alger, l'un des principaux lieux de culte musulman de la ville depuis le XVIIIe siècle, est réquisitionnée par les autorités françaises et transformée en cathédrale catholique dès 1838, conversion opérée après un assaut armé contre les fidèles qui s'y étaient retranchés pour s'y opposer. La mosquée El-Berrani devient en 1839 l'église Sainte-Croix, après avoir d'abord servi de casernement militaire. La mosquée Ali Bitchin, dans la Casbah, est rebaptisée Notre-Dame des Victoires en 1842. Sur les neuf grandes mosquées que comptait Alger en 1830, seules quatre demeurent affectées au culte musulman à peine deux décennies plus tard. Le phénomène ne se limite pas à la capitale : à Oran, Tlemcen, Cherchell, Mascara, Mostaganem ou encore Médéa, des mosquées historiques sont transformées en églises, en hôpitaux militaires, en casernes ou même, comme le rapporte la revue académique Insaniyat à propos de la mosquée Sidi Ghanem de Mila datant du XIe siècle, en écurie pour les chasseurs d'Afrique.


Cette différence de trajectoire entre les deux pays voisins n'est pas anecdotique. Elle révèle une distinction fondamentale dans la nature même des deux processus lors de la présence française. En Algérie-Française, l'absence d'une autorité souveraine locale reconnue a permis aux autorités françaises de disposer du religieux sans contrepartie institutionnelle, le réaffectant selon leurs propres besoins administratifs, militaires ou cultuels. Au Maroc, le maintien du Trône chérifien et de ses prérogatives sur les affaires religieuses a placé la construction, la gestion et l'usage des mosquées sous une autorité marocaine continue. Les cas de restauration ou de construction de mosquées en Algérie-Française durant la période coloniale existent bel et bien, mais ils s'inscrivent dans une logique de gestion coloniale du culte directement contrôlée par le pouvoir français, fondamentalement différente d'une initiative portée, comme à Casablanca, par une autorité politique marocaine souveraine dans son domaine.


Avant la construction de la mosquée Hassan II, achevée en 1993 sur le front de mer casablancais, Al Mohammadi occupait une place centrale dans le paysage religieux de la ville, devenant rapidement sa mosquée la plus prestigieuse grâce à ses proportions monumentales, à sa décoration somptueuse et à la renommée de ses imams. L'installation progressive de librairies spécialisées dans les sciences religieuses tout autour de l'édifice a contribué à transformer le quartier des Habous en un véritable pôle du savoir théologique marocain. La mosquée comporte par ailleurs une médersa, un logement pour l'imam et l'astronome chargé du calcul des heures de prière, ainsi que des logements pour les étudiants, configuration qui en fait non seulement un lieu de culte mais aussi un centre d'enseignement religieux complet. En 2007, le ministère des Habous et des Affaires islamiques entreprend d'importants travaux de restauration, portant notamment sur le plafond de bois sculpté et l'ensemble des réseaux d'eau et d'électricité, témoignant de la continuité de l'attention que l'État marocain porte à cet édifice depuis sa construction. SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, y a lui-même accompli à plusieurs reprises la prière du vendredi et celle de l'Aïd, perpétuant le lien entre le Trône et ce sanctuaire voulu par son grand-père.


Al Mohammadi demeure aujourd'hui un repère majeur du quartier des Habous et un témoin silencieux mais éloquent de la continuité des institutions marocaines dans un contexte colonial. Son histoire met en lumière la capacité du Trône à maintenir certaines prérogatives structurantes, notamment dans un domaine d'une importance fondamentale pour le peuple marocain : le domaine religieux. Derrière chaque zellige de Fès, chaque poutre de cèdre de l'Atlas et chaque pierre de Bouskoura assemblés dans cet édifice, c'est la marque d'un pouvoir chérifien qui n'a jamais cessé, même sous protectorat, de bâtir au nom du Maroc et pour le Maroc.



1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a 13 heures

Cet article est une contribution remarquable à l'histoire de notre patrimoine. Le travail de recherche est d'une grande précision, notamment dans la description de la mosquée Al Mohammadi. Le passage qui détaille la provenance de chaque matériau, du zellige de Fès au cèdre de l'Atlas, met admirablement en valeur le savoir-faire des artisans marocains et montre que ce monument est une synthèse de tout le pays.


La mise en perspective historique est également très pertinente. Le texte rappelle fort justement qu'en plein protectorat, la souveraineté et les institutions marocaines ont su préserver leur rôle et continuer à bâtir. Le contraste établi avec la situation coloniale dans le reste de la région constitue une vérité historique essentielle pour mesurer la spécificité…


J'aime
bottom of page