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LYAUTEY, TÉMOIN MALGRÉ LUI DE LA MAROCANITÉ DU SAHARA
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LYAUTEY, TÉMOIN MALGRÉ LUI DE LA MAROCANITÉ DU SAHARA

LYAUTEY, TÉMOIN MALGRÉ LUI DE LA MAROCANITÉ DU SAHARA

Dans les sous-sols du Service historique de la Défense à Vincennes, sous la cote GR 3 H 679, fonds du Maroc, sous-série GR 3 H, dorment huit pages qui méritent d'être lues par quiconque veut comprendre la question du Sahara marocain avec un minimum de sérieux historique. Ce sont les télégrammes nos 302, 302 bis, 302 ter et 3550, expédiés de Marrakech et de Rabat entre le 4 et le 17 septembre 1916, signés du général Hubert Lyautey, résident général de la République française au Maroc. Leur auteur est l'homme qui a organisé au Maroc la mise sous tutelle, qui a commandé les garnisons et qui adresse les dépêches aux ministères français des Affaires étrangères et de la Guerre pour défendre les intérêts de Paris face à Madrid. C'est précisément cela qui confère à ces documents une valeur historique exceptionnelle et ce que démontre avec méthode les huit pages qui établissent un fait que les protagonistes du conflit contemporain sur le Sahara préféreraient ignorer.


Pour mesurer la portée de ces télégrammes, il faut rappeler qui est Lyautey en septembre 1916. Nommé commissaire résident général au Maroc en avril 1912, quelques jours après la signature du traité de Fès qui instituait le protectorat. Daniel Rivet, professeur émérite à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne et auteur de la thèse de référence sur le sujet, Lyautey et l'institution du Protectorat français au Maroc 1912-1925 (L'Harmattan, 1988, 3 volumes), décrit un proconsul d'exception qui cumule dans ses mains les fonctions de résident général et de commandant en chef des troupes. Sa vision du protectorat repose sur le respect formel des institutions marocaines, le maintien du sultan comme figure souveraine nominale, et l'usage du Makhzen comme relais administratif plutôt que son remplacement. C'est cet homme-là, dont la connaissance du terrain marocain est inégalée parmi les officiers français de l'époque, qui rédige en septembre 1916 ces télégrammes d'alerte sur la situation du Sud.


Le contexte est celui d'une triple menace. La Première Guerre mondiale fait rage. L'Allemagne cherche à ouvrir des fronts secondaires pour affaiblir la France dans ses colonies. L'Espagne, officiellement neutre, avance ses pions sur les côtes du Sud marocain, notamment à Cap Juby, Tarfaya et dans la région d'Ifni, profitant que Paris est absorbé par les combats en Europe. Et au cœur de cette agitation, un personnage joue le rôle de catalyseur : Ahmed al-Hiba, fils du cheikh Ma El Aïnin, proclamé sultan du jihad à Tiznit en 1912 dans la foulée de l'abdication de Moulay Abdelhafid, et dont les réseaux conservent une capacité d'action dans l'Anti-Atlas et vers l'Ouest saharien. Les archives de l'opération germano-ottomane dirigée par Edgar Pröbster, dont le projet de débarquement de personnel et de matériel par sous-marin vers les côtes du Sud marocain à l'automne 1916 est documenté par plusieurs sources historiques, révèlent la tentative de joindre Hiba pour alimenter une révolte intérieure depuis la zone espagnole de Cap Juby.


C'est face à cette coalition de menaces que Lyautey écrit pour convaincre Paris d'arrêter l'avancée espagnole, il doit nommer les territoires concernés et expliquer ce qui y est en jeu. À propos de Tarfaya, il écrit que Madrid crée "sur nos confins sud du Maroc, un péril immédiat." Redoutant une occupation d'Ifni, il qualifie la région de "zone de guerre du front marocain", dont la sécurité intéresse "directement l'intégrité et la sécurité du Maroc." Il résume la menace globale par une formule sans ambiguïté : "Le Maroc se trouve donc de leur fait sous les menaces d'un véritable encerclement." Ces formulations ne sortent pas de la plume d'un nationaliste marocain ni d'un diplomate chérifien mais de la plume du général français qui administre le protectorat. Le possessif colonial, le "nous" de Lyautey, désigne la France, mais le territoire qu'il nomme est sans équivoque : c'est le Maroc, et son sud en est le prolongement naturel, pas une entité politique distincte.


La question d'Ahmed al-Hiba est ici centrale parce qu'elle est systématiquement mal interprétée par ceux qui voudraient voir dans le mouvement hibiste l'embryon d'un État sahraoui précolonial. L'analyse de Karim Serraj est sur ce point d'une netteté absolue : Hiba ne prétend pas gouverner un pays séparé du Maroc. Il prétend gouverner le Maroc lui-même. Proclamé sultan du jihad, il marche vers le nord, vers Marrakech, vers le trône chérifien. Son horizon n'est pas la fondation d'un État sahraoui entre l'Oued Draa et le Rio de Oro. Son horizon est le trône du Sultan. Lyautey le dit lui-même en le qualifiant d'"ennemi déclaré" et en rangeant ses partisans parmi les "dissidents intérieurs." L'adjectif "intérieur" a une portée territoriale que Karim Serraj identifie avec précision : pour le commandement français, Hiba n'est pas un souverain étranger attaquant le Maroc depuis un autre État. Il est un prétendant marocain qui dispute le contrôle du Sud et, au-delà, la direction du sultanat. L'Espagne, de son côté, ne traite pas avec le gouvernement d'un État sahraoui constitué. Elle distribue des "cadeaux et marchandises" à Mohamed Lakhnadar, frère de Hiba installé à Tarfaya, pour lui demander "d'agir sur la population pour faciliter leur établissement." Elle fabrique un dispositif local de sécurité en tentant de détacher des intermédiaires du Makhzen. Ce n'est pas la diplomatie qu'on mène avec un gouvernement souverain mais la manipulation qu'on exerce sur une famille marocaine en dissidence.


La présence du Makhzen dans les télégrammes est tout aussi éloquente. Lyautey évoque le mouvement hibiste en "pleine décroissance" qui reculait "devant l'action des tribus soumises au Makhzen." Il mentionne "les grands caïds du Sud" qui devaient, "conformément à la tradition, accompagner le Sultan de Rabat à Fez pour l'Aïd-el-Kébir." Ce détail cérémoniel, noté en marge d'une dépêche de guerre, révèle un système d'allégeance et de commandement dont le sommet demeure le Sultan. Dans la région d'Ifni, il distingue entre les tribus suivant Hiba et d'autres, "comme l'Aït Bou Amrane, qui relèvent du Pacha de Tiznit, c'est-à-dire du Makhzen et de nous." La formule "du Makhzen et de nous" dit tout sur la nature du protectorat : la France dirige, finance et encadre en s'adossant aux titres, aux hommes et aux fidélités du Makhzen. Une telle densité institutionnelle, sultan, pacha, caïds, tribus soumises, contingents combattant "pour nous et le Makhzen", est incompatible avec l'image d'un Sud extérieur au Maroc et livré à sa propre souveraineté.


La convention franco-espagnole du 27 novembre 1912, signée quelques semaines après le traité de Fès instaurant le protectorat, place la bande comprise entre le cours inférieur de l'Oued Draa et le parallèle 27°40 dans la zone d'influence espagnole. Mais elle maintient ces régions sous l'autorité civile et religieuse du Sultan, l'administration devant être exercée par un khalifa investi par lui. Cap Juby relève de la zone sud placée sous administration espagnole par la convention de 1912, c'est-à-dire d'une portion du Maroc sous tutelle étrangère, non d'un État distinct. Tarfaya se situe à environ 30 kilomètres au nord du parallèle 27°40 et à quelque 92 kilomètres à vol d'oiseau de Laâyoune. L'embouchure de l'Oued Noun et Sidi Ifni, dont Lyautey parle abondamment dans ses télégrammes, sont les portes septentrionales du Sahara occidental, les points depuis lesquels l'Espagne peut relier sa zone marocaine du Sud à ses possessions de Saguia el-Hamra et du Rio de Oro. Comme le formule Karim Serraj dans sa lecture des archives, "la ligne du parallèle 27°40 est arrêtée par la France et l'Espagne." Une étude frontalière américaine de 1961 rappelle que la grande piste reliant Tarfaya à Laâyoune était empruntée par les groupes nomades avec leurs troupeaux sans que cette ligne imaginaire ne les arrête ou ne signifie pour eux une frontière entre deux États.


Ce que les huit pages de Lyautey ne contiennent pas est aussi significatif que ce qu'elles contiennent. Dans une crise où interviennent la France, l'Espagne, l'Allemagne, le Sultan, le Makhzen, les caïds et les tribus, aucun État sahraoui ne signe, ne concède, ne proteste, ne négocie ni ne revendique une qualité souveraine. Si un tel État avait existé comme sujet reconnu des relations internationales, l'Espagne aurait dû traiter avec son gouvernement et l'Allemagne rechercher ses autorités. Or les deux tentent de passer par Hiba, sa famille et les structures du Makhzen. Le seul cadre étatique local qu'elles manipulent ou combattent est celui du Maroc.


La Cour internationale de Justice l'a reconnu dans son avis consultatif du 16 octobre 1975, rendu en réponse aux questions soulevées dans le cadre de la résolution 3292 de l'Assemblée générale des Nations Unies : le Sahara occidental n'était pas une terra nullius, une "terre sans maître", au moment de la colonisation espagnole, et il existait des liens juridiques d'allégeance entre le Sultan du Maroc et les tribus du territoire. La CIJ a simultanément précisé que ces liens ne constituaient pas, selon les critères européens du XIXe siècle, une souveraineté territoriale au sens moderne du terme. Cette nuance n'invalide pas la reconnaissance des liens d'allégeance, dont les télégrammes de Lyautey constituent une illustration concrète et contemporaine à l'occupation. Comme le souligne Karim Serraj, ces liens "ne sont ni une invention tardive ni une simple rhétorique née après la fin du protectorat."


La force de ce dossier d'archives tient, en dernière analyse, à son auteur involontaire. Lyautey n'est pas un témoin bienveillant envers le Maroc. Il est, pour reprendre la formulation de Daniel Rivet, "un proconsul d'exception" venu organiser la tutelle d'un sultanat. Mais pour défendre les intérêts français face à l'Espagne, il doit dire la vérité géographique et politique du terrain. Et cette vérité est celle-là : les confins méridionaux du Maroc, Cap Juby, Ifni, Oued Noun, la bande qui mène vers Laâyoune, forment un continuum politique et humain sous autorité chérifienne, avec ses caïds, ses pachas, ses tribus soumises et ses tribus dissidentes, mais toujours dans le cadre d'un seul et même espace étatique dont le Sultan est le sommet. La carte coloniale n'a pas créé cet espace mais l'a découpé et les télégrammes de septembre 1916, dormant depuis plus d'un siècle dans les archives militaires de Vincennes, sont là pour le rappeler à qui veut l'entendre.



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