BOUSBIR, LA VÉRITÉ HISTORIQUE, SOURCES ACADÉMIQUES ET VÉRITÉ SUR UN SUJET INSTRUMENTALISÉ
- Brahim Al Maghribi

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Un chiffre résume tout ce qu'il faut savoir sur la relation entre le Maroc et le réglementarisme colonial français : 82 ans. C'est l'écart entre 1830, date à laquelle la France commence à organiser la prostitution réglementée dans l'Algérie qu'elle vient de conquérir, et 1912, date à laquelle elle impose le même système au Maroc, avec le Protectorat. Bousbir, le quartier réservé de Casablanca, est une création coloniale française inaugurée en 1923 sur le terrain d'un agent consulaire français. Sa principale organisatrice criminelle, Moulay Hassen, était algérienne. Le Maroc a fermé Bousbir à l'indépendance, en 1955. L'Algérie a hérité de 171 maisons closes coloniales, dont 19 demeuraient encore sous contrôle policier en 2011. Ce sont les faits, tels que les archives les établissent.
Toute discussion sérieuse sur Bousbir doit commencer par la source académique qui fait autorité sur le sujet : La Prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, thèse de doctorat de Christelle Taraud, historienne enseignant à Columbia University à New York, publiée chez Payot en 2003 et rééditée en 2009. Taraud a dépouillé systématiquement les archives françaises civiles et militaires de l'Afrique du Nord. Sa conclusion sur la chronologie du réglementarisme est sans ambiguïté : il commence en Algérie en 1830, dès les premières années de la conquête française, se déploie en Tunisie en 1881, et n'atteint le Maroc qu'en 1912, avec la signature du Traité de Fès et l'instauration du Protectorat. Quatre-vingt-deux ans séparent l'Algérie et le Maroc dans cette chronologie. Ce n'est pas un détail. C'est une différence structurelle de trajectoire historique entre deux sociétés.

Pour comprendre pourquoi cet écart est significatif, il faut d'abord poser la question que pose elle-même Taraud dans un entretien accordé à RetroNews en décembre 2020 : que trouve-t-on en Afrique du Nord avant la colonisation française ? Sa réponse est précise et académiquement établie : "Jusqu'à la présence français en "Algérie" qui débute en 1830, il y avait peu de prostituées stricto sensu parce qu'il existait d'autres modes, licites, de régulation de la sexualité masculine." Cette formulation s'applique à l'ensemble de l'Afrique du Nord, y compris le Maroc. La société marocaine du XVIIIe et du début du XIXe siècle est une société organisée autour du droit islamique malikite, avec une Monarchie alaouite dont la légitimité chérifienne impose un cadre moral et juridique précis. Les maisons de tolérance réglementées, avec leurs registres de "filles soumises", leurs numéros d'inscription, leurs visites médicales obligatoires et leurs réseaux de proxénétisme encadrés par l'administration, ce que les Français appellent le système "réglementariste", sont une invention coloniale européenne qui n'existe pas dans la société marocaine pré-protectorat.

Ce que la France apporte avec elle en Afrique du Nord, c'est précisément ce système, développé en métropole depuis les décrets napoléoniens du début du XIXe siècle et transposé dans les colonies avec une violence particulière. En Algérie, les choses s'installent dès 1830, à Alger, puis dans les autres grandes villes. Des "rues réservées" apparaissent rapidement dans chaque grande agglomération algérienne : la rue de l'Échelle à Constantine, les rues Monthador et des Jardins à Oran, la rue Barberousse à Alger. Comme le confirme l'Institut Européen de la Méditerranée (IEMed) dans son analyse académique du réglementarisme colonial, ces structures s'installent dans l'Algérie coloniale dès les premières décennies de la conquête, créant progressivement un tissu institutionnel de maisons de tolérance qui atteindra, pendant la période coloniale, le chiffre de 171 maisons closes, selon les données de l'Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA). Ce n'est pas un phénomène marginal. C'est une institution coloniale profondément enracinée dans la réalité sociale algérienne sur plus d'un siècle de présence française, à tel point que 19 de ces établissements demeuraient encore sous contrôle policier en 2011, soit 49 ans après l'indépendance algérienne, comme le documente l'achivage.
La spécificité algérienne dans ce contexte est par ailleurs attestée par une tradition sociologique et ethnologique propre. Le phénomène des danseuses dites "Ouled Naïl" dans les régions d'Algérie centrale, notamment à Bou-Saâda, est un phénomène spécifique à certaines tribus algériennes. Barkahoum Ferhati, dont la thèse de doctorat sur ce sujet a été soutenue à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) en 2002 sous la direction de la directrice d'études Lucette Valensi, documente comment ce groupe social, "un terme générique qui englobait des statuts de courtisane, concubine, danseuse et prostituée", selon la revue académique CLIO : Histoire, femmes et sociétés, existait en Algérie avant la présence française et comment le système colonial a exploité et institutionnalisé cette réalité sociale algérienne préexistante. Cette spécificité n'existe pas au Maroc. Aucune source académique sérieuse ne documente l'existence d'un phénomène comparable dans la société marocaine pré-coloniale.

C'est dans ce contexte qu'il faut lire l'histoire de Bousbir. En août 1907, lors de l'occupation militaire française de Casablanca, les soldats et officiers arrivent dans une ville sans infrastructure prostitutionnelle organisée à leur usage. Dès les premières années, c'est à Bab Marrakech, sur le terrain d'un commerçant et agent consulaire français du nom de Prosper Ferrieu, que s'établissent les premières "filles de joie". Le nom de l'endroit, déformé par la prononciation locale, "tajer Brousbir", le commerçant Prosper finit par donner "Bousbir". L'institution porte le nom d'un Français. Ce n'est pas un détail : c'est l'identité de son propriétaire. En 1923, trouvant l'endroit trop central, trop visible et trop propice à la propagation des maladies vénériennes, les autorités françaises décident de construire un quartier spécialement dédié, en dehors de la Médina, derrière un mur de six mètres de haut, accessible par une seule porte, dans le quartier de Derb Soltane. Bousbir est inauguré le 1er mai 1923 sous l'autorité de l'administration coloniale française et fonctionne jusqu'à la fin du protectorat. Jean-François Staszak, professeur de géographie à l'Université de Genève et auteur de la principale étude académique contemporaine sur Bousbir (Quartier réservé : Bousbir, Casablanca, Georg, 2020), confirme que Bousbir est "créé et réglementé par les autorités françaises". La hauteur du mur et l'unicité de l'entrée ne sont pas anodines : les autorités coloniales savaient que la société marocaine n'acceptait pas cette réalité et qu'il fallait la cacher.


Parmi les femmes qui organisent les activités à Bousbir et dans les premières maisons de tolérance casablancaises, les archives coloniales sont éloquentes. Le rapport de Jean Mathieu et P.-H. Maury, médecins, rédigé en 1949 et 1950 dans le cadre d'une enquête ethnographique de Robert Montagne, précise que les premières prostituées enregistrées à Casablanca dès 1913 sont "issues des faubourgs de la métropole et d'Algérie, ainsi que des localités de la région de la Chaouia", c'est-à-dire de France, d'Algérie, et des populations déracinées par l'occupation militaire marocaine. La personnalité la plus documentée de l'histoire criminelle de Bousbir illustre ce profil de manière frappante. Moulay Hassen, dite Oum El Hassen, est décrite par la presse internationale de l'époque comme une "danseuse algérienne", c'est le terme utilisé par le Daily News du 31 mai 1937, qui titre "Algerian Dancer, Once a Heroine, Held as Killer". Le journal précise qu'elle est "Moulay Hassen, beautiful little Algerian dancing girl and prostitute, who through acts of heroism and service to the French became one of the great ladies of Morocco." Ce parcours est documenté par plusieurs sources de presse internationale convergeantes de mai et de décembre 1937. La déposition du docteur Cristiani devant le tribunal de Fès précise qu'il l'a "connue en 1911 et 1912, c'était une prostituée, venue à Fès pour y fonder une maison de tolérance." Elle avait bien une allure scandaleuse et les Fassis en étaient outrés. Lors du procès de 1937, deux témoins identifiées comme algériennes, Meryem Ahmed et Soulika bent Mohamed témoignent comme anciennes patronnes de maisons closes. Algériennes, patronnes d'établissements : ce profil n'est pas accidentel, il reflète une réalité sociale construite sur 82 ans de réglementarisme colonial en Algérie avant le Maroc.
La fin de l'histoire dit tout sur la différence entre les deux trajectoires nationales. En 1955, avec l'approche de l'indépendance et le retour de Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, Bousbir ferme. Le Maroc indépendant de 1956 n'hérite pas de ce système comme d'une institution nationale. Bousbir est fermé, le quartier intégré dans le tissu urbain ordinaire de Casablanca, et le mot "bousbiria" devient une insulte dans l'argot marocain, trace linguistique du rejet profond qu'une société entière a exprimé vis-à-vis d'une institution qui n'était pas la sienne. En 2021, quand des chercheurs suisses de l'Université de Genève ont voulu présenter à Casablanca une exposition sur Bousbir, l'événement a été annulé la veille de son inauguration par la fondation Al-Mada, appartenant à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste. La décision dit, en acte, ce que l'histoire dit en archives : Bousbir n'est pas une histoire marocaine. C'est une histoire coloniale française imposée au Maroc, avec des opératrices venues d'Algérie, derrière un mur de six mètres construit précisément pour la dissimuler aux yeux d'une société qui la refusait. L'Algérie, elle, hérite de 171 maisons closes, dont certaines n'ont jamais été formellement interdites et fonctionnaient encore dans les années 2000. Ce n'est pas le Maroc qui ressemble à l'Algérie sur ce chapitre. C'est l'inverse qui est vrai, et les archives le confirment.

Il faut ajouter à ce tableau un fait que la propagande anti-marocaine ignore systématiquement. Quand certains brandissent Bousbir pour salir l'image du Maroc, ils oublient ou cachent que la plus grande et la plus prestigieuse maison de tolérance de toute l'Afrique du Nord coloniale ne se trouvait pas à Casablanca, mais à Alger. Le Sphynx, situé rue de Chartres dans la basse Casbah, au cœur commercial de la ville, devient dès la fin des années 1940 l'établissement le plus réputé de tout le réglementarisme colonial nord-africain, alors que le système lui-même y est promulgué dès 1831, un an seulement après la conquête française. Dirigé d'une main de fer par une certaine Madame Nana, le Sphynx réservait son accès à une clientèle exclusivement européenne. La prostituée algérienne Germaine Aziz, rapporte les mots mêmes de la tenancière : l'établissement était "strictement réservé aux Européens", et aucun "bicot", pour reprendre le terme raciste de l'époque, n'en franchissait le seuil. En 1946, quand la loi Marthe Richard impose la fermeture de toutes les maisons closes en métropole française, cette loi ne s'applique pas à l'Algérie-Française. Le Sphynx, comme l'ensemble des établissements algériens, reste ouvert. Certains commenceront à fermer qu'en 1962, au moment de l'autodétermination. Pendant que le Maroc fermait Bousbir dès 1955, au retour de Feu SM Mohammed V, l'Algérie française maintenait son plus grand bordel ouvert près de seize années supplémentaires.






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