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IDRISS IER ET LE CHIISME, CE QUE LES SOURCES ISLAMIQUES CLASSIQUES DISENT ET QUE LA PROPAGANDE DÉFORME

IDRISS IER ET LE CHIISME, CE QUE LES SOURCES ISLAMIQUES CLASSIQUES DISENT ET QUE LA PROPAGANDE DÉFORME

Un discours circule dans certains cercles hostiles au Maroc, notamment sur les réseaux sociaux : le Royaume aurait été historiquement un pays chiite, et Idriss Ier, fondateur du premier État marocain à la fin du VIIIe siècle, aurait instauré un pouvoir chiite. Présentée comme une vérité volontairement dissimulée, cette affirmation repose sur une confusion conceptuelle grave, nourrie par un anachronisme religieux et par une lecture idéologique déconnectée du contexte intellectuel de l'époque. Les sources islamiques classiques sont sans ambiguïté. Et elles parlent dans la langue même de ceux qui prétendent s'y référer.


Pour démonter cette thèse, il faut d'abord établir ce qu'elle confond. La propagande qui présente Idriss Ier comme chiite s'appuie sur un fait historique réel, qu'elle déforme ensuite de manière délibérée. Ce fait est le suivant : Idriss Ibn Abdallah appartenait à la famille du Prophète Muhammad ﷺ. Les sources sunnites classiques sont unanimes sur ce point. Al-Tabari dans son Tarikh al-Rusul wa-l-Muluk, Ibn al-Athir dans Al-Kamil fi al-Tarikh, et Ibn Khaldoun dans le Kitab al-'Ibar confirment tous qu'Idriss Ier était un Alide, descendant d'Ali ibn Abi Talib et de Fatima Zahra, fille du Prophète ﷺ. Cette filiation le plaçait dans ce que les sources de l'époque désignent par l'expression chi'at 'Ali, c'est-à-dire le camp politique soutenant la légitimité des descendants d'Ali face aux Abbassides. C'est ici que commence la confusion, volontaire ou non.



IDRISS IER ET LE CHIISME, CE QUE LES SOURCES ISLAMIQUES CLASSIQUES DISENT ET QUE LA PROPAGANDE DÉFORME

Appartenir à la chi'at 'Ali en 789 n'est pas être chiite au sens doctrinal du terme. C'est une erreur historique fondamentale que de projeter le chiisme religieux tel qu'il existe aujourd'hui, avec ses écoles juridiques, son clergé, ses corpus dogmatiques et ses rituels spécifiques, sur le monde de la fin du VIIIe siècle. Al-Shahrastani, théologien et historien des religions sunnite mort en 1153, explique dans son ouvrage de référence Al-Milal wa al-Nihal que les premières divisions au sein de la communauté musulmane relèvent avant tout de conflits de légitimité politique, et non de divergences théologiques stabilisées. Le terme chi'at 'Ali désignait initialement les partisans politiques d'Ali ibn Abi Talib et de ses descendants dans leurs revendications au califat face aux Omeyyades puis aux Abbassides. Cette solidarité politique autour de la lignée prophétique n'impliquait ni une doctrine religieuse spécifique ni une pratique cultuelle distincte. Elle est partagée dans ses fondements par de nombreux savants sunnites qui vénèrent les ahl al-bayt tout en restant attachés à l'orthodoxie sunnite.


Le chiisme doctrinal, avec ses spécificités théologiques, juridiques et rituelles propres, se constitue progressivement en Orient entre les IXe et Xe siècles, bien après l'installation d'Idriss Ier au Maroc. Ce sont les grandes dynasties chiites comme les Buyides (IXe-XIe siècle) et les Fatimides (Xe-XIIe siècle) qui instituent des États où le chiisme doctrinal prend une forme gouvernementale, juridique et institutionnelle précise. Qualifier Idriss Ier de "chiite" au sens religieux actuel revient donc à projeter artificiellement sur le VIIIe siècle une réalité intellectuelle et religieuse du Xe siècle. C'est un anachronisme que tout étudiant sérieux en histoire de l'islam est capable d'identifier.


Ibn Khaldoun, la référence la plus citée sur l'histoire des dynasties d'Afrique du Nord, est ici particulièrement clair. Dans le Kitab al-'Ibar, il insiste sur la noblesse de la lignée idrisside et sur son rôle politique dans la structuration d'un pouvoir local au Maroc, mais il ne lui attribue jamais l'instauration d'un rite chiite ni d'un système religieux distinct du cadre islamique majoritaire de l'époque. Al-Dhahabi, dans ses biographies de savants et de personnalités islamiques, opère lui aussi la distinction classique entre appartenance à l'Ahl al-Bayt et adhésion au chiisme doctrinal, notant que de nombreux descendants du Prophète ﷺ ont vécu, enseigné et gouverné dans des cadres sunnites sans jamais adopter ni imposer les doctrines chiites élaborées ultérieurement. La filiation prophétique n'a jamais été, dans la tradition sunnite, synonyme de chiisme.



Si le Maroc avait connu une phase chiite, même brève et transitoire, les indices historiques seraient nombreux et indiscutables. On trouverait une production locale de jurisprudence chiite, des traces de tribunaux appliquant un fiqh chiite, une organisation cultuelle spécifique avec ses propres rituels et commémorations, ou une transmission doctrinale identifiable dans les chaînes d'enseignement des oulémas marocains. Or aucun de ces éléments n'existe dans l'histoire marocaine. À l'inverse, l'ensemble du corpus juridique, religieux et institutionnel du Royaume atteste d'un enracinement ancien dans le sunnisme, qui se stabilise et s'institutionnalise durablement autour du rite malikite à partir des Almoravides au XIe siècle, comme nous l'avons documenté dans nos travaux sur le chérifat marocain. L'imam Mālik ibn Anas, né à Médine au VIIIe siècle, auteur du Al-Muwatta, est la référence juridique et spirituelle de la tradition marocaine depuis bientôt mille ans. Aucune rupture chiite ne vient interrompre cette continuité dans les archives, les chroniques ou les traditions orales du Maroc.


Il est par ailleurs éclairant de situer géographiquement la présence chiite réelle et documentée en Afrique du Nord, précisément parce que ses promoteurs contemporains semblent avoir oublié l'histoire de leur propre territoire. La dynasty fatimide, califat chiite ismaïlien fondé en 909, dont le siège initial se trouvait dans l'actuelle Tunisie orientale et Algérie orientale, s'est appuyée pour conquérir le pouvoir sur une force militaire précise et historiquement attestée : les Kutama, tribus berbères originaires de ce qui est aujourd'hui la région de Kabylie, en Algérie, converties à l'ismaïlisme chiite par le missionnaire Abu Abdallah al-Shi'i avant la fondation du califat. L'historien Farhat Dachraoui, dans son ouvrage de référence Le califat fatimide au Maghreb (Publications de l'Université de Tunis, 1981), documente précisément ce processus de conversion des Kutama et leur rôle fondateur dans l'établissement d'un État chiite en Afrique du Nord. Avant les Fatimides, le territoire de l'actuelle Algérie avait connu la dynasty rustamide (777-909), fondée à Tiaret, relevant du kharijisme ibadite, troisième branche de l'islam distincte à la fois du sunnisme et du chiisme. Aucun épisode de ce genre n'existe dans l'histoire du Maroc. Les sources le disent et la géographie le confirme.


La thèse du "Maroc chiite" ne repose donc pas sur les sources classiques. Elle repose sur un glissement sémantique délibéré qui consiste à prendre le terme chi'at 'Ali dans son acception politique du VIIIe siècle et à le faire passer pour un chiisme doctrinal du sens actuel. Cette confusion entre deux réalités historiquement séparées par au moins deux siècles sert à relativiser artificiciellement la singularité sunnite malikite du Maroc et à brouiller une réalité pourtant solidement établie par les savants musulmans eux-mêmes. Que cette thèse circule précisément dans les cercles qui cherchent à contester la légitimité historique de la Monarchie marocaine et de son titre d'Amir Al-Mouminine n'est pas un hasard : affaiblir le fondement historique de l'islam sunnite malikite au Maroc, c'est chercher à affaiblir la légitimité chérifienne de la Monarchie alaouite. L'entreprise échoue à chaque fois devant le même obstacle : les sources. Al-Tabari, al-Shahrastani, Ibn Khaldoun et al-Dhahabi n'ont aucune raison de mentir et ils disent tous la même chose.


Idriss Ier incarnait une légitimité alide dans un contexte de rivalités politiques du monde musulman naissant. Cette légitimité, combinée à l'islam sunnite malikite qui s'enracine progressivement dans le Royaume depuis le XIe siècle, constitue la double fondation du chérifat marocain tel qu'il est défini dans l'Article 41 de la Constitution de 2011. Le Maroc, en tant qu'État, s'est très tôt inscrit dans un islam sunnite institutionnalisé, stable et durable. Cette continuité explique encore aujourd'hui la place singulière du Royaume dans le monde musulman : héritier d'un islam d'équilibre, de savoir et de transmission, profondément enraciné dans son histoire et inattaquable dans ses sources.



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