L'ACCUEIL DES JUIFS ET MUSULMANS EXPULSÉS D'ESPAGNE VERS LE MAROC (1492-1614)
- Brahim Al Maghribi

- il y a 14 heures
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Le 31 mars 1492, dans le palais de l'Alhambra de Grenade, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon signent l'un des édits les plus cruels de l'histoire européenne : tous les Juifs d'Espagne doivent se convertir au christianisme ou quitter le pays avant le 31 juillet, sous peine de mort. Cent dix-sept ans plus tard, le 4 avril 1609, le roi Philippe III décrétera l'expulsion des Morisques, descendants des musulmans d'Espagne. Ces deux décisions, séparées par plus d'un siècle, ont en commun une même conséquence : des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants chargés de leur savoir, de leurs techniques et de leur mémoire, ont pris la mer en direction du Maroc. Ce que le Maroc a fait de cet afflux est l'une des pages les plus belles et les moins racontées de son histoire.

Il faut imaginer ce que fut juillet 1492 sur les ports espagnols de Malaga, de Cadix, d'Almeria. Des familles entières, dont certaines vivaient en Espagne depuis quinze siècles, s'entassent sur des embarcations avec ce que leurs bras peuvent porter, ayant dû vendre à la hâte en quelques semaines des maisons, des boutiques, des terres et des ateliers accumulés depuis des générations. Le décret de l'Alhambra, publié le 31 mars 1492, leur accorde exactement quatre mois pour choisir entre le baptême forcé et l'exil. La majorité choisit l'exil. Les historiens estiment à 185 000 le nombre de Juifs qui quittent l'Espagne, dont environ 20 000 se dirigent vers le Maroc, selon l'historien français Georges Bensoussan dans ses travaux sur la communauté juive au Maroc. Ces réfugiés portent un nom : les Megorashim, "les expulsés" en hébreu, et parlent la haketia, ce dialecte judéo-espagnol qu'ils conserveront pendant des générations dans leurs nouvelles communautés marocaines.
Ce que les sultans saadiens font de cet afflux révèle beaucoup sur la nature de la civilisation marocaine de l'époque. Le sultan Mohammed ach-Sheikh, fondateur de la dynasty saadienne, accueille les réfugiés juifs séfarades à leur arrivée. Fès, qui dispose depuis 1438 d'un mellah, quartier juif fondé précisément pour protéger la communauté de la populace, s'agrandit considérablement pour absorber les nouveaux arrivants. Tétouan, dont la position au nord du Royaume en fait le premier port de débarquement depuis l'Espagne voisine, se transforme profondément. Comme le documente le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme de Paris, institution internationale de référence sur le sujet : "L'orfèvrerie marocaine a été fortement renouvelée dans ses formes par l'arrivée des juifs expulsés d'Espagne en 1492, comptant dans leurs rangs de nombreux bijoutiers. Les villes où ils s'installèrent en nombre, Fès et Tétouan, sont demeurées des phares de l'orfèvrerie citadine au Maroc."

Ces réfugiés apportent avec eux un héritage intellectuel, artisanal, médical, commercial et spirituel d'une richesse considérable, héritage forgé pendant sept siècles de coexistence en al-Andalus. Comme le confirme le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme de Paris : "Héritiers d'une prestigieuse tradition rabbinique, philosophique, intellectuelle et communautaire, les exilés ibériques, les megorashim, imposent rapidement leur prééminence institutionnelle et culturelle."
Sur le plan intellectuel et spirituel, des rabbins séfarades de grande stature comme Isaac ben Sheshet Barfat et Simon ben Tsemah Duran deviennent après 1492 les rénovateurs du judaïsme marocain, revitalisant les académies talmudiques de Fès et enrichissant la vie savante des médinas. Fès abrite dès lors, selon les sources disponibles, l'un des foyers rabbiniques les plus actifs du monde méditerranéen.
Sur le plan médical, les Séfarades apportent une tradition de médecine andalouse héritée de sept siècles de coexistence savante entre médecins juifs, musulmans et chrétiens à Cordoue et Grenade. Les médecins juifs séfarades jouent rapidement un rôle de premiers plans dans les cours des sultans marocains, une tradition qui perdurera sous les Alaouites où des médecins et conseillers juifs occupent des fonctions clés au Makhzen.
Sur le plan commercial et diplomatique, leur atout est décisif : bilingues en espagnol et en arabe, les Megorashim constituent des intermédiaires naturels entre le Maroc et l'Europe chrétienne. Les sultans saadiens, qui développent alors des relations commerciales et diplomatiques actives avec l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne, s'appuient largement sur ces communautés séfarades qui connaissent les réseaux, les langues et les usages des deux rives de la Méditerranée.
Sur le plan artisanal, l'orfèvrerie est la contribution la plus documentée et la plus visible. L'orfèvrerie marocaine a été fortement renouvelée dans ses formes par l'arrivée des juifs expulsés d'Espagne en 1492, comptant dans leurs rangs de nombreux bijoutiers. Les villes où ils s'installèrent en nombre, Fès et Tétouan, sont demeurées des phares de l'orfèvrerie citadine au Maroc. Mais au-delà des bijoux, c'est l'ensemble des arts du métal, du textile et de la broderie qui bénéficie de techniques nouvelles héritées des ateliers andalous.

La contribution des Séfarades au Maroc ne se limite pas à la bijouterie. Ils apportent avec eux une tradition rabbinique d'une grande profondeur intellectuelle. Des rabbins séfarades comme Isaac ben Sheshet Barfat et Simon ben Tsemah Duran deviennent, après 1492, les rénovateurs et les guides spirituels du judaïsme marocain, selon les sources communautaires disponibles. Leur présence dans les médinas marocaines enrichit la vie intellectuelle des villes, au moment même où les sultans saadiens commencent à bâtir leur empire et ont besoin d'intermédiaires commerciaux, de diplomates et d'experts financiers capables de naviguer entre le monde musulman et l'Europe chrétienne. Les Megorashim séfarades, bilingues en espagnol et en arabe, occupent naturellement ce rôle de médiateurs dans les relations commerciales et diplomatiques du Maroc saadien avec l'Europe.
Cent dix-sept ans après le décret de l'Alhambra, une deuxième vague d'exil frappe la péninsule ibérique. Le 4 avril 1609, le roi Philippe III d'Espagne décrète l'expulsion des Morisques, ces descendants des populations musulmanes converties de force au christianisme depuis le début du XVIe siècle. L'expulsion est réalisée par étapes entre 1609 et 1614. Selon la Revue Diasporas de l'Université de Toulouse, elle "a conduit à l'une des plus grandes diasporas religieuses de l'Europe moderne car elle a affecté de 250 000 à 280 000 personnes." La majorité d'entre eux se dirigent vers le Maroc, embarquant depuis les ports de Malaga, Gibraltar, Tarifa et Cadix pour débarquer à Tanger, Ceuta et Melilla.
L'historienne Mercedes García-Arenal, chercheuse au Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique (CSIC) de Madrid, dont les travaux font autorité sur la question et sont publiés dans des revues académiques internationales, souligne dans son analyse des Morisques au Maroc que leur arrivée s'inscrit dans un flux continu depuis la fin du XVe siècle : la guerre de Grenade de 1482 à 1492, la guerre des Alpujarras entre 1568 et 1571, puis l'expulsion définitive de 1609-1614 constituent trois vagues migratoires successives qui transforment progressivement la démographie et la culture de plusieurs villes marocaines. Tétouan, Salé et Rabat sont les principales destinations de ces réfugiés. Comme le documente le Conseil de la Communauté Marocaine à l'Étranger dans son analyse historique : "Des villes comme Fès et Tétouan furent entièrement repeuplées. Les expulsés y apportèrent leur savoir-faire dans tous les domaines : architecture, artisanat, art culinaire, soit une immense richesse en transfert de savoir pour le pays d'accueil."

L'empreinte des Morisques sur le Maroc est profonde et durable. À Tétouan, ville que les Morisques reconstruisent et agrandissent considérablement, leur influence s'observe encore dans l'architecture des maisons andalouses aux patios ornés de zelliges et de colonnes, dans la disposition des ruelles, dans les styles musicaux locaux. La musique andalouse marocaine, pratiquée encore aujourd'hui dans les conservatoires de Fès, Tétouan, Rabat et Oujda, est directement héritée des maqamat et des nawbas rapportés d'al-Andalus par ces réfugiés. La gastronomie marocaine porte elle aussi la trace de cette rencontre : des techniques culinaires, des associations de saveurs et certaines pâtisseries s'enracinent dans l'héritage andalou apporté par les Morisques. À Rabat et Salé, les Morisques de Hornachos, une ville d'Estrémadure, créent même une entité politique autonome, la République du Bou Regreg, dont le caractère corsaire et l'organisation sophistiquée témoignent de la vivacité politique et économique de ces réfugiés devenus acteurs de la vie marocaine.
Ce qui est remarquable dans l'histoire de ces deux accueils successifs, c'est qu'ils illustrent une capacité propre au Maroc : intégrer des apports extérieurs considérables sans perdre son identité. Les Séfarades qui s'installent à Fès et Tétouan en 1492 ne dissolvent pas la culture marocaine dans la leur. Ils l'enrichissent. La bijouterie beldi prend une dimension nouvelle, la vie intellectuelle des médinas s'intensifie, les réseaux commerciaux s'élargissent. Les Morisques qui reconstruisent Tétouan après 1609 n'effacent pas l'architecture marocaine. Ils y introduisent l'élégance andalouse qui viendra se fondre dans la tradition marocaine pour créer des styles hybrides d'une beauté singulière. C'est précisément cette capacité d'absorption créatrice, à distinguer le Maroc d'un territoire qui se ferme à tout apport extérieur : le Maroc a toujours su digérer ce qu'il accueillait, transformer ce qui lui venait d'ailleurs en quelque chose d'irréductiblement marocain.
Comme le formule le Centre Jacques-Berque, centre de recherche en sciences humaines basé à Rabat et affilié au CNRS français : "En 1492, les descendants de ces juifs et des musulmans furent expulsés d'Espagne ensemble pour n'avoir pas accepté d'abjurer leur foi. C'est cette épreuve commune qui a forcé le respect des uns et des autres et jeté les bases de la tolérance entre un islam orthodoxe et un judaïsme tout aussi orthodoxe." Cette observation dit quelque chose d'essentiel sur le Maroc de cette époque et sur la vision des sultans qui ont choisi d'ouvrir leurs villes à ces exilés : ils ont vu dans ces hommes et ces femmes porteurs de savoirs, d'expériences et de mémoires non pas des étrangers à surveiller mais des richesses à intégrer. L'histoire leur a donné raison. La sertla en or de Fès, la musique andalouse de Tétouan, les maisons à patio de Rabat et les saveurs de la pâtisserie marocaine sont autant de traces vivantes de ce choix fait il y a plus de cinq siècles.






Ce travail de Maroc Patriotique mérite d’être salué pour sa rectitude. Plutôt que de se perdre dans des discours convenus, il rappelle simplement une réalité historique fondamentale : le Maroc n’a jamais été une terre de repli, mais un carrefour de civilisations qui a su faire de l'exil une force.
En documentant avec cette rigueur l’apport des familles juives et musulmanes chassées d’Espagne, l'article met en lumière ce qui constitue la colonne vertébrale de notre nation : cette faculté unique à accueillir l’autre pour en faire une part intégrante de soi-même. Fès, Tétouan, Rabat ou Salé ne seraient pas ce qu’elles sont sans cette greffe réussie. Maroc Patriotique réussit ici l’exercice difficile de rendre hommage à notre héritage sans tomber…